Aroha

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Si vous appréciez mes textes courts sur Short Edition, je vous invite à découvrir "Tambour battant" : un recueil de cinq nouvelles publié aux Editions Publibook (disponible en librairie et su  [+]

/ Sa peau a la couleur de l’ambre et le goût du caramel /

La Rover s’enfonce dans la nuit noire. A l’arrière de la berline, le visage collé contre la vitre, je contemple la silhouette des fougères arborescentes et des grands kaoris de la forêt native. Bercé par le ronronnement du moteur, je réalise que je suis loin de chez moi. A ma gauche, Ian s’est endormi. Devant, ses parents échangent à voix basse quelques mots en anglais, sans que je n’arrive à saisir le sens de leur conversation. Nous avons quitté Rotorua et ses lacs couleur émeraude il y a une heure. Direction Ohope Beach, une petite ville touristique de la Bay of Plenty.

/ Sur ses épaules, sont tatoués des animaux et des fleurs que l’on ne trouve que dans l’hémisphère sud /

Quelques kilomètres après avoir passé Whakatane, le père de Ian quitte la route principale pour emprunter un chemin de sable. Il stoppe près d'une petite maison de vacances, et l'arrêt de la voiture a pour effet de réveiller mon voisin. Le cottage en bois est légèrement surélevé par rapport au sol. Trois marches permettent d’accéder à une coursive couverte qui fait le tour de la bâtisse. A l'intérieur du salon, les luminaires suspendus au plafond diffusent une couleur orangée et chaleureuse. Le mobilier est simple mais pas rustique. Malgré l’obscurité, je devine au fond du jardin, derrière la dune, la présence de l’océan. En plein cœur du ciel, quelques étoiles brillent un peu plus que les autres. Ici, la Croix du sud est la reine des constellations. C’est elle qui a guidé les premiers habitants de l’île, venus du fin fond de la Polynésie sur leurs pirogues à balancier.

/ La finesse du tissu me laisse entrevoir la sensualité de son corps métis /

Dans la chambre réservée aux plus jeunes, Ian me propose de choisir le lit que je vais occuper pour la suite du séjour. Il est mon correspondant néo-zélandais pour trois semaines et il a la délicatesse de parler lentement pour mieux se faire comprendre. Depuis mon arrivée, la barrière de la langue ne nous a pas empêché de nouer une belle amitié. Je sors une trousse de toilette de ma valise et glisse cette dernière sous le lit. Accroché au mur dans un cadre en verre, un magnifique panorama de Milford Sound rappelle que l’on trouve aussi dans les régions les plus australes du pays des glaciers et des fjords. Juste avant de s’endormir, Ian m’annonce que nous irons demain dès l’aube jouer dans les vagues du Pacifique.

/ Elle s’allonge sur une natte posée à même le sol et m’invite à faire de même /

Avec seulement quelques céréales dans le ventre, nous courrons déjà pieds nus sur la plage déserte. Au-dessus de l'horizon, là où le bleu pâle du ciel tutoie le bleu plus profond de l’océan, s'est formée une fine couche de brume. L’île mérite bien son surnom de pays du long nuage blanc. Sur les épaules, j'ai enfilé une combinaison en Néoprène. Sous le bras, une planche de Bodyboard rattachée par une lanière à mon poignet. Ian se jette le premier à l'eau. Il a plus l'habitude que moi. Mes premières tentatives pour franchir la barrière de rouleaux s'avèrent être un échec. À chaque fois les vagues me ramènent inévitablement, et sans ménagement, sur la plage. Je ne me décourage pas pour autant. En observant mon correspondant, ma technique s'améliore. Enfin, j'atteins le large. Ma planche sous les bras tendus, le visage fouetté par le vent et piqué par le sel, je guette l’arrivée de la vague que je pourrai surfer. Ian se met à battre des pieds. Je l'imite aussitôt. Un énorme rouleau se forme sous nos planches. Ça y est, je suis propulsé en avant par la seule force de l'eau. La sensation de vitesse est incroyable. J'enchaîne trois virages, et déjà je me retrouve au bord de la plage avec de l'eau dans les yeux et du sable dans le maillot. Je n'ai qu'une idée en tête : recommencer !

Nous passons la matinée à jouer avec les vagues, sous le soleil et le vent. Rien ne peut nous arrêter sinon la faim qui nous tord le ventre. J'ai quinze ans, et je ne me suis jamais senti aussi fort. Les rouleaux peuvent bien me malmener, me retourner ou m'attirer au fond de l'eau, je suis plus puissant que l'océan. J'ai quinze ans, et je suis jeune pour l'éternité.

/ Ce sont d’abord ses cheveux qui frôlent mon visage puis ses lèvres qui se collent aux miennes /

Après le déjeuner, je suis le premier dans l’eau. Je veux pouvoir profiter pleinement de ma nouvelle session de glisse. Alors que j’attends la prochaine vague, couché sur mon Bodyboard, j’aperçois une jeune fille à cheval traverser la plage au galop. Portés par la vitesse, ses longs cheveux noirs flottent à l’horizontale comme la crinière de sa monture. Je ne sais pas si mon imagination me joue des tours ou si la distance est trop grande, mais je la trouve aussitôt très belle. On dirait une amazone qui aurait emprunté, un instant, l’arc de Cupidon. Je la vois tourner la tête dans notre direction. L’eau est plutôt fraiche. Nous sommes les deux seuls à avoir eu le courage de nous jeter à l’eau.

/ Machinalement, ma main défait le nœud qui retient son paréo au niveau de sa poitrine /

En fin d’après-midi, je pars marcher seul sur la plage. Dans mon Walkman, j’ai glissé une cassette que m’a prêtée mon correspondant. Le meilleur des hits de l’année 1985. Huey Lewis et son groupe chantent The Power Of Love. Sous mes pieds, le sable commence à chauffer. Les écouteurs calés sur mes oreilles, je m’assois sur un tronc d’arbre mort pour profiter de la musique et du paysage. A peine installé, je sens dans mon dos le souffle d’un animal. En me retournant, je me trouve nez à nez avec un magnifique cheval à la robe couleur fauve. Je suis d’autant plus impressionné que la cavalière me fixe de son regard clair et déterminé. C’est la jeune fille que j’ai aperçue le matin même. Ses traits sont fins et sa peau est mate. J’en déduis qu’elle est métisse. Un père maori et une mère blanche, ou le contraire. Avec mon accent français, je lui demande son prénom. Elle répond : Aroha. Dans son dialecte natal, cela signifie amour, mais elle n’est pas obligée de le préciser car je suis déjà sous le charme. Elle me propose de faire une promenade à cheval. Difficile de refuser. J’abandonne mon baladeur sur le sable et monte sur le tronc d’arbre pour me hisser derrière elle. Il n’y a ni selle, ni étriers. Seulement un mors et deux rênes. Elle monte à cru et je suis obligé de me plaquer contre son dos pour ne pas tomber.

Nous démarrons au trot, mais très vite le rythme se fait plus rapide. Je sens sous mes cuisses tous les muscles du cheval au galop en action. Ses sabots effleurent à peine le sable. J’ai l’impression de voler au-dessus de la plage. Inévitablement, mon corps se rapproche de celui d’Aroha. Je serre plus fort mes bras autour de sa taille, tandis que ses cheveux à l’odeur de monoï enveloppent mon visage. Nous sommes collés l’un à l’autre. Je n’ai jamais ressenti autant de sensations contradictoires en même temps. La peur et le désir, la force de la nature et la fragilité de mon corps juvénile, l’envie de descendre et d’aller plus vite encore. L’envie de l’embrasser aussi. Avant de faire demi-tour, elle me montre au bout de la plage un petit cabanon dans lequel elle me donne rendez-vous à la tombée de la nuit.

/ Autour du cou, elle porte un pendentif en jade dont les oscillations m’hypnotisent /

A l’heure du diner, je fais part à Ian de mon mélange d’excitation et d’appréhension. Tout se passe tellement vite. Il m’encourage à foncer. De telles occasions ne se présentent pas si souvent. Il me dit que j’ai vraiment de la chance. You are really a lucky guy !

Je retrouve Aroha dans sa petite cabane de bois. Elle n’est vêtue que d’un paréo. La finesse du tissu me laisse entrevoir la sensualité de son corps métis. Elle doit avoir trois ans de plus que moi. C’est déjà une femme. Aux quatre coins de notre abri, la lumière des torchères projette sur les murs les ombres ondulantes de sa silhouette. Elle s’allonge sur une natte posée à même le sol et m’invite à faire de même. Machinalement, ma main défait le nœud qui retient son paréo au niveau de sa poitrine. Sur ses épaules, sont tatoués des animaux et des fleurs que l’on ne trouve que dans l’hémisphère sud. A son tour, elle me déshabille. Puis elle s’assoit à cheval sur le haut de mes cuisses. Autour du cou, elle porte un pendentif en jade dont les oscillations m’hypnotisent. Sa forme en spirale est le symbole d’un nouveau commencement, d’une nouvelle vie. Aroha se penche vers moi. Ce sont d’abord ses cheveux qui frôlent mon visage puis ses lèvres qui se collent aux miennes. Sa peau a la couleur de l’ambre et le goût du caramel.

Sous mon dos, j’ai l’impression que le sol se dérobe. Tout se met à vibrer, à trembler dans un bruit de tonnerre assourdissant. On dirait que Maui, le dieu créateur de l’île, a décidé de réveiller tous les volcans de la dorsale océanique. Surgi des profondeurs de la terre, le magma entre en fusion, prêt à faire jaillir la lave au sommet des cratères endormis. Le Mont Ruapehu et tous les geysers de l’île sont en ébullition. L’épicentre du séisme se trouve quelque part au creux de mon ventre. Mon corps est brulant. Aroha se cambre. Ses dix ongles se plantent dans mon torse. Je crie. Nous nous enlaçons. La tension retombe enfin.

Quand je sors du cabanon, je ne suis plus tout à fait le même garçon. De plus, je suis persuadé qu’une catastrophe naturelle a détruit le pays tout entier. Pourtant, tout est calme. Même l’océan semble avoir ordonné à ses vagues de faire une pause. Je rejoins la maison de mon correspondant par la plage, sous la lumière diffuse de la lune. A l’intérieur, tout le monde est endormi, y compris Ian. Il faudra attendre le lendemain pour que je lui raconte ma première nuit d’amour. Dans la salle de bains, le verre dans lequel j’avais posé ma brosse à dents s’est brisé. Il y a des débris dans le lavabo et sur le sol. Au moment de me coucher, je réalise que le cadre photo accroché au mur a bougé. Il est même complètement de travers, tout juste retenu par son câble métallique.

C’est certain, la terre a bien tremblé ce soir du côté d’Ohope Beach. Définitivement, je suis amoureux de ce pays au long nuage blanc et de sa déesse aux longs cheveux noirs.
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