Astrée

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J'écris pour pouvoir lire la couleur du ciel et de la poussière  [+]

Image de Printemps 2021
Je n’avais vécu qu’à midi, l’heure qui brûle comme l’enfer. Les aiguilles de Zeitos l’Éternel étaient grippées.
La communauté d’Amos m’avait recueilli alors que j’errais dans les dunes.
Je n’avais pas de passé, mon présent était l’ombre. L’ombre d’un soleil têtu.
C’est ce que j’ai cru d’une marée à l’autre et encore, et encore. Jusqu’à une grande marée où je suis devenu un guetteur.
Mon nom est Zolan.
***

— Rané, tu dors ?
— Non puisque Zolan l’abruti m’a réveillé avec ses coups de pied !
— C’est bientôt l’heure du gong, tu crois ?
Rané se redressa d’un coude sur sa paillasse puis chuchota :
— J’entends les sandales du frère Nadel. Il va pas tarder à faire chauffer la marmite de gruau. J’ai tellement faim que sa saloperie de bouillie me fait saliver.
Ses derniers mots se cognèrent au silence. On ne devait pas parler avant le premier gong.
Le gong rythmait le temps immobile. Il se répercutait froidement à travers les cloisons. Le plâtre noirci s’effritait à chaque battement sinistre, dessinant les murs du cloître de monstres étranges qui emplissaient notre imaginaire.
La porte s’ouvrit après trois tours de clé. Dans la pénombre d’une lanterne portée à bout de bras par le frère Nadel, nous rejoignîmes les autres garçons dans la salle circulaire où des torches répandaient une lueur fantomatique.
Le premier gong retentit et nous ne fûmes plus alors que des ombres agenouillées psalmodiant des prières au nom de Zeitos.

Gloire à Toi Zeitos l’Éternel, Tu es Grand...

Pourtant, sous son capuchon, Rané s’agitait. À force de petits coups de genoux, je finis par regarder ce qu’il me montrait du doigt. Par terre, quelqu’un avait laissé tomber un objet. Je le ramassai. C’était rond, lisse et froid.
Je risquais le fouet pour ce geste, même si ce n’était qu’un galet. Tout ce qu’on trouvait, on devait le donner. Rien ne nous appartenait, nous n’étions que des outils. Son visage buriné et couturé, son regard où se reflétait l’ombre, ses cheveux longs et gras, Nadel se fondait aux murs. Seule son odeur âcre de sueur et d’urine donnait l’alarme. La brute obéissait aux ordres d’Amos en échange de sa pitance.
Un deuxième coup de gong nous fit lever comme un seul corps pour rejoindre le réfectoire derrière la porte ouvragée. Dans son cœur figurait une boussole, sculptée par des hommes depuis longtemps éteints. J’avais appris ça par un grand à mon arrivée au cloître. Toma m’avait pris sous son aile pendant les premières marées. Un jour, il disparut, mais son souvenir reste intact.
Amos, le maître de la communauté, apparut soudain derrière l’un des piliers. D’un air suspicieux, il nous dévisagea un à un. Je tremblais sous son regard bleu laiteux, serrant l’objet dans ma paume comme pour le faire disparaître. Amos était voûté sous sa tunique noire. Sa capuche relevée dévoilait un visage cireux, des lèvres minces soudées en un rictus aigri. Sa couronne de cheveux d’un blanc jaunâtre laissait le haut de son crâne pointer comme un œuf. On voyait les veines bleues serpenter sous ses tempes. Des touffes de poils sortaient de ses oreilles basses et fripées.
Amos, c’est celui qui m’avait recueilli. Il était notre guide. Sans lui, pas de salut.
Nous étions plusieurs disciples assis sur les bancs du réfectoire. On ne savait pas compter. Le silence nous dévorait jusqu’à ce que le frère Nadel, l’homme au fouet, frappe dans ses mains. C’était le signal pour avaler notre bol de gruau aussi fade que du plâtre. Et martelait dans nos têtes l’absence de Toma en même temps que l’écho mat des cuillères en bois.
Au troisième coup de gong, les bancs grinçaient, chacun rejoignait la classe où Amos nous obligeait à apprendre par cœur la litanie du Temps.

Les hommes mécréants ont défié Zeitos...

Nous n’avions pas de papier, pas de crayons. Ces choses-là que nous ne nommions pas étaient les choses interdites. C’était blasphème que de les toucher. D’un doigt, je dessinais la poussière de mon pupitre. D’un souffle discret, j’animais les vagues en pensant à Toma. Est-ce qu’il avait essayé ? Quelle vague l’avait emporté ? me demandai-je pour combler le silence dans ma tête.
Toma était souvent pris avec des choses interdites dans ses poches. Après ça, on ne le voyait plus pendant une marée ou deux. Quand il revenait, il nous regardait d’un air de défi malgré les traits de son visage qui se contractaient lorsqu’il s’asseyait sur le banc.
On se tenait debout en se balançant comme des pendules, rythmant nos incantations au Dieu Zeitos. Rythmant le vide, le néant, l’obscurité. Mais l’espoir remuait au fond de moi. Est-ce Toma qui avait laissé traîner cet objet ?

Nous, les enfants élus, réparerons le temps...

Quatrième coup de gong. Nous devions rejoindre les vestiaires sans chahuter.
— Alors montre, qu’est-ce que c’est ? me bouscula Rané en ouvrant son casier à côté du mien.
Je lui montrai à l’abri des regards.
— Un galet ?
— Mais non, il y a un truc là !
Je le manipulai délicatement. Il s’ouvrit dans un petit clic révélant une petite aiguille pointée de rouge.
— Une boussole ! bégayai-je.
Il fallait se ressaisir. Ce n’était pas le moment de se faire prendre. Les roues crantées commençaient à libérer le mécanisme d’ouverture du cloître.
— Dépêchons-nous d’enfiler nos tenues Zolan !

Déjà, le frère Nadel nous conduisait en file indienne dans l’escalier en colimaçon, comme un ressort infernal. Nous émergions des profondeurs de la planète Uhros, tout emmaillotés de guenilles crasseuses. L’éclat de lumière nous aveuglait sur les premiers pas.
Deux par deux, nous partions par les sentiers fantômes, à la recherche du temps perdu. Notre mission était étrange et fantastique. Non, elle était complètement folle.

Mon sort était huilé, j’avançais comme une aiguille, je trottais, dégoulinant, dans l’heure pétrifiée. Je ramassais les objets autorisés ; la nourriture en boîtes de fer ou de carton, les bouteilles transparentes ou colorées, les chiffons...

Surveillés par l’œil de Zeitos, il ne fallait pas s’égarer. Au coup de sifflet d’Amos, on rentrait au cloître, bien avant que les vagues ne remontent trop haut. Des vagues je n’avais ressenti que leur présence lointaine. Un mince ruban au loin qui me donnait la chair de poule.

Amos clamait qu’il tenait son savoir des marées de Zeitos l’Éternel. Le Dieu du Temps parlait à travers lui. On le croyait. Elles étaient si imprévisibles ces vagues que seul l’œil de Zeitos aurait pu nous guider.

***


Mais, cette marée-là...
Nous suffoquions sous un toit de tôle. Les lambeaux de rideaux déchiraient l’azur bleu métallique. Dehors, le soleil était une forge. Seuls les vestiges déposés par la dernière marée osaient faire de minuscules taches d’ombre à la surface d’Uhros. À chaque sortie, le paysage offrait un autre visage. C’était comme un voyage. Un voyage dans le temps.
Presque aucune vie ne s’agitait. Aucun animal n’avait survécu à cet environnement et à la rapacité des hommes, à part les cafards et les poux qui nous rongeaient le sang, et d’autres bestioles sans nom que crachait le sable. Ça rampait, ça sautait, ça piquait. On les écrasait en tapant du pied, en se donnant des claques, mais elles revenaient à la charge, toujours plus nombreuses.

Des bruits sourds, comme des coups de marteau étouffés, étoffaient le vide. Nos deux silhouettes se fondaient à la poussière ocre. La tête recouverte d’un turban, nous avancions. Déjà, les autres avaient atteint les dunes, prêts à faire la récolte.
À l’instant où vrombissaient les rafales lointaines, on s’accroupit. J’ouvris le boîtier de la boussole. On suivit la flèche avec dans le cœur un espoir insensé.
On longea les dunes désolées sans savoir si la prochaine marée nous cueillerait avant d’avoir atteint une destination. Nous marchions à l’instinct. Quelqu’un avait mis cette boussole sur notre chemin. Pas question de faire demi-tour. Nous marchions pour exister.

On le repéra de loin. Plus nous approchions, plus il nous parut immense. Un géant de pierre. Gigantesque et rassurant.

— J’en peux plus Zolan, j’ai tellement soif.
Rané défit son turban comme pour trouver de l’air, dévoilant sa chevelure rousse, puis, il s’écroula. Et c’est là que je vis l’homme. Il faisait de grands gestes pendant que le géant de pierre, de sa lanterne immense, telle une aiguille crevant l’obscurité, balayait le ciel assombri. Je soulevais Rané, le soutenais en titubant sous le fouet du vent. La tempête de sable se levait, j’avançais en aveugle, un bras en avant comme si je pouvais m’accrocher à quelque chose.

Le temps galopait. Il ruait, s’enroulait, se déchirait, s’abattait, grondait comme un monstre fabuleux. Cette hydre s’approchait dans un grondement diabolique. Il nous touchait à un sabot près. Son souffle nous projeta un peu plus loin. Je fermais les yeux et serrais Rané de toutes mes forces contre moi. Bientôt, une vague de passé ou d’avenir nous engloutirait, nous embrocherait. Et ce serait le début ou la fin, nous n’en savions rien.

Tout à coup, quelque chose m’enserra. Si fort. Je compris en entendant des jurons à peine audibles, tellement les éléments tambourinaient à nos oreilles, que c’était les bras d’un homme. Noueux et secs comme une corde. Il nous traîna jusqu’à un bout de clarté confuse, éparpillée dans la nuit des temps. Une lourde porte digne d’un bouclier de l’Atlantide se referma sur les vagues temporelles.

***



Depuis notre fugue nous étions là, dans ce navire immobile posé sur cette île au milieu d’un océan de temps perdu, avec Celse pour tout compagnon. Celse est un guetteur. Ses yeux, aussi étirés que l’horizon quand le temps s’évanouissait au loin, semblaient deviner les ombres.

Au fil des marées, l’homme se faisait plus bavard. Quand on lui demandait pourquoi au fond il nous avait sauvé, il répondait avec des éclats de rire dans la voix :
— Parce que dans la tempête, j’ai cru voir une bougie, mais ce n’était que la tête de Rané !
Je me demandais parfois qui avait sauvé l’autre.

C’était mieux que dans le cloître. On était libre de parler, et même d’inventer, d’imaginer. Notre cour de récréation ; cette plage à marée basse qui s’étendait jusqu’à plus rien, jusqu’à la bande au loin où hier et demain se confondaient dans l’éternel ou le néant.
On ne peut pas dire qu’on y jouait. Non. Il faisait trop chaud pour courir, mais l’espace nous donnait des ailes. Et, à travers nos lunettes de protection bricolées par Celse, ce ciel bleu métallique nous évadait, il offrait l’infinitude.

Comme les gamins du cloître, nous ramassions ce que la marée du temps avait laissé sur le rivage. La laisse du temps nous faisait vivre, elle était la déchetterie à ciel ouvert, routinière ou insolite. Avec Celse, nous pouvions assouvir notre curiosité, l’interdit devint alors émerveillement, aventure.

Quand le temps était furie, il déversait des vagues de passé mêlées d’avenir sur notre morceau de Terre. Elles fracassaient notre espoir en ne laissant que des miettes. Et nous, les naufragés du temps, défaisions les nœuds, triions, comme les pêcheurs jadis rejetaient de leurs filets le plastique et les tortues crevées. C’est Celse qui nous a expliqué tout ça.
Quand le temps ne balafrait pas notre îlot de vagues acérées, il nous offrait dans son insouciante mansuétude de quoi survivre encore un peu. On partait à la pêche aux trésors. Nous étions comme deux taches virevoltant sur le sable, l’une à la tête flamboyante et l’autre brune comme la nuit.

— Zolan regarde ça !
— Qu’est-ce que c’est ? Ça sent quoi ?
Rané ouvrit la chose qui embaumait comme notre besace. Ça ressemblait aux autres objets que Celse convoitait. Un livre.
— Ça sent bizarre dedans, comme un arbre.
— Abruti ! Tu sais même pas ce que c’est qu’un arbre !
— Mais si ! Celse a dit que les bancs, c’étaient des arbres. Et dans les arbres, il y avait des feuilles.
Quelquefois, Celse grognait quand il manquait des feuilles, puis il éclatait de rire en voyant nos mines pantoises. Plus tard, on comprendrait ce mystère.

Lorsque le phare balayait de son œil les bandes colorées qui déferlaient au loin comme des aurores boréales enragées, qu’aucune palette de peintre fou n’aurait pu définir, on se dépêchait de rentrer à l’abri. On laissait nos besaces fatiguées pleines de mystères et de poussière sur la grosse table de la cuisine. On se bousculait pour aller prendre nos postes tout là-haut où nous attendait Celse pour la leçon de guetteur.

— Dépêchez-vous les garçons, ça commence !
Rané et moi observions le frémissement à l’horizon par la fenêtre grillagée en grande partie calfeutrée. D’abord, une bande couleur ecchymose teintait le bord du ciel. La bande s’étendait et rampait sur le sol. Elle semblait l’avaler. Les éclairs zébraient le soleil comme s’ils voulaient l’éclater. Mais rien n’y faisait, il restait stoïque tel un roi sur son trône. Si le grondement qui roulait devenait trop fort, on se hâtait de refermer cette mince vue que nous avions sur Uhros, de descendre dans la pièce aux matelas, de se protéger avec nos casques sur les oreilles et d’attendre sans plus pouvoir penser.

Mais, si le tintamarre était supportable alors nous prenions chacun une longue vue tout le temps de la marée montante. Il fallait reconnaître les couleurs, les émotions. Estimer les souvenirs qui se fracassaient, ressentir le goût de l’avenir. Notre apprentissage commençait.
Un reflet bleu, vert, arc-en-ciel. Une note de tristesse, un îlot de solitude, un chant d’oiseau. Au début, Rané et moi ne démêlions rien de cette danse infernale que semblait jouer un piano désaccordé. On en ressortait éparpillé, émietté. Pourtant, tempête après tempête, marée après marée, nous apprenions à reconnaître la musique de ce brouhaha, comme un écho des astres.
— Toute chose a sa note, murmurait Celse lorsqu’il nous confiait ce qu’il savait.

Il en savait des choses Celse, il racontait. Pas comme Amos qui ne brassait que de l’ombre. Avec Celse il y avait de la lumière.
Notre vie s’accrochait toujours à ce soleil suspendu. Et nous, on faisait des trucs de gamins. On rigolait, on chahutait. Vagues après vagues, on grandissait.

Quand la marée basse s’éternisait et que nous commencions à traîner les pieds dehors, Celse lançait alors :
— Allez les gamins, c’est l’heure de l’école !

***


On se dépêchait de sortir les cahiers et les crayons trouvés dans les débris du temps. On traçait des lettres nous appliquant dans les vagues et les déliés. Rané tirait la langue et Celse nous encourageait par-dessus nos épaules, les mains dans le dos. Parfois, il levait les yeux au ciel faisant semblant d’être agacé, et il disait :
— Hum ! Zolan, plus ça va, plus ça dévie, redresse un peu la barre.
Ou bien encore :
— Rané, on fera de toi un sculpteur !
Rané cassait les mines à force de percer le papier pendant que je rongeais le bout de mon crayon en imaginant un autre alphabet.

Quand il souriait, Celse, ses yeux se plissaient en formant comme les pattes d’un oiseau dans chaque coin. Je n’en avais jamais rencontré à part dans les livres d’images. Il disait qu’ils s’étaient cognés aux barreaux du ciel ; emprisonnés dans la cage du présent. Plus d’eau, plus rien.

Depuis que je savais compter jusqu’à cent, je voyais des chiffres partout, même dans ce temps qui ne se déroulait plus. Je n’avais jamais vu les étoiles, mais Celse disait qu’il y en avait autant que les grains de sable et qu’elles brillaient comme... il n’avait pas su dire comment. J’ai pensé au mica dans le sable.

***


En trouvant des documents coincés au fond d’un tiroir, nous pensions être les guetteurs du phare de Créach, un mot qui craque dans la bouche. Et donc, si on se fiait à l’Atlas trouvé dans un coffre, Ouessant était notre ancre. Un mot qui siffle et fouette.
Uhros, c’était une connerie que nous débitait Amos. Nous étions des rescapés en équilibre précaire sur un morceau de la planète Terre, où Zeitos ni aucun autre Dieu ne viendraient à notre secours.
Rané et moi venions sans doute du continent, nous a dit Celse. Avant la catastrophe planétaire, les gens ont tenté de fuir vers les pays nordiques comme l’Islande, la Norvège ou le Canada, là où les hommes vivaient en osmose avec Gaïa.

— Ils ont pris la mer... Ils ont pris le ciel... Beaucoup se sont perdus, racontait Celse.

D’après lui, nous avions eu de la chance d’être recueillis par cette communauté de l’ombre malgré tout. Ces fous. Nous aurions pu tomber sous les couteaux des hordes de sauvages qui écumaient le temps.
Du reste des rescapés temporels on ne savait rien. Y avait-il d’autres îles comme la nôtre, d’autres îlots, d’autres bulles perdus dans l’océan du temps ? Personne n’était venu depuis de nombreuses marées. De notre phare, on apercevait les monticules de pierres qui marquaient les grottes. Seul Creach’ aux couleurs délavées résistait aux rafales mugissantes. Il n’avait plus grand-chose à voir avec les photos de l’album, mais il affrontait encore vaillamment les tempêtes, les balayant de sa lanterne presque magique.

On ne côtoyait pas nos voisins.
Celse avait appris à se méfier. Trop de sang avait coulé. La cicatrice qui lui barrait l’œil jusqu’au menton le dispensait d’en dire davantage. Il boitait un peu.

— C’est un miracle si ces femmes ont survécu, disait-il, en dirigeant sa lunette vers les silhouettes affairées sur la plage à marée basse.
On s’était assis sous l’ombre minuscule du phare en y ajoutant une bâche tenue par des piquets de bois.
— Pourquoi ? demandions Rané et moi d’une même voix.
Nous n’avions jamais vu de filles de près. Celles-ci étaient si loin qu’on ne voyait aucune différence avec nous. Les mêmes habits, les mêmes gestes. Quelques fois, elles aussi regardaient dans notre direction, leurs bâtons sur l’épaule. Celse aussi avait un bâton de feu, mais peu de cartouches. Un fusil il disait, mais je préférais le mot bâton de feu. Je ne l’avais jamais entendu claquer. Dans les albums à moitié rongés qu’on lisait, Rané et moi, ça faisait une tache rouge en plein cœur. Le fouet aussi laissait des traces rouges.
— Quand on est arrivé sur cette bulle de temps, c’était la panique. Un tsunami. Des vagues infernales. Les fragments de murs, les rafales de boue, les objets devenus furieux, assommaient les hommes, les transperçaient, les écrasaient, les lacéraient. Les éclairs dessinaient dans le ciel des cratères aveuglants. L’île mouvait, se craquelait, explosait. Les gens se sont battus avec ce qui leur restait de courage ou d’instinct sauvage. Les survivants ont trouvé des refuges...
Celse se taisait. Puis il reprenait avec comme des grains de sable dans la voix :
— Après c’était la faim. Les marées aléatoires gonflaient la colère et le désespoir. Les brutes se sont acharnées sur les plus faibles. J’imagine que vos mères ont survécu pendant plusieurs marées puisque vous êtes là.

On faisait silence, dessinant le sable de nos pensées.
Dans ma tête, je me demandais si ma mère était encore vivante. Peut-être qu’elle m’avait laissé enlever par Amos pour me protéger. Je me racontais un tas d’histoires. Tout ce que je trouvais sur la plage enflammait mon imaginaire, j’embarquais Rané avec moi. Ensemble, on inventait un nouveau monde.

Une fois, alors que Celse nous croyait endormis, je l’avais entendu sortir sur la pointe des pieds.
— Eh Rané !
— Quoi ! grommelait-il après mes coups de coude.
— Celse est sorti !

Postés derrière la fenêtre, on suivait Celse du bout de nos jumelles à travers le grillage, après avoir soulevé un morceau du calfeutrage. Il déposait un gros sac à la limite de notre terrain de pêche, là où s’éparpillaient les monticules de pierres.
— Ça doit être les lampes qu’il fabriquait l’autre jour, ou des arcs et des flèches.
— Ou les bâtons de pluie et...
— Il revient, murmura Rané, comme si Celse était déjà tout près.

On revint sous notre tente de nuit, à l’abri de la lumière, en pensant aux filles qui demain découvriraient peut-être une boite à musique ou un sablier d’étoiles de sable. Le mystère restait entier.

***


Celse avait fabriqué un sablier pour remplacer la nuit. On le retournait, alors les grains de sable pleuvaient comme des étoiles au-dessus de nos têtes, sans faire de bruit. Ainsi, nous faisions ce qu’il appelait des veillées. On s’installait sous la toile bleu foncé près du moulin à vent. Ce ventilateur, c’était le mot exact, fonctionnait avec une sorte de panneau solaire qu’il fallait mettre à l’abri à chaque marée montante.

Celse confectionnait aussi des pièges qu’on éparpillait ensuite sur tout le périmètre du camp. Le phare était un lieu à la fois craint et envié.
Pendant ces veillées, on parlait souvent du temps. Pas du temps qu’il faisait puisque dehors ne changeait jamais de ciel et transpirait de soleil. On discutait du temps des marées, de ce va-et-vient tourmenté qu’aucune lune, aucun vent, aucune saison ne disciplinait. Ce n’était pas la mer qui roulait, c’était le temps.

Le réveil sonnait le matin fabriqué. On le remontait, chacun notre tour.
— C’est à mon tour de remonter le temps, ai-je dit en m’habillant.
— Si c’était si simple..., répondait Celse avec un sourire lassé.

Les marées passaient, ces rituels nous tenaient debout.

***


C’était avant une marée furieuse. Personne n’avait donné l’alerte. J’avais entendu une voix affolée déchirer le silence avec ce mot : « Astréééé !... ». Bousculé par ce cri, je me suis approché du monticule de pierres le plus proche de notre phare. Et je compris. Un homme robuste s’apprêtait à jeter son lasso sur une silhouette posée un peu trop à l’écart de son refuge. Assise en tailleur, le regard perdu à l’horizon, elle semblait absente, fondue au ciel et au sable, au néant. Je n’ai pas réfléchi, j’ai tendu mon arc et visé le gros. Il est tombé à genoux dans un râle, ses mains crispées sur ma flèche fichée dans sa gorge. Je revins rapidement sur mes pas, car j’avais dépassé les limites du camp. Celse m’attendait ; son bâton de feu sur l’épaule, il me tapa dans le dos :

— Tu as été plus rapide que moi, petit.
— J’ai tué un homme.
Les mots étaient sortis tout seuls.
— Un homme, en es-tu sûr Zolan ? soupira-t-il en jetant un regard désabusé vers le cadavre étalé la face contre le sable.
Bientôt, il serait rabougri de soleil et son cadavre rôti, comme embroché sur un rayon de l’astre maudit, empesterait si jamais l’océan tardait à l’emporter dans son roulis barbelé. Ces pensées sinistres m’assaillaient pendant que je rejoignais en silence la salle de guet où Rané avait son tour de garde.
— D’où venait ce gros bonhomme ? s’enquit Rané le visage livide. Il épiait les dunes et leurs ombres mouvantes d’un coin de fenêtre à un autre. Ses mains glissaient sur ses jumelles, l’une après l’autre, il les essuyaient hâtivement à un pan de sa chemise tout en nous décochant des coups d’œil fébriles.
— Arrête de gigoter Rané ! Comment veux-tu écouter au loin si tu fais autant de bruit en toi !
Je m’approchai de lui en lui envoyant une bourrade rassurante sur l’épaule. Rané respira un bon coup et se calma enfin.
— Celui-là appartenait au phare du Stiff, affirma Celse tout en scrutant lui aussi les alentours.
Rané et moi froncions les sourcils, ce qui fit rouler le rire de Celse à nos oreilles.
— Faites pas cette tête d’ahuris ! finit-il par articuler entre deux hoquets. Il s’appelait le phare du Stiff, mais il n’en reste que des ruines. Radolf règne sur ce tas de cailloux. Seule la communauté d’Amos est épargnée, car Radolf craint Zeitos, comme beaucoup de rescapés cela dit. Il paraît même qu’il fait des offrandes à ce Dieu inventé par des brutes ou des trouillards en mal de pouvoir.

La grotte si proche de nous à travers ma lunette ne laissait plus rien paraître de l’agression. Le cadavre avait déjà roulé un peu plus loin. Les rafales s’amorçaient et la voix de Celse nous happait :
— Radolf organise des razzias sur l’île, mais lui sort rarement de son terrier. Ses soldats s’emparent des maigres provisions des groupes sans défense, kidnappent les femmes et les enfants.
— Avec leurs lassos...
— Oui Zolan, leurs lassos ou bien en leur posant le coutelas sous la gorge quand ils parviennent à s’approcher d’assez près.
-— Celui-là était bien bête, raille Rané. Venir jusqu’ici, sans renfort, et nous provoquer, nous les guetteurs de Creach » !
— Rané, cet homme ne pensait pas qu’on interviendrait. N’oublie pas, ici, la loi, c’est du chacun pour soi. Et peut-être bien, ajouta-t-il que la fille qui rêve vaut toutes les imprudences.

Dans un même élan, Rané et moi braquâmes nos lunettes sur nos voisines. Astrée, celle qui semblait être la plus jeune, nous regardait depuis l’entrée de sa grotte. Sur sa chemise se balançait un médaillon. Trois traits bleus ondulés de chaque côté dessinaient les ailes d’un papillon. Elle disparut à l’intérieur, obstruant hâtivement ce qui leur servait de refuge. Les vagues s’intensifiaient.

Il me semblait bien avoir vu ce médaillon onduler plus tôt, dans un coin de mon esprit, lorsque ma main guida la flèche, transperçant ainsi le destin.

***


— Regarde là-bas Zolan ! me conseilla Celse en ajustant ma lunette.
J’étais devenu aussi grand et fort que lui. Rané nous dépassait. Il avait tout le temps faim. On était frères, mais on ne se ressemblait pas. Une queue de cheval domptait sa tignasse rousse. J’avais la peau sombre et les cheveux ras. Si je les laissais pousser, ils formaient une boule. Celse faisait de son mieux avec ses ciseaux.
Je pris sa place.

Nous guettions les ombres et la lumière au loin.
Celse fit de nous des navigateurs sans étoiles. Des guetteurs de marées sans lune. Notre sixième sens s’était affuté. L’instinct. L’instinct et l’observation. Mais sans l’espoir qui nous guidait à travers les rêveries d’Astrée, tout cela aurait été vain. Nos regards se rencontraient parfois dans le silence. Désormais, nous montions la garde en dépassant discrètement les limites de notre camp. Nous étions les gardiens invisibles d’Astrée.

Comme les Inuits pour la neige, le vent ou la pluie pour les Ouessantais, nous avions plusieurs mots pour décrire chaque vague. Certaines étaient mâchoires, lames de rasoir, marteaux, spectres... d’autres étaient violons, brumes, épices.
Nous rêvions de chevaucher les moins rebelles.

L’horizon au loin vaguait. Allongé derrière un amas de caisses que la dernière marée avait craché sans trop de dommages, je balayais la plage de mes jumelles. Assise en tailleur comme à l’accoutumée, Astrée observait les lueurs naissantes. Une longue tresse dévalait son dos, de la même couleur que les grains de café qui m’effleuraient les narines. Perdu dans ces effluves, le chant d’Astrée me fit revenir vers l’instant.
Son médaillon se balançait au rythme de la mélopée, jetant des reflets autour d’elle. La femme qui veillait sur elle tressauta. Je lâchai mes jumelles, l’émotion à fleur de peau. Il se passait quelque chose. Celse et Rané m’appelaient tout en répondant aux gestes que la femme leur adressait en souriant. Une vague, la vague, celle qu’on attendait pointait tout là-bas. Une lumière, une émotion, un espoir. Quelque chose qui s’enroulait à la mélopée d’Astrée.

Le chant mourut sur les lèvres d’Astrée quand la femme la prit délicatement par le bras pour la relever. Elles se précipitèrent vers leur refuge. J’eus tout juste le temps de les voir revenir en tirant derrière elles un grand sac. Je reconnus en un instant celui que Celse avait déposé en secret.
Nous aussi, il fallait sans attendre revêtir nos combinaisons épaisses. Encore une trouvaille de Celse. Nous avions l’air d’extraterrestres sortis de la poubelle de l’espace.
Nous avancions tous ensemble, la démarche alourdie, armés de casques, de pics et de boucliers, prêts à repousser les spectres nauséabonds du passé ou de l’avenir, si jamais ils surgissaient. Prêts à chevaucher la vague irisée. Elle dessinait des ailes et avait un parfum de fleur. De sa dentelle froissée émanait la mélopée d’Astrée.

Seuls un guetteur ou une âme pure pouvaient la saisir. D’autres, comme Amos, le frère Nadel ou Radolf n’y auraient vu que du feu. Seule cette vague insolite nous aurait choisis. Et elle l’a fait ; la vague Papillon nous envola.

Ma boussole et le médaillon d’Astrée s’échappèrent, emportés dans un tourbillon vers d’autres passagers.

***


Les hommes ont pressé le temps, ils ont voulu le dompter en utilisant son énergie. Il s’est fissuré, il a explosé en une myriade de bulles, déconnectées les unes des autres, éparpillées dans le néant. Le temps est devenu furie.


L’écho du silence crépite.
Les enfants d’Astrée s’éparpillent comme des bulles de savon. Leurs yeux papillotent et leurs mains volètent dans la rosée du matin. Seule une oreille avertie entendrait leur gazouillement. Le soleil orange disparaît derrière un nuage. Les rivières se balancent au son d’une mélopée étrange. Un papillon se pose sur mon épaule. Je me lève.
Je rejoins Astrée et Rané. Ensemble, nous partons accueillir les évadés du temps.
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Un petit mot pour l'auteur ? 28 commentaires

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Francine · il y a
Imagination ou prémonition ? Le cycle du temps qui prend et arrache, asservissement de la vie, perte du savoir par trop d'aveuglement ... La mer comme salut, pour un recommencement plus respectueux de l'homme et de la nature. Une belle poésie, demain l'espoir.
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Atoutva · il y a
L'incroyable histoire d'un monde perdu. Belle imagination.
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Jeanne en B · il y a
J'ai sauté à pieds joints dans cette parenthèse hors du temps. Malgré le côté surnaturel vous retracez bien le côté sombre des hommes qui rappellent des heures et des comportements pas très folichons de l'Histoire et/ou actuels. Le sujet écolo mer poubelle, espace poubelle bien distillé. Une grande part de poésie et une place de choix pour la fraternité inter-origines, la grandeur de la mer et ses marées. Plein de choses à lire entre les lignes. Peut-être un peu embrouillée dans mon commentaire, sans doute à cause des grands vents :-) beau texte en tout cas, et j'ai aimé. Bonne journée !
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F. Gouelan · il y a
Merci pour votre commentaire Jeanne, pas du tout embrouillé pour moi. Vous avez su pêcher entre les lignes. Avec patience attendre dans le creux d'une vague pour regarder ce que la suivante pourrait bien apporter. Merci pour tout ça 😊
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Jeanne en B · il y a
Souhaitons qu'elle nous apporte du meilleur. Bon vent à votre nouvelle.
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Dolotarasse · il y a
Belle imagination dans cette histoire surnaturelle. L'on remonte le temps, l'on découvre, recommence. On retrouve ta poésie, tes paysages... Beau travail !
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F. Gouelan · il y a
Merci Dolotarasse.
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Felix Culpa · il y a
Une nouvelle de Science-fiction exceptionnelle, tant par l'écriture que par sa vision futuriste du temps et de son mécanisme ! On sort des traditionnelles machines à voyager dans le temps pour entrer dans une dimension nouvelle et explorer sa nouvelle facette. Plus qu'originale, géniale !
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F. Gouelan · il y a
Merci Félix. Je n'ai pas compté mes heures pour l'écrire 🙂
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Alice Merveille · il y a
J'ai pris le temps de suivre pas à pas ce voyage initiatique et j'ai découvert un style de récit qui ne m'est pas coutumier... merci Françoise !
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F. Gouelan · il y a
C'est bien parfois de s'aventurer
Merci Alice

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Un texte qui nous emporte. Le temps de lecture semble bien court !
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F. Gouelan · il y a
Merci Patricia
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Ralph Nouger · il y a
Du rêve à la réalité. Une écriture savante pour ce long court ! Si vous avez un peu de temps, je vous invite à la lecture : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-maison-du-bonheur-2
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F. Gouelan · il y a
Est-ce du rêve ?

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