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Au bord de l'eau - Down by the River

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Il fait presque frais à l'intérieur la petite voiture de location filant sur le long ruban d'asphalte. Comme une capsule préservée de la chaleur entêtante de l'Arizona en plein mois d’août. Le jeune couple discute, les yeux rivés sur l'itinéraire conseillé par le GPS pour décider où sera la prochaine escale avant de rejoindre leur hôtel à Scottsdale ce soir. C'est le huitième jour de leur voyage de noces dans l'Ouest américain et la voix du commentateur à la radio leur semble déjà étonnamment familière.
Ce sera Sedona la prochaine étape, « la ville de l'aura » leur annonce le Guide Vert. Bientôt, la voiture s'engage dans la rue principale de la petite ville. Depuis sept jours maintenant c'est la répétition d'une même scène, semblant sortie d'un rêve d'enfant. Ils sont des pionniers dans ce nouveau monde qui s'ouvre à eux : maisons et boutiques forment une haie d'honneur le long de la route qui traverse le village, la chaleur brouille l'horizon, l'horizon est au bout de la rue. Ils se garent, achètent une glace dans un bar : ce sont des petits pots à la vanille, avec un goût d'eau sucrée. Tout ici semble délicieusement désuet, comme si le temps s'était arrêté. Dans les vitrines, on propose aux touristes des bibelots rappelant la réputation mystique du lieu, dreamcatchers et autres gris-gris porte bonheur, qui semblent figés dans les vitrines. En ce début d'après midi, la torpeur règne sur ce petit bout d'Amérique. Dans la rue, il n'y a pas âme qui vive, un vieux chien traverse la rue et s'avachit sur le perron de bois d'un diner où il fait sombre, la chaleur écrasante rendant tout effort insoutenable. Ils se promènent main dans la main, humant le parfum de l'Amérique. Près du parking, une chapelle : elle veut aller voir l'intérieur, lui est plus réticent. Aussitôt la porte franchie, deux fidèles les abordent et engagent la conversation : quand elles apprennent qu'ils sont en voyage de noces, elles proposent de dire une prière pour leur couple. Tous les quatre, mains jointes dans une ronde sacrée disent ou écoutent les mots dans cette belle langue, des mots qui tournent comme une chanson d'amour. La voilà leur expérience mystique à Sedona !
On revient ensuite à des sujets plus terre à terre et les dames patronnesses leur indiquent un chemin hors de la ville pour se rendre près d'un ruisseau où se rafraîchir et profiter d'une vue sur les roches rouges caractéristiques de la région. Les voilà à nouveau dans la voiture, suivant les instructions et au bout du chemin de terre ocre, Valley Verde. Il faut laisser la voiture sur le terre plein et poursuivre à pied, leur avait-on annoncé. Le sentier descend en boucles tortueuses vers la rivière, ils croisent un sportif et son grand chien au pelage encore mouillé.
L'après midi s'étire et la chaleur commence à devenir supportable, presque agréable. Bientôt, ils atteignent les bord de la rivière : c'est un émerveillement, si loin de la grandeur de ces derniers jours et si réconfortant. De l'eau claire murmure sur le sol ocre, sur les rives pelées des enfants jouent à s'éclabousser et deux ou trois peintres ont installé leurs chevalets un peu en retrait à l'ombre des arbres. Leurs yeux sont rivés sur « the Bell », ce rocher rouge qui surplombe Sedona, et fascine un petit groupe de photographes, eux aussi en pleine tentative pour capturer les reflets du soleil sur la colline. Un jeune homme lit, deux adolescentes comparent le vernis bleu sur leurs ongles de pieds, sublimées par l'eau vive où s'agitent les orteils frileux. Le jeune couple fait encore quelques pas puis s'assied près de l'eau. Ils ne disent rien et contemplent cette scène, comme ils humeraient une bouffée de fraîcheur dans la moiteur du mois d'août. Après le long vol depuis la France, le décalage horaire, les kilomètres engloutis dans la voiture de location, ils soufflent un instant dans ce décor rassurant tant il est banal. Après la coquetterie de San Francisco, la démesure de Las Vegas, l'étouffement de Death Valley, qu'il est bon de se retrouver dans ce havre de paix, de se remémorer les premières étapes de ce voyage, de tricoter ensemble autant de souvenirs.
C'est alors qu'il se souvient que l'appareil photo est resté dans la voiture, quel dommage, il va aller le chercher. Elle proteste mollement, pour la forme : c'est un peu loin la voiture, mais c'est vrai qu'il serait plaisant de faire quelques clichés ici. Le voilà parti, remontant la berge et s'engageant d'un pas vif sur le sentier.
Elle observe les enfants, écoute leur conversation et prend plaisir à entendre les intonations de cette langue qu'elle aime. Écartant les orteils, elle est fascinée par la course de l'eau claire sur sa peau déjà bronzée. On dirait le cours du temps qui s'écoule dans un sablier quand elle ouvre et ferme l'interstice entre le gros orteil et son voisin. Elle répète ce geste, inlassablement. Les rires et les conversations autour d'elle ne sont plus que des sons lointains et abstraits, elle ne voit plus les peintres, ni personne. Elle est bien. Le temps et l'eau continuent de couler.
Tout à coup, quelque chose perce la bulle. Elle revient au monde, secoue vivement son pied et le sort de l'eau. Mais que fait-il ? Il n'est toujours pas revenu ! Elle regarde autour d'elle : rien n'a bougé, tous les figurants sont en place. Et pourtant tout lui semble différent. Où est-il ? Pourquoi n'est il pas déjà revenu ? La voiture n'est pas si loin... Elle se remémore les contours du sentier. Il devrait être là depuis longtemps. A-t-il eu un problème ? Il a pu se blesser ou trouver la voiture vandalisée... Elle sait qu'elle devrait se lever et aller à sa rencontre mais elle est comme tétanisée. Il l'a quittée. Il est parti. Alors c'est ainsi que devait se finir la belle histoire, le voyage de noces de rêve ? Elle revoit le coucher de soleil main dans la main au Grand Canyon, l'émerveillement en découvrant la suite au Caesar's Palace. Elle aurait dû savoir, se douter. Depuis sa petite enfance, elle a toujours eu la sensation de l'imminence d'un grand malheur, côtoyant les moments de bonheur au plus près, rôdant pour saisir sa part. Alors c'est maintenant. Le voilà le rêve qui se brise : tout était trop parfait, le mariage, la belle fête, le voyage des rêves d'enfant. Mais il est parti.
À cette résignation sourde succède l'effroi, qui la paralyse : là voilà seule, dans cet immense pays, mais au fond d'une vallée reculée, sans véhicule, sans aucun papier, sans aucun billet d'avion, pas le moindre dollar, car bien sûr tout est dans la voiture. Que deviendra-t-elle ? Comment se fera-t-elle comprendre ? Elle parle bien anglais, mais alors la raison n'a plus sa place. A-t-il prémédité sa fuite ? Non, c'est impossible, mais il a dû cédé à cette pulsion dont on parle dans les journaux : partir pour une nouvelle vie, tout abandonner derrière soi. Dans un éclair, elle aperçoit distinctement le titre du témoignage qu'elle publiera. On aura fait pression sur elle pour qu'elle livre son histoire. Elle voit le bandeau en travers de la couverture : « Abandonnée au fond de l'Amérique pendant son voyage de noces, elle raconte ». Et que dira-t-elle aux amis qui voudront comprendre ? Leurs projets d'avenir qui s'effondrent, sa vie brisée. L'air s'est rafraîchi, elle frissonne, elle veut un pull, elle veut que cela cesse. Elle veut se retrouver en France, sur la terrasse de leur petit appartement, dans la normalité du quotidien. Elle a l'impression d'être comme une bête traquée, les yeux agrandis par l'effroi, le souffle court. Elle doit se raisonner, agir. Mais après tout pourquoi ? Rien ne presse, elle sait qu'elle l'a perdu. Elle peut se donner encore quelques instant l'illusion que ce n'est peut-être pas vrai, et demeurer dans sa vie rêvée. Car c'est ce qu'elle sait faire de mieux, rêver, et c'est ça qui la sauvera peut-être dans cette descente aux enfers qu'elle voit s'amorcer.

Un caillou lancé vient ricocher devant elle. Arrachée à sa torpeur, elle tourne vivement la tête. La silhouette élancée, au pas sautillant comme celui d'un grand enfant, s'avance sur le chemin. C'est son époux, appareil photo en bandoulière. Le voyage peut reprendre. Et la vie continuer.

PRIX

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Philshycat · il y a
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Edmond Dantes · il y a
Mag, c'est tellement bien écrit que j'ai eu peur qu'il ne revienne pas... Ouf, vous m'avez fait peur. Si vous avez le temps, je vous invite à découvrir un autre couple, également au bord de l'eau, mais pas la même. http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/un-amour-de-cinema-1
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Mag · il y a
Merci à tous pour vos commentaires !
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Mirgar Garrigos · il y a
Histoire écrite simplement à laquelle on croit. Belle analyse de cette montée de l'effroi d'être abandonnée...Mon vote
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Gene · il y a
Moi je ne suis jamais allée en Amérique mais grâce à cette nouvelle, j'ai fait le voyage;j'ai vu l'immensité des paysages,ressenti l'écrasante chaleur... ainsi que l'angoisse de la jeune épousée au milieu de cette immensité.Belle écriture,très fluide.Bravo Mag!
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FloGaz · il y a
Belle nouvelle, grandeur et torpeur, la peur affleure, la fleur n'a plus peur, le retour de l'amour. Merci Mag !
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Mag · il y a
merci Flo pour ce petit mot poétique !
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Utilisateur désactivé · il y a
Une nouvelle depaysante avec une once d'angoisse bien distillée. Mon vote
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Déborah Locatelli · il y a
Dépaysement...Mon vote.
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Annie Lagarrigue · il y a
L'envie de découvrir ce pays inconnu, tu me l'as donnée. Belle analyse de l'angoisse présente et vivante en nous, malgré nous. J'ai aimé.
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Didier Betmalle · il y a
La précision hyper réaliste des descriptions dans le réel du voyage comme dans l'irréel du fantasme vous permet de nous faire vivre le dépaysement jusque dans les angoisses qu'il peut provoquer. Un belle étude d'un climat psychologique, vivante comme un court-métrage à l'ambiance parfaitement maîtrisée. Mon vote.
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