Arpéges

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JCJR parce que ce sont mes initiales. Mon stylo court sur le papier,ayant parfois une vie propre et je ne sais pas toujours où il peut m'emmener...bonne lecture. Jean-Claude.  [+]

Depuis cette rencontre , Ella ne vivait plus. Elle trottait dans sa tête le souvenir de son allure, de son visage, de son regard et attendait de découvrir le son de sa voix, mais il ne l’appela pas. Au bout de quelques jours, c’est elle qui essaya, mais tomba sur un répondeur impersonnel. Triste déconvenue. « Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses... ». Puis ce message :
« Parler ne sert qu’à tromper nos émotions, je préfère les vivre, Byron ».
Bon, visiblement ce n’était pas un grand bavard et elle n’avait que la consonance anglo-saxonne de son prénom à se mettre sous la dent. Comment lui faire comprendre, qu’elle avait besoin de plus d’informations pour donner un support à son ressenti ? De multiples questions se mêlaient dans sa tête, implosant dans une migraine abominable. Il voulait vivre ? Très bien, il allait voir. Ella reprit son téléphone et lui envoya le message suivant, court et laconique :
« Où ? ».
La réponse la surprit :
« Ce soir, 20 heures, salon classique, Melody Pub, j’aurai un œillet rouge ».
Un grand bavard, effectivement.
Elle connaissait de nom cet établissement dédié à la musique au sein d’un grand hôtel, on s’y rendait par la route de la côte. Sa particularité était d’avoir un salon avec un piano de concert, qui pouvait être réservé à l’heure. Ainsi toute la soirée se remplissait de récitals, pendant que les convives prenaient l’apéritif, découvrant les interprètes au fur et à mesure.
Elle n’avait plus qu’à se préparer, se choisissant une petite robe noire, non pas de deuil, mais de séduction, échancrée dans le dos et avec un décolleté juste ce qu’il faut pour capter le regard. Elle l’agrémenta d’une petite broche rouge pour accompagner l’œillet, qu’il devait avoir et d’un petit parfum, plutôt discret, dont on découvre les fragrances en s’approchant un peu, question d’intimité. Les cheveux remontés en chignon, les yeux bien soulignés, un petit sac de la même couleur que la broche assortie au rouge de ses lèvres et de petites échasses en forme d’escarpins. Elle était donc fin prête et zou, dans la voiture ! Rouge évidemment.
Le ruban d’asphalte se déroulait encore humide de la dernière ondée, qui avait fait tomber la température et rejaillir les odeurs du Midi dans le ciel rougeoyant de ce début de crépuscule. C’était une petite route, qui au fil des tournants, s’appuyait sur la corniche. L’air était légèrement frais et les ombres commençaient à se former dans la lueur des phares, venant troubler la route et faisant danser les premiers fantômes. Ella conduisait tranquillement, tandis que la radio diffusait « Crazy » de Patsy Cline. Elle s’était calée sur les notes langoureuses, se laissant emporter par toute cette atmosphère, loin de l’humidité de ses racines galloises.
Crazy, la musique envahissait l’air de la voiture et entrait en résonance avec toute cette histoire, qui avait commencé, lors de l’enterrement du meilleur ami de son père, avec cet homme, qui était là, occupant l’espace de sa présence et il l’avait figé. Il est des sensations, qui ne trompent pas, quand vos jambes ont tendance à se dérober, qu’un frisson les parcourt remontant votre dos et que la chaleur vous envahit le ventre, le souffle devient court et les lèvres s’entrouvrent pour faire rentrer plus d’air. Alors le temps s’arrête et les bruits extérieurs deviennent secondaires.
Crazy était le terme exact de ce moment unique, qui vous prend par surprise, vous isolant de tout.
Cette balade l’amena dans une ville jalonnée de palmiers. Enfilant les ronds-points, elle trouva facilement cet hôtel du bord de mer, auprès duquel elle se gara. Elle pénétra dans un hall gigantesque, à l’américaine, éclairé par un lustre surdimensionné. L’employé de la réception lui indiqua le couloir, qui menait aux lounges. Elle rentra dans le salon classique et fut immédiatement happée par cette ambiance feutrée, où chacun chuchotait à peine pour pouvoir écouter la musique du piano. La sonate au clair de lune emplissait l’atmosphère, jusqu’à faire vaciller les lueurs des bougies. Elle balaya la salle d’un regard circulaire, observant les hommes, mais il n’était pas là. Après un tour à la recherche d’un œillet rouge, un garçon l’installa à la table restante, dos au pianiste, pas la meilleure des places et elle lui commanda deux coupes de champagne. Au moins le recevrait-elle avec un peu de classe, question de savoir-vivre, s’il daignait se montrer, à défaut d’être à l’heure. Et ses yeux s’embuèrent de cette situation, avec un air de déjà-vu. Elle secoua la tête pour reprendre le contrôle et dépitée, vida sa coupe.
Beethoven avait fini, Chopin prit le relais avec ce nocturne qu’elle aimait tant et sur lequel elle se mit à appuyer un début de nostalgie. Elle se laissa aller à la magie de ses émotions, suivant chaque mesure et au bout d’un moment, elle se leva, histoire de ne pas être venue pour rien. S’approchant du pianiste, qu’elle voyait toujours de dos, elle se décala pour voir le clavier et ses mains, quand sa bouche s’ouvrit sur un cri muet de stupéfaction : sa boutonnière s’ornait d’un œillet rouge. Elle releva les yeux pour découvrir le sourire, dont il la gratifiait, éclairant ce regard, qui l’avait tant charmé. Le morceau se finit et il se leva sous les applaudissements. Se penchant vers elle, il lui prit la main, la porta vers sa bouche et l’effleura de ses lèvres.
Ils rejoignirent une table réservée avec deux coupes et un champagne bien meilleur que le précédent. Les cascades de fines bulles dégringolaient sa gorge, agitaient ses neurones et elle commençait à ressentir une agréable torpeur, dans laquelle se mélangeaient les mots de Byron et les mélodies du piano. Il était concertiste et parlait de musique, des auteurs, qu’il aimait : Tchaïkovski, Rachmaninoff, Mozart, Grieg, pendant qu’elle regardait ses mains, calmes et animées de mouvements amples, qui ponctuaient ses phrases. Elle était sous le charme.
– Je vous invite, me dit-il.
– À quoi m’invitez-vous ?
– À regarder la mer et écouter Beethoven.
Et les voilà partis, accrochée à son bras, jusqu’à cet ascenseur, qu’ils prirent ensemble. Il est des sentiments, qui ne peuvent attendre et là, c’était urgent. Leurs corps se rencontrèrent, leurs lèvres se trouvèrent dans un baiser impatient, au fil des étages.
Sa chambre avait une terrasse, qui s’ouvrait sur la mer. Le vent apportait ses parfums de lauriers et la côte étalait son ruban de lumière. Son bras entoura ses épaules pour qu’ils puissent respirer à deux ces odeurs de la nuit et l’entraîna à l’intérieur, où étaient diffusées les sonates de Beethov. Ils étaient face à face. Il mit alors ses mains sur ses joues, l’emmitouflant de sa chaleur et au fil des cheveux vint défaire son chignon. Et puis elle le sentit batailler avec le haut de sa robe, sans comprendre comment des mains aussi agiles sur un piano pouvaient avoir des doigts si maladroits avec un malheureux bouton. Mais la bataille fut gagnée, la robe virevolta. Alors ce fut son tour et elle prit un malin plaisir à défaire lentement son beau nœud papillon et ouvrir un à un ses boutons de chemise. Enfin, n’en pouvant plus, il s’occupa du reste. Et en la soulevant, ils atterrirent sur le lit dans un éclat de rire. Ses mains commencèrent lentement l’exploration de son corps, avec cette douceur, qui glissait sur la légèreté des notes de la « Lettre à Elise ». En enchaînant ses gestes au fil de ses courbes, il jouait sur sa peau des arpèges d’amour. Puis son toucher se fit plus précis, plus rapide, soulevant son plaisir en ondes successives sur « l’Appassionata ». Il lui fallut alors dompter cette impatience, qui la définissait. Cela dura, dura... Et puis c’en était trop, il fallait qu’elle reprenne la main et donne à cette sonate son troisième mouvement. Allegro ma non troppo. Presto, qui transforma le lit en un champ de bataille, jusqu’à cette cambrure ultime dans une gerbe de sensations.
Ils se retrouvèrent calés l’un contre l’autre. Elle aimait le sentir, respirer son odeur, apprécier son grain de peau, qui glissait sous ses doigts, enfin se reposer, le ventre encore sensible et rempli de plaisir.
Puis elle se leva, enveloppée dans le drap et sortit sur la terrasse. Elle avait besoin de se retrouver seule pour apprécier ce moment de plénitude, qui n’appartenait qu’à elle. En regardant la mer, elle se mit à fumer cette cigarette d’après l’amour, au goût exquis et dégusta cet instant de bonheur, qui traversait sa vie.
À son réveil, Byron était déjà parti. Il lui avait dit avoir des répétitions. Elle ne connaissait de lui que la musique et la sensibilité de ses mains, cela lui suffisait. Elle se prépara et sortit pour rejoindre sa voiture.
Et ce fut un moment, où la légèreté de son cœur entraîna tout son corps. Elle se mit à danser sur le trottoir au rythme de ses sentiments, en petits pas chassés, en tournant sur elle-même, un peu comme dans « Singing in the rain », sans pluie, ni parapluie, rien que pour le plaisir.
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De margotin · il y a
J'ai aimé.
Je vous invite à découvrir mon Dessin. Merci beaucoup
https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/au-bord-de-la-plage-1

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M. Iraje · il y a
Tiens donc ... Un texte qui m'a déjà parlé dans une autre vie il me semble, et un oeillet rouge qui ne m'est pas inconnu.

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