Arrière saison

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La peinture me permet de transformer mes émotions en touches de couleurs, en éclats dans des regards. L'écriture est venue naturellement mêlant les mots aux variations de teintes et de notes de  [+]

En ce début d'automne 1942, le boulevard de l'Hôpital était inondé de soleil. Elle avait d'abord pris la rue du Jura, puis tourné à droite sur le boulevard St Marcel avant de descendre vers la gare d'Austerlitz et le Jardin des Plantes.
"Chez Lili et Marcel", c'est là que la petite troupe avait l'habitude de se retrouver, depuis les dernières années collège.
Elle poussa la porte et sourit au serveur.
– Bonjour Maurice !
– Bonjour Marie ! Toute seule aujourd'hui ?
Elle hocha la tête tout en s'installant dos à la vitre. De sa place elle pouvait surveiller les allers venues, entrées sorties des clients.
– Jean doit arriver, je prendrai un café, enfin une chicorée !
Elle lui avait laissé un message sur une page de cahier ; il l'avait certainement trouvé la veille au soir : "rendez-vous au café habituel. Marie".
Lorsqu'il entra, elle le regarda louvoyer au milieu des clients attablés. Il claudiquait légèrement, souvenir d'un accident de vélo. Elle ferma un instant les yeux. Elle connaissait ce corps, cette cicatrice coulant le long de sa cuisse gauche, cicatrice qu'elle avait si souvent caressée du bout des doigts.
– C'est quoi, ça ? Pourquoi voulais-tu me parler à tout prix ? demanda-t-il, la faisant sursauter en s'affalant face à elle.
–....
Leurs yeux se croisèrent. Elle avait tant aimé ce regard couleur d'un ciel d'été, cette tignasse blonde ondulée...
– Tu peux m'expliquer ? insista-t-il en lui tendant le papier.
– Euh... Comment te dire... Voilà... Je suis inquiète, pas de nouvelle d'Antoine. Comme fonctionnaire de police, tu dois pouvoir avoir des informations. Non ?
– A cette heure... Ses parents ont dû recevoir une lettre !
– Que veux-tu dire par "à cette heure" ?
La réponse, elle la lut dans ces iris quasi transparents, centrés par une pupille maintenant réduite à une tête d'épingle.
–... Ttt... T'as pas fait ça... C'est pas possible ! Ton pote, Jean, notre ami depuis toujours, tu l'as livré ?
Elle frappa la table du plat de sa main, inclina son buste vers l'avant.
– Parle, Jean... Paaarle !
Sa voix devint rauque, les larmes formaient des petites perles au bord de ses paupières inférieures. Marie retint le sanglot qui la secoua.
– Jean, dis quelque chose, Jean... Tu peux pas intervenir ???

Antoine dans un costume gris-bleu, menotté dans le dos, chaines aux pieds, marche entre deux soldats, longe des cellules alignées sur sa droite et une rambarde sur sa gauche. Un instant la tentation du saut de l'ange le submerge. On lui fait descendre un escalier, jusqu'à une cour, bordée de trois murs en meulière, des fenêtres grillagées, des poteaux en bois.

Jean se pencha lentement, jusqu'à ce que leurs fronts se frôlent. Il percevait l'odeur douceâtre de savon qu'exhalait la peau de la jeune femme.
– Tu ne comprends donc rien, Marie. Les Allemands vont gagner la guerre. Et tant mieux ! Terminés le désordre, la saleté et tout le tralala ! Rigueur, vie saine, voila notre avenir. Quant à Antoine, tu crois que je n'ai jamais compris votre relation ??? Même en dormant tu l'appelais ! Tonio, Tonio... Et tu pleurnichais.

Une rangée de soldats armés, un cri "Feuer", des crépitements suivis d'un silence infini. Le ciel était si beau ce jour là !

Le bras droit de Jean se tendit brusquement, comme un serpent à l'attaque et sa main happa le fin poignet de sa vis à vis.
– Tu me fais mal ! gémit-elle.
– Ecoute bien Marie ! martela-t-il. Antoine, je le surveillais depuis longtemps. Déjà il n'aurait jamais dû s'enticher d'une juive ; ça c'était sa première erreur.
Marie ouvrit une enveloppe, en sortit une photographie en noir et blanc craquelée dont les bords dentelés étaient arrachés par endroit, comme si elle avait été manipulée de nombreuses fois ; elle représentait une jeune fille aux cheveux noirs mi-longs avec une houppette en haut du front, vêtue d'un chemisier blanc aux manches courtes bouffantes, une étoile cousue à la place du cœur ; elle fixait l'objectif de son regard sombre; Judith, son amie... Elles écoutaient Bach, Mozart, préparaient leur entrée aux Beaux Arts.
– Elle aussi ???
– Ah oui... Judith ! dit Jean sans compassion aucune, tout en simulant la conduite d'un véhicule les deux mains en mouvement, la bouche proférant des "vroum, vroum..."
– Tu as participé à sa rafle ??? Tu conduisais ???
Une grimace figea les lèvres de Jean ; il avait un vrai regard de flic, dur et froid.
– Pour en revenir à "notre ami commun", reprit Jean en se tortillant sur son siège, il posait des bombes, hébergeait des "Juden" et des saboteurs dans une mansarde, une chambre de bonne sous les toits d'un immeuble de la rue des Archives. Sixième étage face. Pourquoi tu chiales, Marie ? Oui c'est là qu'on l'a chopé, ton Antoine.
Ses yeux n'étaient plus que deux fentes claires, les mots sortaient en sifflant entre ses dents serrées.
– Lui et trois membres de son réseau. On a trouvé le matériel entreposé sous les lattes du parquet : des pistolets, des clefs à tire-fond pour déboulonner les rails... Ne me dis pas que c'était pour jouer dans la cour avec les mômes du quartier ??? J't'entends plus Marie... Muette subitement ?
Le regard de Marie était vide, et dans l'expression de son visage on pouvait lire aussi bien le mépris que le dégoût.
Elle se leva en chancelant, lissa sa jupe, rajusta sa veste.
– Oh! Et puis vas-y ! Je ne te retiens pas ajouta-t-il en esquissant un geste de la main gauche, index et majeur dressés.

Depuis sa place, juste derrière la vitre, Jean laissa errer son regard sur la silhouette menue qui franchissait la porte. La jupe claire virevoltait sur des mollets ornés d'un trait noir pâle imitation d'une couture de bas. Tout se passa très vite : deux hommes en manteaux noirs l' encadrèrent . Un crissement de pneus fit se retourner quelques passants. Marie fut poussée sans ménagement dans la sinistre traction avant. Claquements de portières. Silence.
Il contempla un instant la tasse vide, attrapa la sienne et avala d'un trait le liquide refroidi, claqua sa langue contre son palais, déplia ses jambes avec un soupir de satisfaction.
– Beau travail, Jean ! Un p'tit verre ? murmura le serveur en s'inclinant vers le jeune homme, main posée sur son épaule gauche.
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prijgany prijgany · il y a
Tu vois Ontzie, je suis fan de ton écriture ; car elle est fluide, limpide. Je pense que tu en as tu toi aussi, des livres sur le thème choisi ; moi de même, mon oncle ayant été déporté à Buchenwald. Ce univers ne m'est donc pas du tout étranger, et ce n'est pas le hasard qui m'a fait venir lire ton texte. Bon il va falloir que tu me montres ce que tu peins, toi ; en ce qui me concerne j'étais toujours été nul en peinture, ce qui ne m'empêche pas de m'y intéresser. A bientôt pour d'autres lectures et encore merci pour ce bon moment.
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Ontzie · il y a
Merci pour toutes ces appréciations. C'est vrai que j'ai lu beaucoup de bouquins d'Histoire... Mon père a été prisonnier en stalag à Bad Sulza pendant 5 ans. J'ai la chance d'avoir les documents et photos de famille, ce qui permet de garder la mémoire et de transmettre au travers de l'écriture. De plus c'était un passionné et féru d'histoire contemporaine.
Si tu veux voir ce que je peins : sylfromithur.e-monsite.com
Je l'alimente quand j'ai le temps... Mais je songe à monter un nouveau site dédié à l'art, plus moderne.
A bientôt, pour d'autres échanges, et en attendant je vais te lire.

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prijgany prijgany · il y a
ok Ontzie j'y vais de suite découvrir ce que tu peins. A plus tard. J'ai été lire un texte de toi même ; celui de cet homme qui écrit seul chez lui. Génial.