Astéroïde PA2022

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J’ai commencé par écrire de petits textes pour participer au défi mensuel de Babelio. Je me suis ensuite lancé dans la rédaction de nouvelles pour des concours, avec une publication dans un ... [+]

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La nouvelle venait de tomber, ce jeudi 17 mars 2022 au matin, alors que je buvais mon café en écoutant la radio.
« Le scénario-catastrophe le plus alarmiste que l'on pouvait imaginer est en train de se produire. Selon la NASA, un astéroïde nommé PA2022 se rapproche de la terre à une vitesse telle que c'est une question d'heures avant l'impact fatal. La masse de PA2022 laisse craindre le probable anéantissement de toute vie sur notre planète... ».
Je coupai le sifflet à cet oiseau de mauvais augure qui avait décidé de me pourrir la matinée en m'annonçant qu'un gros caillou allait prochainement interrompre mon existence.
« P..... d'astéroïde », pensais-je.

Et merde ! sûrement une conséquence du dérèglement climatique. À force de ne pas prendre les bonnes décisions pour sauver l'humanité. Alors que je cherchais le lien entre climat et astéroïde, et que j'allais faire un sort à un dixième Speculoos pour renforcer ma concentration, je fus brutalement interrompu.
— Encore en train de glander, me lança Monique. Tu pourrais pas te bouger un peu pour essayer de trouver un boulot et participer aux frais du ménage ?

Du ménage, il ne restait pas grand-chose à part les multiples scènes que Monique me faisait dès qu'elle en avait l'occasion. Je n'avais pas vraiment le choix en squattant son appartement et vivant à ses crochets pour ne pas dormir dans la rue et manger à la soupe populaire.
— Je te rappelle comment ça marche. Si Pôle Emploi ne vient pas à toi, c'est normal, c'est toi qui vas à Pôle Emploi.

Je restai un instant sans voix, interloqué, savourant pleinement cet instant magique : Monique touchée par la grâce, parodiant Paul Féval de bon matin.
La parenthèse enchantée refermée, je me rendis compte qu'elle n'avait apparemment pas entendu la nouvelle et ne se doutait pas qu'elle me gonflait certainement pour l'une des dernières fois de nos existences respectives.

Je préférai la laisser dans l'ignorance, espérant utiliser au mieux ce petit avantage que m'avait donné sur elle mon habitude, qu'elle n'aimait pas d'ailleurs, d'écouter les infos du matin.

Dans un élan de sagesse, je décidai de quitter la zone de turbulence, impatient de découvrir la réaction de mes concitoyens face à la menace qui nous fonçait dessus inexorablement, tout en fredonnant : « Écoute mon frère, te laisse pas faire, Prends-toi z'en main, c'est ton destin ». Mais je fus rapidement refroidi.
— Monsieur, je ne voudrais pas avoir à réclamer de nouveau le loyer du mois. Vous êtes une fois de plus en retard. Si cela continue, je ne renouvellerai pas le bail.
J'indiquai à la propriétaire de l'appartement de Monique un endroit où elle pourrait placer son bail. Je me demandai ce qu'elle avait en tête pour penser à son loyer dans la situation actuelle. Elle ne devait pas avoir connaissance de l'info, ou alors sa cupidité dépassait encore ce que j'avais pu imaginer.
Très énervé, je m'installai au volant de ma vieille golf GTI, symbole d'un passé plus flamboyant où je pouvais jouer les Kakous. N'était-ce pas le moment de franchir certaines limites, se permettre quelques plaisirs interdits ? J'enquillai le périph bien décidé à me faire tous les radars disponibles sur la route et battre le record mondial de flashs. J'allais laisser comme dernière trace sur terre ma tronche arborant un grand sourire sur un tas de photos que personne n'aurait le temps de contempler, comme un ultime pied de nez à la sacro-sainte sécurité routière qui m'avait souvent coûté cher. Cette fois, c'était gratos.
Alors que je m'éclatai à déclencher les éclairs, mon téléphone sonna. Monique, encore elle, qui avait apparemment décidé de m'emmerder jusqu'au bout.
— Quand tu seras passé à Pôle Emploi, pense à faire les courses, je n'aurai pas le temps.
Décidément, elle se foutait bien de ma gueule. Tu parles de ce qu'elle n'avait pas le temps. Et si je lui faisais passer l'envie de me prendre sans arrêt pour un con, qu'est-ce que je risquais maintenant ?

En attendant, j'allais me faire un bon resto, un de ceux où je n'aurais même pas idée de mettre un pied en temps normal. Un avec un nombre d'étoiles au taquet dans tous les guides, Michelin, Dunlop et autres.
À peine installé, un loufiat sapé comme un pingouin vint me demander ce que je désirais boire en apéritif.
— Un 51, répondis-je par habitude.
Erreur grave. Ce n'était pas le style de la maison.
— Monsieur, vous allez vous gâter le palais. Je me permets de vous conseiller un kir royal à la framboise.
— Conseillez, mon brave, et apportez surtout.

La carte était vraiment top. Il avait eu raison le garçon de m'éviter de me gâcher le goût à l'anis, et de ne pas profiter au maximum de tous les bons plats qui m'attendaient.
Celle des vins était totalement hallucinante, principalement en raison des tarifs affichés. Je ne savais pas qu'il était possible de boire à ce prix. Ne voulant pas lésiner, le Château «Machin-Chose» le plus cher fit parfaitement l'affaire.
Après des profiteroles de niveau mondial, le même serveur vint me proposer un vieux cognac pour faire glisser, charmante attention que j'appréciai à sa juste valeur.

Un peu pompette, il me restait à me barrer promptement. La note allait atteindre des sommets et je pouvais tout juste espérer, en raclant tous mes fonds de poche, avoir de quoi payer le pourboire.
S'il me fallait régler pour tout ce que je venais d'avaler, plusieurs mois d'indemnités chômage n'y suffiraient pas.

Un petit sprint plus tard, après avoir été poursuivi par tous les employés, je pouvais savourer ce petit instant de gloire culinaire. Malheureusement gâché une fois de plus par un appel intempestif de Monique.
— Quoi encore ?
— Eh ! Tu me causes meilleur d'accord ?
— Ok, ok. Je suis un peu à cran avec ce qui va arriver.
— De quoi tu parles ? Qu'est-ce qui va arriver ?
— Rien, cherche pas, je suis fatigué.
Manifestement elle n'était pas encore au courant et toujours d'humeur massacrante, mais ça, c'était malheureusement devenu une constante.
— Fatigué de rien foutre oui. Il faudrait que tu passes récupérer les affaires à la blanchisserie. Je rentrerai un peu tard. Si tu pouvais également avoir mis la table et commencé à éplucher les légumes pour une soupe avant que j'arrive. Et ne commence pas à picoler sans moi.

Je crois que c'est à ce moment-là que le déclic s'est fait dans ma tête et que j'ai réellement pété un câble. Marre de sa soupe quotidienne, de ses incessantes remontrances. J'allais définitivement lui faire passer le goût de tout ça. Pas sûr qu'elle la voie, la fin du monde. D'un autre côté, c'était peut-être un service à lui rendre. Si elle ne connaissait pas encore la triste fin qui attendait l'humanité, j'allais lui éviter de grandes angoisses. En poussant l'idée à l'extrême, cela devenait même pure charité chrétienne.

Contrairement à son conseil, à peine revenu à l'appartement, je me servis un grand whisky. Il n'arrivait certes pas à la cheville du cognac millésimé de ce midi, mais vu ce que je m'apprêtais à accomplir, il me fallait bien un petit remontant. Je sélectionnai un couteau qui soit le plus adapté à l'usage prévu et le plus apte à donner le change sur l'épluchage des légumes.

Après avoir mis la table comme demandé, j'aiguisai la lame pour qu'elle soit la plus tranchante possible. Je m'attelai ensuite au découpage de carottes et autres légumes pour adopter une attitude des plus naturelles, en évitant de me couper.

Monique fit une entrée à la hauteur de mes espérances, comme si elle ne voulait me donner aucun regret.
— Je t'avais demandé de lever le pied sur la bibine, je vois que j'ai encore parlé en l'air. Sers m'en un au moins.
— Ne t'inquiète pas, tu vas être servie.
— Qu'est-ce que tu dis ? Je te trouve bizarre depuis ce matin. Au fait, as-tu entendu les infos ?
Enfin, tout de même, on y venait.
— Oui, pour les avoir entendues, je les ai entendues. Cela m'a d'ailleurs donné des idées.
— Des idées de quoi, qu'est-ce que tu fais avec ce couteau ? Ne fais pas l'imbécile tu vas te faire mal. Je n'ai pas envie d'avoir à appeler le SAMU.
— Le SAMU ? Pourquoi ? Cela ne sera pas la peine.
— J'espère. Fais gaffe quand même. Pour en revenir aux infos...
— Oui ?
— Ils sont vraiment cons ces journalistes radio, diffuser par erreur l'enregistrement d'une de leurs idées débiles pour le prochain poisson d'avril de leur station. Une qu'ils avaient en fait décidé de ne pas retenir car trop anxiogène, comme ils ont dit après coup. Un astéroïde qui va frapper la terre et entraîner la fin du monde. Franchement, tu ne trouves pas ça trop drôle ? Même le nom, PA2022, « poisson d'avril 2022 ». Ils ont bien sûr démenti l'info dans la foulée avec leurs plus plates excuses, mais je suis certaine que quelques crétins ont dû y croire.

Celui qui se retrouvait vraiment con à l'instant présent, c'était moi, avec mon couteau à la main. Je n'avais entendu que le début de l'info à la radio, et je faisais partie des fameux crétins.

Monique s'était retournée en finissant son explication. Me voyant le bras levé, prêt à la frapper, elle ne réalisa pas que j'avais bloqué mon geste pour éviter l'irréparable. Son visage refléta un mélange d'incompréhension, de surprise et d'effarement, alors que le mien, juste un air ahuri.

Tout se déroula en un éclair. Dans un geste d'autodéfense qu'elle avait appris au centre social du quartier - dans une de ces séances où de faibles personnes apprennent à se protéger d'éventuels agresseurs, et où j'avais eu la lumineuse idée de la décider à s'inscrire -, elle me balança une manchette suivie d'un coup de latte et m'envoya valser au milieu de la cuisine dans un fracas de gamelles. Une douleur intense m'irradia l'abdomen. Je m'étais planté la lame dans le bide. Quel con !

La prochaine fois qu'un abruti balance une pareille info à la radio, je me recouche et j'attends que ça se passe.
« Connards de journalistes, p..... d'astéroïde ».
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Philippe Pays · il y a
Aïe, ça pique !

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