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En compétition

Le jeune homme marchait sur un épais tapis de feuilles glissantes et mordorées dans la forêt rousse à moitié nue, encore tout humide et dégoulinante des récentes pluies de l’automne frémissant. Au bras, sa panière en osier débordait déjà de magnifiques Boletus edulis, de splendides Cantharellus cibarius et de beaux Macrolepiota procera. Autrement dit, de cèpes, de girolles et autres coulemelles. En avançant à pas lents de la sorte, il retrouvait les sensations et les plaisirs de son enfance. La fraîche et bonne odeur des bois au petit matin, les effluves d’humus et de feuilles mortes emplissant ses narines étroites. Soudain, il entendit le cri de sa compagne réveiller la nature. Une nuée d’oiseaux s’envola en pépiant. Une biche effarouchée détala avec grâce et légèreté. Et un sanglier solitaire fonceur comme un panzer le frôla à ça. Ce qui lui conféra jambes tremblantes et visage hâve durant quelques secondes. Puis un nouveau hurlement fracassa les tympans du jeune homme. Il laissa tomber son grand panier et se précipita en courant dans la direction de sa dulcinée. Arrivé sur les lieux, pantelant, il la trouva plantée là, devant… Un… Un énorme champignon. Ouf ! Ce n’était pas des cris d’effroi, mais des cris de joie. Il faut dire que c’était la première fois que son épouse découvrait un tel végétal. Et quel champignon ! Une taille peu commune. Une couleur presque indéfinissable. Idem pour sa forme plus que bizarroïde. Lui non plus n’avait jamais rien vu de pareil. Elle lui sauta dans les bras, toute à son bonheur. Planta sa langue de girafe dans la bouche de son cher et tendre en signe de triomphe. Ils devraient, maintenant qu’ils avaient emménagé à la campagne, champignonner plus souvent, songea-t-il face à une telle fougue érotique.
Il sortit de sa poche son petit guide de mycologie, mais ne trouva ni nom ni trace de cet étrange champignon des bois. Était-il toxique ? Impossible, fit la jeune femme, il est tellement joli qu’il doit être comestible. Toutefois, pour en avoir le cœur net et connaître le nom de cette curieuse espèce, ils décidèrent de l’apporter à la pharmacie la plus proche. En se penchant pour le cueillir, la jeune femme reçut alors un nuage de spores blanches en plein visage, ce qui la fit partir dans un éclat de rire enfantin. Lui, il la dévisageait, amoureux et heureux comme jamais.
À présent, ils roulaient dans leur splendide 4x4 flambant neuf. En décidant de quitter la grande ville et sa vie frénétique pour ce retour à la campagne, ils avaient vendu leur coupé sport, bien décidé à l’avoir ce foutu bébé qui leur échappait depuis tant d’années. Le regard surplombant la route, le jeune homme tenait la main droite de sa femme. Il se tourna un instant vers elle. Leurs yeux s’accouplèrent. Depuis qu’ils avaient emménagé dans cette bâtisse nécessitant moult travaux dont il voulait faire un gîte rural, le couple s’était ressoudé. Ils y avaient englouti toutes leurs économies dans cette maison. Enfin, cette… quasi-ruine. Mais, qu’importe. Ils avaient réussi à changer de vie et ressuscité leur bonheur.
Bientôt, ils franchirent la porte de la première officine croisée sur leur route. En avisant les cèpes et autres coulemelles, le pharmacien lâcha un « Où vous avez trouvé tout ça ? ». Bien essayé ! Un coin à champignons, c’est comme un coin à jolies filles, cela ne se divulgue pas mon cher monsieur.
— Vous n’avez encore rien vu, dit le jeune homme en sortant d’un sac plastique leur récente trouvaille.
— Ah la vache !
Il héla son collègue. En arrivant, celui-ci s’exclama : « Oh ! La vache ! Où l’avez-vous trouvé ? ». Bien essayé bis.
— Comment vous appelez-vous monsieur ? s’enquit le pharmacien.
— Ernest,
L’homme refréna un petit rire.
— Comme Ernest et Barthe ?
— Oui, c’est ça. Comme Ernest et Barthe ! Ernest Balthazar Meunier, tel est mon nom.
— Meunier comme le champignon. Ça, c’est encore plus drôle ! Vous deviez être prédestiné. Eh bien, cher monsieur Meunier, je crois que vous avez fait une découverte majeure : le champignon d’Ernest. 
Ernestus Campagniolus ! Enfin, ce stupide prénom qui lui avait valu au cours des années tant de moqueries allait servir à quelque chose.
— Sauf que c’est moi qui l’ai trouvé !
Badaboum ! En une fraction de seconde, sa femme venait de lui voler ses quinze minutes de gloire.
— Vous vous prénommez comment, madame ?
— Ernestine,
— Oh !
Ernest prit alors Ernestine par la main et ils déguerpirent direction la sortie de la pharmacie.
— Eh ! Vous ne voulez pas nous le laisser pour analyse ? lança le pharmacien à travers le magasin.
Le soir même, en moins de dix minutes, Ernest avait perdu sa bonne humeur. Il bataillait ferme avec ce ballon d’eau chaude qu’il tentait d’installer depuis quelques minutes. Lui, le pur intellectuel se découvrait pourtant un talent inné pour le bricolage. « Ernest, le roi des manuels ». Et pan ! Il se donna un violent coup de marteau sur le pouce, ce qui le fit saigner abondamment. Putain de vie à la campagne ! Qu’est-ce qu’il foutait là, nom de Dieu ! Paumé au milieu de nulle part dans cette maison encore ouverte aux quatre vents. Sans chauffage, sans télévision, sans réseau de téléphone portable aucun et surtout sans ami. Puis, il se reprit. Au vrai, il le savait ce qu’il faisait là. Après des années passées à essayer d’avoir un enfant. Après des dizaines de piqûres douloureuses, des traitements de cheval hormonaux, des « FIV » et des pleurs à répétition pour Ernestine ; leur médecin de famille leur avait conseillé le repos et le calme de la campagne. Alors, il s’était résolu à quitter la grande ville, lui qui avait tout fait dans sa jeunesse pour gagner le bruit de la capitale en s’échappant de son petit trou perdu de province. Ernest considérait cela comme un geste d’amour. Quant à Ernestine, pour elle, ce nouveau départ représentait un véritable soulagement. Elle n’avait jamais vraiment été stress proof et ne supportait plus son job dans une agence de communication anglo-saxonne. Coincée entre ces clients bêtement exigeants à la limite du harcèlement, ce gros patron, toujours entre deux régimes, aux mains baladeuses et au regard peloteur, et des collègues féminines, poulettes de la haute élevées en batterie dans des écoles d’attachés de presse et de com’privées, volière qui avait tout d’une basse-cour de jalouses et d’envieuses, babillant et daubant à longueur de journée. Elle les détestait toutes ses collègues ! En sus, elle qui avait fait son mémoire sur la littérature galante au XVII siècle ne pouvait plus souffrir tous ces anglicismes destinés à cacher la vacuité des analyses et l’incompétence des salariés. Publishing, brand content, wording et autres benchmarking. Pipoting que tout cela ! Enfin, elle exécrait l’entreprise en général, cette grande créatrice de misère. Organisation cannibale, microsociété où régnaient en maître lâcheté, méchanceté, bêtise, brutalité, hypocrisie, inculture, conformisme et violence sourde. Lorsqu’elle démissionna avec fracas, elle balança à son patron : « Tu auras beau maigrir, tu resteras toujours un gros con ! ».
Mais d’ailleurs, où était-elle passée son Ernestine ?
Le pouce bandé, Ernest la trouva attablée devant sa découverte. Comme hypnotisée, elle fixait le gros champignon. Elle ne prêta même pas attention à la blessure de son homme. Un brin étonné, celui-ci se mit à faire un feu de bois dans la cheminée seul plaisir qu’il trouvait pour l’instant à la vie retirée à la campagne. Puis, il étala sur le sol carrelé et froid la peau de tigre qu’ils avaient chinée ensemble dans une petite brocante du village voisin. Il s’était mis en tête de lui donner des jumeaux à son Ernestine. Ce soir, nu devant le ballet moderne et jaune des flammes qui crépitaient, il allait lui faire l’amour comme une bête. « Ernest, l’étalon ». Il prit sa femme par la main, la déshabilla. Et commença consciencieusement son ouvrage. Si le corps d’Ernestine lui semblait tout à lui, elle lui apparaissait pourtant bel et bien absente. Bientôt le poil de l’animal le gratta, puis il eut une partie de la peau dans la raie du c... Tu parles d’un confort ! Il se retrouva même à un moment de leurs ébats, carrément vêtu de la peau de bête tels un chaman indien ou un acteur de la guerre du feu. Ernestine, elle, fut vite secouée d’éternuements à répétition. Visiblement allergique au poil de la bestiole. Et vlan, un peu de morve décora le visage d’Ernest ! Putain de vie à la campagne ! Ils poursuivirent leur coït interrompu sur un épais matelas posé à même le sol. Et leurs corps enchevêtrés et hoquetants finirent par s’assoupir. Au beau milieu de la nuit, Ernestine se leva dans le plus simple appareil. Elle s’arrêta au seuil de la maison et fixa quelques minutes la sylve noire avant que de se diriger en marchant vers l’orée des bois et d’être tout entière avalée par la nuit.
À la suite de sa disparition, une escouade de gendarmes et de volontaires aidée par des chiens fouilla toute la forêt et ses alentours de fond en comble. On organisa de gigantesques battues. On sonda aussi les plans d’eau. Mais on ne trouva rien. Cela mit en émoi les chaînes d’infos en continu. Au bout de quelques jours, Ernest commença à être suspecté d’avoir trucidé sa bien-aimée. D’autant que la rumeur enflait dans le village. Ce couple se haïssait, c’est sûr. Le pharmacien n’avait-il pas dit que cet homme lui avait paru un tantinet bizarre ? N’avait-on pas trouvé chez eux un marteau plein de sang ? N’avait-il pas acheté à la brocante une peau de bête pour dissimuler et véhiculer le corps ? À Paris, les collègues d’Ernestine confirmèrent ces soupçons. Oui, les époux se détestaient. Le mari fut donc mis en examen, mais rapidement disculpé. Aucune preuve ne put l’incriminer. Au bout de quelque temps, le sort d’Ernestine s’effaça de l’actualité et des mémoires.
Terrassé par l’incompréhension et la douleur, le cœur en champ de ruines, Ernest décida de vendre la maudite maison et de s’en retourner vers l’anonymat de la grande ville. Alors qu’il rangeait ses dernières affaires afin de charger le 4x4, il tomba sur l’étrange et gros champignon desséché, oublié dans un sac plastique. Il allait le jeter. En le saisissant, il se prit une volée de spores blanches en plein dans le nez. Pouah ! Dégueulasse ! Poubelle ! Or, la nuit même, Ernest s’enfonça à son tour nu dans les bois. Et il fut digéré par le noir.
Aujourd’hui, au beau milieu de la forêt, sous un grand chêne feuillu, à l’abri des regards, se dressent deux étonnants champignons aux couleurs et formes bizarres. À leurs pieds, des végétaux jumeaux de la même espèce ont fini par éclore.

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Zouzou · il y a
Les champignons mangeurs d'hommes... belle trouvaille !
en lice, Antarctique, si vous aimez...

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Gina Bernier · il y a
Le champignon qui envoie de la poudre blanche quand on le presse ,c'est la vesse de loup. Votre histoire décrit aussi bien la vie en ville mais aussi à la campagne. Le boulot stressant. Et puis ce mystère sur des disparitions....
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JACB · il y a
Un peu hallucinogène cette histoire , fort bien contée. On voit comment d'une disparition on peut échafauder des indices anodins pour un faire un réquisitoire mais heureusement l'amour a gain de cause, une petite parodie d'une chanson de Juliette Gréco : deux petits...champignons...s'aimaient d'amour tendre ! Merci pour ce texte original et distrayant.*****
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Philou · il y a
Agréable lecture avec une fin inattendue. Mes voix
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RAC · il y a
Très sympa même si je m'attendais à une autre chute.
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Lyne Fontana · il y a
100 % retour à la terre et beaucoup d'humour.
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Fred Panassac · il y a
Un texte étrange et attachant.
Les aventures du couple sont à la fois loufoques et crédibles, bien dans le ton actuel.
La jeune femme déteste les anglicismes mais cette phrase « Elle n’avait jamais vraiment été stressproof » en contient un très à la mode.
Concernant le champignon je me suis bien doutée qu’il était la clé de l’intrigue mais je n’avais pas anticipé la fin fantastique où les deux personnages sont absorbés par le sol et deviennent champignons. La fin m’a bien plu également.
Mes voix ****

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Ginette Vijaya · il y a
danger : champignons vénéneux !!
Disparition par captation d'un virus .
Très actuel !!

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Moniroje · il y a
Une belle description de notre vie des villes et des champs... et ouf!!! le merveilleux pour clore en beauté!!
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De margotin · il y a
Vive les champignons d'automne! J'ai beau apprécié ma lecture. Mes voix et bonne chance!
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