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Armand aime les ormeaux

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Desdichado

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D’où pouvait donc venir le goût immodéré d’Armand pour les ormeaux ? C’était le lieutenant Létrohic qui avait posé cette question. Le lieutenant venait de Brest et il avait été chargé de l’enquête sur la disparition d’Armand. Mais personne, dans la famille, ne s’était montré capable de lui répondre avec précision.
Il faut dire que, sans aller jusqu’à dédaigner publiquement les ormeaux, on leur préférait nettement les huîtres, pour les uns, ou les moules, pour les autres.
Certes, l’ormeau, que l’on appelle aussi l’oreille, est un mets raffiné, un peu trop peut-être. C’est vrai que la texture de la chair est à la fois ferme et souple, pour peu qu’elle ait été bien battue au maillet avant la cuisson, ce qui n’est pas du tout désagréable en bouche. A propos de son goût, il paraîtrait même que les japonais auraient inventé le mot umami, littéralement : savoureux, pour le différencier des catégories traditionnelles : salé, sucré, amer, acide. Mais les japonais sont gens fort particuliers, surtout dans le domaine culinaire : l’ormeau, ils le mangent tout cru, sous la forme d’awabi sushi.
Certes également, l’ormeau est rare : on le pêche, en général, en plongée, ou bien à pied mais uniquement lors des grandes marées, et la récolte en est limitée à vingt pièces par personne à chaque fois.
Il faut ajouter l’attrait esthétique de sa coquille dont l’extérieur austère dissimule un intérieur chatoyant, entièrement recouvert d’une nacre lumineuse bleu irisé et traversée d’éclats d’or ou de vert intense. Cette nacre fort réputée est utilisée en lutherie pour orner la rosace des guitares.
Certes tout cela, mais pas au point de s’enticher des ormeaux alors qu’on pouvait prendre son plaisir dans les moules ou les huîtres.
Armand, lui, depuis sa plus tendre enfance, aimait les ormeaux. C’est le cousin Vincent qui l’avait initié. Vincent, le fils de la tante Rebecca, était le grand cousin, onze ans de plus qu’Armand. Onze ans, quand on est gamin, ça compte : Vincent était un homme, un vrai, et qui plus est un rude gaillard.
Une partie de la famille le surnommait Vin, l’autre partie le surnommait Cent. Vincent, lui, était très fier de se prénommer Vincent. Il le disait à Armand : « Dans mon prénom, y a le vin et le sang, l’alcool et la mort, l’énergie de la vigne et le jus du cadavre, ce qui monte à la tête et ce qui descend dans le corps, ce qui soûle et ce qui bouillonne. Y’a tout ça ! »
Vincent était à la fois apprécié et suspecté par la famille. Même les jumelles, Marie et Lyne, les deux petites sœurs d’Armand, étaient un peu amoureuses de lui. Pas beaucoup parce qu’elles prenaient toujours soin de bien montrer qu’elles n’aimaient personne, mais un peu quand même. Pour Armand, comme Vincent avait onze ans de plus que lui, il était un modèle, une sorte d’adulte à sa mesure, un adulte en miniature. Et comme dans la famille, Vincent était le seul à pêcher des ormeaux, forcément Armand aimait les ormeaux.
A la limite, les ormeaux eussent-ils été des fruits de mer disgraciés et peu comestibles, il est probable qu’Armand les eût aimés tout de même. On est ainsi, à certains âges, des plus influençables : quelques années de plus et le verbe haut suffisent à nous séduire.
Puis arriva le fameux été 2007, l’été de ses sept ans. Lorsqu’ils arrivèrent, ses parents, ses sœurs et lui, à Pléneuf, la première semaine de juillet comme à chaque vacances, une mauvaise surprise l’attendait : Vincent était absent. Comme toujours dans ces cas-là, les adultes ne répondent pas aux questions des enfants, les rabrouent rudement s’ils insistent, mais ne se privent pas pour autant de chuchoter entre eux, à voix assez forte pour qu’au final, les enfants soient tout à la fois informés et inquiétés : surprendre des bribes de confidences incite à imaginer tout le reste, en l’exagérant.
Connaître la raison de l’absence de Vincent ne regardait pas Armand, ni Marie, ni Lyne, mais regardait visiblement tous les autres. Et l’on commentait, et l’on supputait, et l’on médisait : après tout, tout le monde l’avait bien dit, que ce garçon finirait mal...
Deux versions différentes semblaient, au final, réunir les suffrages : pour les uns, Vincent vivait à Paris où il exerçait une profession innommable dans un quartier innommé, pour les autres, il s’était engagé dans l’armée qui l’avait expédié en mission en Afghanistan.
Il n’en fallait plus parler. Et l’on n’en parla plus.
Cet été-là, 2007, se produisit une très grande marée, coefficient cent onze, et Armand en profita pour demander s’il pourrait manger des ormeaux. Il avait posé la question durant le repas du soir, devant toute la famille réunie. Les adultes se regardèrent les uns les autres, certains avec gravité, d’autres en retenant un rire gêné. Le père se tourna vers Armand et lui lança avec brusquerie : « Chez nous, on mange pas de ça ! »
Marie et Lyne, bonnes petites pestes comme d’habitude, passèrent les vacances à se moquer d’Armand, lui chantant à longueur de journée, à tue-tête et sur l’air des lampions : « Armand aime les ormeaux ! Armand aime les ormeaux ! »
Les quolibets, d’ailleurs, ne cessèrent jamais tout à fait. Dans la famille, on avait coutume de se gausser de ce goût particulier d’Armand pour les ormeaux : comment pouvait-on aimer les ormeaux ? C’était faire offense au bon sens commun, se singulariser par la provocation, s’abstraire du rang de la norme et de l’évidence...
Telle était, à peu de choses près, l’intégralité des renseignements que le Lieutenant Létrohic parvint à réunir sur Armand. L’enfant n’était plus un enfant à présent, puisqu’il venait d’avoir dix-huit l’été précédent, et rien ne permettait de conclure à un enlèvement ou à une séquestration. Par conséquent, Létrohic se proposait de clore l’enquête, et son rapport, une fois rentré à Brest, irait dans ce sens. Par acquis de conscience, toutefois, il demanda à la mère, de visiter une dernière fois la chambre d’Armand.
Rien n’avait bougé, d’après la mère, et il semblait de fait que la chambre fut celle de n’importe quel adolescent ou jeune adulte, avec son inévitable p.c. dont l’écran était resté allumé, un chargeur de portable en plein milieu du bureau, le lit défait, le linge sale épars sur le sol, un cendrier encore plein de mégots, le bout de barrette de cannabis entouré d’aluminium sur la table de chevet, les livres scolaires à moitié déchirés, des cannettes de bière au trois quart vides. Vraiment rien.
Rien si ce n’était, en plein milieu de la pièce, sur une minuscule table basse ronde, dans une coupelle de porcelaine crasseuse, comme posé là sans y faire attention, au vu et au su de tout le monde, mais sans que l’on sache vraiment pourquoi, un ormeau solitaire, encore plein, mais qui jamais plus ne connaîtrait la mer.

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Jean Calbrix · il y a
Une nouvelle qui aurait pu s'intitulée "Désormais, la vengeance des Ormeaux". J'ai été particulière séduit par les relations familiales fort bien décrites, le côté pédagogique sur le fameux fruit de mer et le comportement laxiste du policier brestois ! Bravo, Desdichado ! Vous avez mon vote.
Vous avez aimé ma pie. Le serez-vous aussi par mon verglas ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/verglas

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Il y a tout dans ce texte: l'émerveillement de l'enfance, la rébellion des adolescents, le qu'en dira-ton ? et pour contrebalancer un coquillage,sans prétention, qui nargue .
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