Arrêt sur Vie

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"Toi qui veut trouver l’essentiel, Cherche-le dans le rire de l'enfant Cherche-le dans la goutte de rosée Cherche-le dans une nuée passant Dans un ciel immaculé; Interroge le chat qui  [+]

Tu ne viendras pas ce soir. Ni aucun autre soir. Tu n’ouvriras plus cette porte pour entrer dans la maison, plein d’histoires bidon à rabâcher pendant que je te sers à dîner. La dernière fois que tu es entré, j’étais à la porte de la cuisine. Je t’ai vu penché sur la dernière marche, déposant l’enfant à terre.
-Voici Mériem. Regardez, c’est la première fois que c’est moi qui vous l’emmène. Dès qu’elle m’a vu, elle a fait bye bye à sa mère et elle s’est accrochée à moi.
L’enfant a couru vers moi. Je ne sais plus si je t’ai dit bonsoir. Je crois que oui, sinon, tu l’aurais remarqué.
Mériem, c’est notre petite fille d’un an et demi. Sa mère, notre blonde aînée la dépose chaque soir, vers dix-huit heures chez-nous.
En mettant la table, je t’écoutais d’une oreille débiter ton blablabla rituel. Je connais tes sujets fétiches : politique, travail, les prouesses de Mériem, des ragots aussi. Mon autre oreille se penchait sur mes soucis de fond, dont je ne te parle plus depuis des années car tu ne m’écoutes jamais : Ma fatigue physique, mon mal à joindre les deux bouts, mon écriture orpheline, mon mal de vivre inexpliqué. Bof ! c’est la vie.
Ce dernier soir où je t’ai vu, j’avais préparé des poivrons farcis. Des poivrons verts, jaunes, rouges ; accompagnés de riz et de laitue. J’ai choisi de les servir dans des assiettes noires. Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas pris de photo de la table mise. C’était dans mes habitudes de photographier les plats bien finis. Peut-être que Mériem s’accrochait à moi un peu trop. Non, je crois que tu avais trop faim et nous nous sommes attablés rapidement.
Pour une fois, les deux enfants étaient avec nous. D’habitude, nous ne mangions tous ensemble que le samedi. C’était mercredi, la cime de la semaine et chacun se servait à son rythme, d’habitude. Même moi, en milieu de semaine, je ne t’attendais pas pour dîner car tu n’avais pas d’heure. Il t’arrivait souvent de passer au café avant de rentrer. Je te laissais alors un plateau à la cuisine et je montais.
J’étais heureuse de nous voir réunis par un bel hasard, autour d’une table gaie. Notre seconde fille parlait des bizarreries culinaires des chinois. Elle travaille dans le tourisme comme interprète pour les groupes venant de la Chine. Notre petit dernier avalait ses bouchées en silence. Je le savais pressé de reprendre son bureau mais il te répondait longuement lorsque tu voulais savoir où il en était avec son film. Etudiant en prise de vue cinématographique, il préparait un petit tournage pour sa soutenance de fin d’études. La petite voulait absolument te mettre des miettes de pain à la bouche et je vois encore ses doigts menus entre tes lèvres. Pour la première fois de sa vie, elle s’est servie correctement d’une cuillère en la remplissant de riz. C’est toi qui l’as remarqué.
Tu as dominé la conversation en parlant des rideaux neufs de ton bureau. Oh, moi, des rideaux neufs dans ton bureau, ce n’est pas si passionnant ! mais je faisais comme si car tu en étais très fier. Depuis trois mois, tu es directeur du collège Mongil et tu jubiles. Un rêve d’antan réalisé !
Moi, mes rêves, j’étais en train de les ranger au grenier.
-Les rideaux sont de couleur miel. C’est un cadeau, tu sais ! on m’aime beaucoup, là-bas. Ce n’est pas facile de poser des rideaux ; toute l’après-midi y est passée. Et j’ai changé la disposition des meubles du bureau.
-Fais-moi une photo, donc ! je veux voir !
-Une photo ?! ah, non ! tu viendras jeter un coup d’œil sur place, comme Salma.
-Oui maman, j’ai vu le bureau de papa cet après-midi, c’est très confortable.
-Ah, je savais pas ! ok, je passerai un de ces quatre.
-C’est que je compte y rester jusqu’à la retraite. Les six années qui me restent, je les passerai dans ce bureau, je le veux à mon image.
Je connais mon mari. Il adore son poste de directeur et adore en parler, alors, je ne le lâche pas. Je pose toutes les questions possibles pour qu’il me décrive son trône. Je veux juste lui faire plaisir. Pourquoi ne pas faire plaisir au bord d’une conversation tout en laissant trotter un vers d’un recoin à l’autre de ma pauvre tête endolorie ?
-Tu as aimé les poivrons ?
-Oui.
-Demain, je te ferai la soupe que tu aimes et des briks au four.
-Excellent.
Mon petit monde quitte la table. Tu vas au café. Notre blonde aînée vient chercher son bout de choux. Je me fais un café. Je sens monter en moi une indicible quiétude : Merci la vie. Tout va bien. Mon mal de vivre et mon écriture orpheline, c’est des soucis de luxe ! et alors, si j’écris des poèmes que personne ne lit ? et alors, si à la cinquantaine passée, je sens que je ne me suis pas réalisée ? arrête de trop demander à la vie ! ton mari a usé sa vie en ta compagnie, tes enfants ont grandi, ont terminé leurs études ou presque et la nouvelle génération a percé avec l’arrivée de bébé-Mériem. Que veux-tu de plus, petite capricieuse ?
Et puis, tu es rentré du café. Je ne t’ai pas vu. J’étais là-haut, allongée sur le lit, jouant à « Mots entre amis ». Tu es monté, tu as traversé la chambre vers le dressing pour te changer. D’une vague oreille, je suivais tes gestes. J’attendais que tu dises :
-Où sont mes pantoufles ?
Apparemment, tu les as trouvés tout seul, comme un grand puisque j’ai entendu s’ouvrir la porte de la salle de bain. Dans un moment, tu vas retraverser la chambre pour descendre regarder la TV. Moi, je suis anti-TV et tu le sais. Tu me diras bonsoir en passant et tu passeras un bout de soirée devant l’écran avec Salma. Khalil est au bureau, plongé dans son scénario. Il faut que je trouve un mot de pas moins de trente points avant que tu quittes la salle de bain.
Mais qu’y fais-tu tout ce temps ! je t’appelle. Tu ne réponds pas. T’avoir vu passer devant le lit aurait été une illusion ? je t’appelle encore. Bizarre !
Je me lève. J’ouvre la porte de la salle de bain. Tu es bien là, étendu par terre, mort. Arrêt cardiaque.
C’était il y a quatre mois. Ce soir, j’aurais tellement aimé te voir entrer par cette porte, poser l’enfant et dire :
-C’est la première fois...
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