Attentat

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En compétition

Humblement et simplement pour le plaisir de raconter une histoire de temps à autre. S.G  [+]

Image de Printemps 2021
Ils étaient cinq, aux carrures terribles, aux visages rudes et pâles, dans une taverne sombre de l’ancien quartier, dont les murs, noircis par les suies des fourneaux et des tabagies, accentuaient encore l’atmosphère caverneuse.
Chacun des cinq hommes était assis à une table ; solitaire. Chacun entourait de sa main un verre de vin à demi rempli. Tous demeuraient immobiles et silencieux, le regard fixe, semblant contempler le vide. Le silence régnait dans la salle au fond de laquelle se trouvait un comptoir de bois et de zinc, que nettoyait par intermittence, l’ombre effacée d’une silhouette féminine.
Dehors la pluie tombait dru et les phares rapides des voitures striaient en longs filaments lumineux rouges et jaunes cette sombre fin d’après-midi. Les passants pataugeaient dans les flaques, abrités sous leurs parapluies qui crépitaient sous l’averse.
À plusieurs reprises, des gens tentèrent d’entrer dans le bistrot. Ils poussaient sans succès la porte vitrée et s’en allaient. Une bonne demi-heure s’écoula dans le silence. Aucun des cinq hommes n’avait bougé. Leur immobilité figeait l’espace tout entier.
La porte d’entrée s’ouvrit sous une poussée soudaine. Un homme pénétra dans la salle, grand et maigre ; veste grise, col roulé noir et pantalon brun. De son visage sculpté par les ombres, seuls étaient visibles un large front pâle, de hautes pommettes, un nez fin et long, un menton dur et carré. L’homme s’avança vers le bar, se fit servir un café et resta silencieux, accoudé au comptoir. Lorsqu’une sonnerie retentit, l’homme sortit un portable, murmura quelques mots, avala le contenu de sa tasse, abandonna quelques pièces sur le zinc et sortit.
Après quelques minutes, les cinq hommes se levèrent, se dirigèrent d’un mouvement identique vers la porte du bistrot et sortirent sur le boulevard. Derrière eux, quelqu’un baissa le rideau de fer.
Sur le boulevard, la pluie avait cessé. Un flux grandissant de passants se dirigeait vers les quartiers du centre administratif de la ville. Là-bas, la foule allait se rassembler sur l’esplanade centrale, pour assister au grand feu d’artifice qui ouvrirait les fêtes du jubilé du Général Pysk Szuzura en l’honneur de sa 23e année de règne sur le pays.
Bien qu’elle détestât celui qu’on surnommait « l’Ogre », la majorité de la population ne pouvait cependant résister à l’attrait des rares évènements festifs qui lui était offerts. Ce soir, malgré le temps humide, les esprits s’échauffaient à la perspective d’un défoulement populaire où les musiques, les chants et les danses s’entremêleraient aux beuveries et aux jeux de toute sorte. Il y aurait d’abord le moment solennel de la longue allocution du chef de l’État, puis le feu d’artifice qui lancerait les festivités jusqu’au petit matin.
Toujours sans échanger la moindre parole ni aucun signe, à la sortie du vieux bistrot, les cinq hommes s’étaient séparés et s’étaient aussitôt fondus dans la foule qui se dirigeait vers l’esplanade centrale. On y avait dressé dans l’après-midi, une grande scène parée de hautes tentures, d’étendards multicolores et de portraits à l’effigie de celui qu’on appelait « l’Ogre » pour avoir ordonné récemment l’exécution d’une dizaine de jeunes gens qui avaient osé s’opposer publiquement au régime autoritaire qu’il imposait au pays.
La foule était déjà très nombreuse sur l’esplanade ; vaste place rectangulaire dominée par le palais gouvernemental, érigé dans le style monumental et austère propre aux bâtiments d’inspiration stalinienne. Tout autour de la place et sous les arcades, on trouvait des cafés et des baraques où l’on pouvait boire, se restaurer et acheter des petits drapeaux et des badges en l’honneur du président Szuzura.
Sur la vaste scène, l’Orchestre de l’Opéra National interprétait en alternance des pièces de musique symphonique et des airs folkloriques joyeux et entraînants. La foule commençait à envahir l’esplanade que sillonnait en tous sens une cohorte d’agents de Sécurité de la Police d’État qui multipliaient les contrôles d’identité aléatoires.
Les cinq hommes s’étaient dispersés selon un arc de cercle invisible qui traversait la foule en son milieu et sur lequel ils s’étaient positionnés à équidistance les uns des autres, et à distance égale de la grande scène à laquelle ils faisaient face. La foule, maintenant très dense se bousculait aux abords du plateau où l’on pouvait reconnaître l’homme au visage osseux rencontré plus tôt dans la salle du vieux bistrot. Celui-ci restait immobile, debout dans l’axe central du podium, semblant attendre la suite des événements.
On diffusait à présent de la musique enregistrée. Les musiciens de l’orchestre avaient quitté le plateau, aussitôt remplacés par des personnalités importantes du gouvernement et par des officiers hauts gradés de l’armée qui prenaient place selon un protocole déterminé.
Une sorte de gravité pesante commençait d’imprégner l’atmosphère. Le bruit des voix s’atténuait graduellement et sans qu’aucun signe ne fût donné, le silence s’instaura brusquement lorsque le général Szuzura s’empara du micro.
«...Et que nul ne s’intéresse davantage que nous à ce que l’ordre et l’autorité soient rétablis... »
Le président Szuzura parlait depuis un quart d’heure lorsqu’une pluie fine commença à tomber, provoquant l’éclosion de milliers de parapluies de toutes les couleurs.
Les cinq hommes aux fortes carrures, toujours immobiles à leurs places respectives, étaient restés tête nue. Malgré la compacité de la foule, un espace s’était insensiblement créé autour de chacun d’eux, comme s’il émanait de ces hommes quelque chose qui incitait à s’en écarter.
« ... la démonstration publique sereine et virile que vous m’offrez en soulagement pour les agressions... »
Plus proche de la grande scène, l’homme au visage anguleux murmurait de temps à autre quelques mots dans son téléphone mobile. Le président Szuzura parlait toujours et sa voix atteignait parfois des sonorités criardes qui saturaient désagréablement les micros.
Depuis quelques minutes déjà, un sifflement imperceptible, que chacun perçut d’abord comme un acouphène, avait commencé de déranger l’assistance. Puis, les stridences aigües s’amplifièrent, enveloppant et dominant peu à peu la foule qui commençait à s’agiter ; chacun cherchant à déceler l’origine de cette perturbation.
«... Ces manifestations démontrent, en revanche, que le peuple n’est pas un peuple mort et qu’il ne peut être trompé... »
Le général éprouvait des difficultés à parler, mais déjà on ne l’écoutait plus. Continuant d’augmenter en intensité, le sifflement déchirait les tympans et vrillait douloureusement les cerveaux. Les visages grimaçaient, les mains se portaient aux oreilles ; chacun tentait d’atténuer cette agression des ultra-sons qui faisait se tordre les corps. La torture devint si aiguë, si insoutenable, que tour à tour les femmes, les hommes, les enfants s’accroupissaient, les mains sur la nuque et les oreilles, et finissaient par s’agenouiller, les coudes au sol, la tête entre les bras, comme pour une prière de soumission provoquée par une terreur sans nom. Les parapluies avaient été jetés au sol et l’esplanade ainsi que la scène étaient à cet instant jonchées de dos courbés sous l’averse, agités de soubresauts, accablés qu’ils étaient par les stridences qui fondaient sur eux et les fixaient au sol.
Insensibles à l’atteinte des ultra-sons, toujours immobiles et positionnés à une quinzaine de mètres les uns des autres, les cinq hommes étaient restés debout, ainsi que l’homme au téléphone qui s’était tourné vers eux.
C’est à cet instant que l’impossible arriva.
Simultanément, la taille des cinq hommes se mit à grandir jusqu’à atteindre une hauteur de 2,50 mètres environ. Chacun tendit un bras que prolongeait une pince énorme rappelant celle d’un crustacé. (1)
Et de chacune de ces pinces fusèrent de grosses bulles projetées à grande vitesse vers la scène où le gouvernement et les hauts gradés de l’armée étaient prostrés sous le joug du sifflement qui les tétanisait.
Une déflagration de plusieurs centaines de décibels déchira l’air, et les bulles implosèrent en boules de feu, libérant une chaleur telle, qu’en un instant, le général et son gouvernement furent consumés et réduits en amas de cendres blanches.
Le sifflement insoutenable était à son paroxysme et la foule demeurait, le front au sol, aveugle à ce qu’il se passait sur la grande scène où un vent léger finit par faire se lever un nuage de cendres.
Il y eut cinq implosions sourdes et les cinq hommes s’effondrèrent et se disloquèrent sur le sol dans un étrange mélange d’alliages métalliques, de composés électroniques et autres matériaux synthétiques qui n’avaient rien d’humain.
Et le sifflement cessa.
Dans le grand silence qui suivit, l’homme au visage anguleux ferma son téléphone qu’il glissa dans la poche de son veston gris et s’en fut, d’un pas tranquille.
Une joie intense brillait au fond de ses orbites profondes.
(1) Principe de la « Crevette pistolet »


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Nicolas Auvergnat · il y a
L'idée de l'attentat sonore est émoustillante, et l'atmosphère ''Xi-jinping place'' m'a fait donner raison à votre mystérieux homme au visage anguleux... Je n'en dis pas plus : je vais me faire ficher S ! Par contre je vote.
J'ajoute un ''merci'' à cela : je suis allé voir, curieux, quelques vidéos sur la CREVETTE PISTOLET : c'est prodigieux !
Bravo !

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Fred Panassac · il y a
Une histoire qui tient en haleine, une intrigue imaginative. Bonne idée d’inspiration que cette crevette-pistolet !
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Serge Galibardy · il y a
Authentique ; des recherches militaires sont réellement entreprises pour "mimétiser" la puissance de frappe de ces fameuses "crevettes pistolet". Tapez leterme dans un moteur de recherche et vous verrez. Merci pour votre appréciation :-)
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Clarajuliette · il y a
Beaucoup de suspens, histoire bien menée
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un univers original, une fin qui surprend , votre texte est une véritable surprise tant par l'écriture que par l'intrigue .
Une découverte .

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Serge Galibardy · il y a
Merci, Ginette. Prendrez-vous le temps de lire d'autres textes pendant que je lirai les vôtres ?
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Ginette Flora Amouma · il y a
Certes , avec plaisir.
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette histoire séduisante, Serge !
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Victor Gomez · il y a
L'absurdité de la fin m'a bien fait rire, on ne s'y attend pas !
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Hortense Remington · il y a
Une superbe écriture et un récit palpitant !
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France Passy · il y a
Un récit surprenant dans une langue personnelle très agréable.

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