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Arrière-saison

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Claire Le Coz

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Les matins sont devenus frais. Ils changent de couleurs, empruntent au brun et à l’ocre, à quelques oranges brassés de jaunes tièdis. La forêt doucement quitte son vert pour se tapisser d’automne.

Elle a cru que l’été durerait encore, cru à cette arrière-saison qui à l’habitude tire à elle, encore un peu, la couverture de l’été. Pas cette année. Cette année, c’est presque comme partout ailleurs. Presque. Il n’y a bien qu’ici où trouver une telle lumière dans le matin. Quelque chose de neuf à chaque fois qui vient avec le jour nouveau et succède à la nuit. Un jour comme vierge.

Le vent souffle un peu. Elle pense aux gens qui viennent la voir de temps à autre, à ceux qui ne sont pas d’ici, des gens de sa famille, ou encore des promeneurs qui grimpent jusque-là pour voir la femme qui vit dans la forêt. On parle d'elle un peu comme ça, comme si elle était une légende. Elle pense à tous ceux qui une fois là s’étonnent et pestent contre cette force vive. Contre ce vent de nulle part ailleurs et contre sa force pareille à celle d’un troupeau de bœufs.

Elle l’aime ce vent. Il la fatigue, à siffler, courir, au travers de chaque interstice mal calfeutré. Il ne lui épargne rien : le toit qu’il malmène, les branches en pagaille qu’il tortionne à ces arbres qu’elle aime eux aussi, les feuilles en tas, en bouillasse, quand s’y mêlent la terre et l’eau les jours de pluie, et qu’il ramène inlassablement, à lui faire balayer et balayer encore chaque jour le patio. Parfois il y laisse tomber un oiseau. Un tout petit à peine né, un maigrelet, un vieux qui a plus la force. Inerte, les yeux clos. La nature emporte pareil qu’il s’agisse des hommes ou des bêtes. Longtemps qu’elle le sait et pourtant ça ne l’empêche pas de la tristesse de ces matins-là. Cela ne l’empêche pas non plus d’aimer ce vent, ses gifles et ses bourrasques, ses folies, ses ravages, ces moments-là quand elle se tient tout à son contact, comme si elle était vivante à nouveau. Elle aime à penser que le vent la réanime peu à peu.

Le soleil commence à monter, ses rayons percent des lueurs au travers des arbres. Une pie est venue se poser sur la citerne du réservoir d’eau. Comme elle, on dirait qu’elle attend la montée des hommes. Ils ne vont plus tarder, elle perçoit déjà quelque chose comme le début de leur pas plus loin en contre bas. Pas des pas exactement, des signes plutôt, comme un lapin ou un furet qui peut déboucher juste avant, de petits bruits éboulis, un martèlement sur la terre, des branches qui craquent. Un souffle, une clameur.

Le sentier passe juste au bas du patio. La cabane le surplombe, collée à ses flancs. Avant, c’était une halte pour les randonneurs, avant encore un gîte, aussi le pavillon du garde forestier quand il y en avait encore un. Il est mort dans cette maison, personne ne voulait plus prendre la place. Quand on lui a dit, elle a pensé : la nature emporte tous les hommes. Lui, ce n’était ni la forêt ni la montagne, c’était la vieillesse. Quand elle descendait encore à la ville, on lui demandait si ça lui faisait pas quelque chose. Comme elle ne comprenait pas, on précisait : " habiter la maison d’un mort ". Elle haussait les épaules, et répondait du tac au tac qu’à ce qu’elle sache il était au cimetière le mort, pas dans sa maison ! Maintenant elle ne descend plus de toute façon. Avec un mort de plus, elle imagine déjà les questions et les remarques qu’on lui ferait. Pas de la méchanceté, juste l’occasion de dire. Les gens sont comme ça en bas. Les gens sont comme ça partout.

Elle installe sa chaise à bascule contre la barrière, reprend sur ses genoux le tricot de la veille. Guette l’homme, le premier, celui qui sera à la tête du rang. Un jeune sûr, peut-être celui au bonnet rouge. Les jeunes, elle les connait moins, presque pas. Juste leurs silhouettes, leurs visages, les timbres de leur voix, leur pas qui trainent un peu déjà, les semelles lourdes dans le matin, leur démarche, leurs tics quand ils en ont. C’est que la main d’œuvre est semblable à la forêt, de cycle en cycle elle se renouvelle. Ceux qu’elle connait vraiment, ce sont les anciens collègues de Rémi. Y’en reste plus beaucoup de ceux-là, à peine une poignée.

Le premier homme débouche du sentier. Pas le bonnet rouge, un autre tout gamin, peut-être seize ans tout juste. Le bonnet rouge succède en bon troisième. Elle ne s’est trompée que de peu. Elle arrête le mouvement de ses mains, ses aiguilles en suspension sur ces genoux. Elle commence à compter. Ils passent en relevant la tête, ils la saluent mais autrement qu’avec des mots, par des petits signes à peine perceptibles pour certains, par des saluts francs pour d’autres. Il n’y a que Jean qui s’arrête. Jean fait partie de la poignée. Jean, elle l’aime bien. Jean l’aime bien aussi. Il prendrait pas la peine sinon. Ou peut-être qu’il a pitié. Elle préfère ne pas savoir exactement et se raconter ce qu’elle veut. Il a des yeux tendres Jean, un peu comme l’étaient ceux de Rémi. Un peu, tout en étant différents. Elle voudrait prendre le temps de discuter avec, on dirait qu’il attend ça lui aussi, mais elle pourrait perdre le compte. Le compte, ça la rend distraite à la conversation, à rencontrer les yeux de Jean vraiment, et quand ça arrive ce n’est jamais plus de quelques secondes. Il faut compter, compter les hommes, ne pas en perdre un.

— Bonjour Blanche, ça souffle ce matin hein ?

— Bonjour Jean, oui, ça souffle un peu. Ça ne me dérange pas.

Il sourit. Elle compte.

Il regarde le bout de ses godasses comme s’il y avait là de quoi l’aider à dépasser la barrière des trois mots.

— Bon faudrait pas que je me fasse distancer moi et que j’arrive en retard ! Ça risquerait de gueuler.

— Bonne journée Jean, fais attention à toi.

— T’en fais pas, bonne journée ma belle.

C’est des trois mots qui réchauffent toujours un peu. Des ma belle, ma douce, des mots qu’elle ne tolérerait pas de quelqu’un d’autre, qu’elle ne pensait pas entendre à nouveau et qui lui coupaient le souffle au début. Des mots qui pourtant glissent doux, et l’ont peut-être apprivoisée un bout, de loin et de près à la fois.

Après le dernier homme, elle reste un moment à se répéter le nombre. On ne sait pas, des fois qu’il en manquerait un, les retards ça arrive. Même en retard les hommes préfèrent encore monter le sentier, aller à pied jusqu’aux flancs de l’Arach. Pourtant les machines, elles, sont arrivées à la carrière par la route, mais il n’y a que les machines pour la prendre celle-là, pour les hommes inconcevable de passer le village d’à côté.

Blanche, qui n’est pas née de cette terre, a appris l’histoire de Rémi. Une histoire toute simple, une histoire de pas grand-chose, mais qui dure. Depuis toujours il y a la montagne, et depuis toujours il y a des hommes qui vivent des deux côtés et ces hommes-là ne se parlent pas. Jamais, à aucune époque. Ils se nient depuis toujours. Pour chacun il n’existe qu’un seul côté. Blanche a découvert que chacun des deux villages avait son propre patois, comme si en plus de la montagne il avait fallu y rajouter la barrière de la langue. Cette frontière... est-ce le fait de la montagne ou le fait des hommes, elle se demande toujours.

Elle ne compte plus, elle se répète le nombre en boucle, le regard à l’affût. Quand elle est certaine qu’il ne passera plus d’homme, elle sort un petit carnet de sa poche, rature les nombres de la veille, écrit le nombre du jour et oublie ensuite le carnet dans sa poche jusqu’au soir. Elle reprend ses aiguilles ou un livre, ou alors elle reste juste comme ça dans ses pensées, en attendant Ania.

Ania vit en bas. On dit à la ville, mais ça fait petit pour une ville, à la ville ça veut dire ces petites ruelles escarpées, les bâtisses serrées entre elles pour empêcher le vent de trop s’engouffrer et de forcir. Ça veut dire une boulangerie, un boucher, un épicier, quelques commerces divers et puis surtout des bistrots. Le marché, la place de la grande fontaine et ces cinq bancs. Le cimetière, le stade, la poste, l’église, l’école et puis voilà on a déjà fait le tour.

On pensait qu’elle y descendrait après le drame. Elle, elle n’y pensait pas du tout. Elle n’y pense pas plus maintenant. Elle veut rester là, dans le cœur de ce qui palpite. Au début, c’était pour rester dans le souvenir, renâcler les traces, respirer les reliques. De tout ça il ne reste plus grand-chose, c’est pour une autre raison qu’elle reste, quelque chose de plus grand que sa volonté, qui la dépasse, et qui se passe entre elle et ces hommes, entre elle et la forêt.

Ania arrive. Elle la salue du sentier, elle s’arrête toujours un peu reprendre son souffle avant de venir l’embrasser, aussi elle remet le fichu qu’elle tient serré sur sa tête. Puis elle monte les trois marches et lui plaque un petit baiser sur la bouche. Pas un baiser d’amour ou de choses qu’on imagine, le même baiser qu’elle donnait à sa grand-mère et qu’elle donne encore à sa petite sœur depuis qu’elles sont sœurs. C’est un peu ce qu’elles sont, elles aussi, des sœurs. D’habitude c’est la vie qui vous fait sœurs, elles c’est plutôt la mort qui les a faites ainsi.

Elles ne pleurnichent pas sur leur sort, ne se racontent pas en long en large et en travers ce qui était et qui n’est plus, comme tout le monde l’imagine. Pas du tout. Ania arrive, embrasse Blanche, s’engouffre dans la cabane, et s’attèle à préparer le café. De la ville elle lui porte le pain, du gros lard ou du jambon, aussi des œufs depuis que Blanche a renoncé aux poules à cause des renards. Des petits chèvres parsemés de poivre noir et de ciboulette. Parfois un peu de thé et de chocolat. Pour le reste, Blanche a le potager. Elles s’arrangent comme ça, comme les premiers hommes et les premières femmes. Blanche lui donne des fruits et des légumes de son potager. De la forêt, des choses qu’elle ramasse au fil des saisons, des herbes qui soignent, qu’on peut infuser, ou qui font belles, des champignons, des mûres, des noisettes, des petites fraises sucrées... Pour la couture et le tricot, elle donne ses mains.

Elles boivent le café tous les jours. Une heure tous les jours. Pas plus. Ania serait capable de vouloir faire les carreaux ou le sol, Blanche serait capable de se fâcher. Ania trouve tout sale. Blanche dit que les feuilles, la terre qui colle aux semelles, c'est pas du sale mais du vivant. Du reste la cabane est propre, confortable ce qu’il faut, mais propre ce n’est pas assez pour Ania. Elle qui passe ses journées en chiffons et plumeaux, qui respire de bibelots en bibelots immaculés. Ici tout est en bois brut, dépouillé, les seules coquetteries se logent entre les rayonnages de la bibliothèque, modeste mais bien fournie, et les couvertures en patchwork qui ornent les deux canapés. Parfois des fleurs dans un vase bleu. Toujours le même vase. Ania aime changer, bouger les meubles, retapisser, ratiboiser, casser les vases pour en acheter de nouveaux, punaiser, accrocher, que le décor porte son histoire. Plus d’une heure ici, ça la rend grise, mais elle ne dépasse pas, alors ça va. C’est que du bon.

Quand elle repart, elle lui donne le même baiser. Depuis le coin de cuisine Blanche la regarde repartir jusqu’à ce que la forêt l’avale. Après elle se prépare une soupe épaisse pour midi et qui lui fera le soir. Elle fait revenir les légumes dans le jus du lard qu’elle a grillé à la poêle, avant de les mixer. Le lard à part, elle le découpe et le rajoute à la soupe en gros morceaux. Avec le vent qui la fatigue elle ne se sent pas d’aller par monts et par vaux. Elle passe une grosse partie de la journée au jardin, et profite du vent pour faire une lessive et sécher le linge au grand air. Plus tard elle s’endort sur l’un des deux canapés, un livre sur les genoux. Elle se réveille avant le retour des hommes, l’heure gravée quelque part dans son horloge interne.

Elle déplace sa chaise à l’opposé de la place qu’elle occupait le matin. Elle s’assoit. Le vent a baissé un peu. Le soleil descend doucement et lui chauffe le visage, comme une dernière caresse du jour. Elle entend les bruits, les voix hautes, les gorges qui recrachent la poussière. Le bonnet encore un peu rouge mais plus trop ouvre le bal. Elle compte. Le soir les hommes vont plus lentement, on penserait l’inverse, avec le chemin tout en descente et les verres ou les femmes qui les attendent. Ils parlent plus, s’attardent plus. Les habits couverts d’une poussière fine et blanche comme l’est la farine. Les cheveux, les barbes aussi. Elle pense à des clowns tristes, à des funambules. Elle compte, jusqu’au dernier et le dernier c’est Jean. Elle regarde le carnet, le nombre du matin. Le compte est bon, elle inscrit le chiffre du soir sous le chiffre du matin, les encercle deux fois. Elle conjure. Si elle avait compté avant peut-être que Rémi serait toujours là, peut-être qu’il rentrerait lui aussi, peut-être que si on s’était rendu compte plus vite qu’il manquait un homme, on aurait eu le temps de le reprendre à la montagne.

Jean sourit, il lui fait un signe de la main. Le soir, il a comme moins de mots, comme s’il avait usé toute sa parole dans ceux du matin. Le soir, elle est moins distraite, il lui suffit de suivre le compte du matin.

Cette année, il n’y aura pas d’arrière-saison. C’est déjà une saison nouvelle.

Elle l’appelle. Timidement d'abord puis plus fort, car il ne l'entend pas. Elle l'appelle fort avant que la forêt ne l’avale. Quand elle lui propose de partager sa soupe, il revient sur ses pas. Et c'est peut-être parce qu'elle ne compte plus qu'elle lui sourit.
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Claire Le Coz · il y a
Merci de l'avoir lu, ça fait plaisir, d'autant que j'étais un peu tristoune que ce texte se fasse recalé, j'ai du rater quelque chose, tant pis on fera mieux, autrement à la prochaine.
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Alex Homil · il y a
Bien fait, bravo ! Curieusement ce texte m’a donné faim et envie d’aimer.
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Pixis · il y a
Une belle nouvelle année pour continuer à écrire aussi poétiquement. C'est toujours un plaisir et un dépaysement de vous lire
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Ghislaine Barthélémy · il y a
Magnifique, attachant, vivant... les adjectifs ne manquent pas pour décrire votre texte...La fin est superbe et tendre... je souhaite à ces deux là et à vous même une bonne et heureuse année...!
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Bruno Perera · il y a
J'aime bien sûr. Tu as le don de donner à vivre ces instants, vie épaisse, petits bouts ressentis, suggérés, qui, assemblés, sont aussi réels que ce qui m'entoure.
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Paulbrandor · il y a
un souffle mélancolique et poétique toujours porté par une belle écriture.
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Evadailleurs · il y a
Une vie comme autrefois dans un pays rude, des gens taciturnes qui n'accordent de valeur qu'à l'essentiel . Et la langue pareille à ces gens-là.
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