Arizona

il y a
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Finaliste
Jury
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Image de Été 2014
Cela faisait si longtemps que Nick conduisait qu'il ne sentait plus ses membres engourdis, mis à part son dos qui lui causait un mal atroce. Sa bouche lui semblait desséchée comme du carton et ses yeux piquaient à force d'être fixés sur cette route monotone. Une migraine le lancinait, à tel point qu'il ressentait comme un éclair de douleur à chaque fois qu'il remuait de la tête. Mais tout cela, ce n'était rien : le pire, c'était la chaleur.

Il faisait une température suffocante dans la camionnette. Cette vieille carcasse ne possédait pas la climatisation, et la ventilation était en panne. Nick avait d'abord refusé catégoriquement que l'on ouvre les fenêtres : trop dangereux. Toutefois, devant les supplications de sa femme et de sa fille, il avait consenti à laisser passer un mince filet d'air, qui n'améliorait pas beaucoup la situation.

À l'extérieur, le soleil frappait de ses impitoyables rayons la route inlassablement droite reliant l'Arizona à la frontière mexicaine. Il faisait si chaud que Nick voyait l'horizon se déformer et le tracé de la route se tordre au loin. Le panorama se limitait à de la rocaille, du sable et des herbes sèches. Parfois, un cactus apparaissait, sa silhouette torturée pointée vers le ciel tel un doigt accusateur. Bien sûr, la petite camionnette était le seul véhicule à circuler. La dernière voiture que Nick, sa femme et sa fille avaient croisé remontait à la veille. Ils étaient maintenant seuls au monde.

« Ne pense qu'à une chose : à ton objectif », se répéta pour la énième fois Nick, ses mains moites crispées sur le volant. Il préférait ne pas réfléchir à ce qui se produirait si l'essence venait à manquer. En effet, la route était encore très longue jusqu'à la frontière et une panne en plein milieu du désert leur serait fatale.

Nick se maudit alors de n'avoir pas pris assez de provisions. Sa femme, sa fille et lui avaient dû se contenter d'une gourde d'eau pour chacun et d'un paquet de biscuits périmés depuis leur départ. De plus, l'eau et la nourriture étaient des denrées introuvables dans un lieu pareil. Bref, ils avaient faim, ils avaient chaud et, par-dessus tout, ils avaient soif.

Nick tripota soudain son autoradio d'un geste machinal. Cela ne donna rien, hormis un bruit de friture. Il ne put s'empêcher de ressentir une amère déception. Pourtant, il savait bien qu'aucune station n'émettait plus depuis deux jours.

Une tache noire se précisait au loin sur la route. Cela créait comme une disharmonie par rapport à la platitude et la monotonie du paysage. Il s'avéra finalement qu'il s'agissait d'une voiture qui s'était arrêtée en plein milieu des deux voies. Nick ralentit pour la contourner, et observa le véhicule : c'était un quatre-quatre, très moderne et en bon état. Les portières placées à l'avant étaient grandes ouvertes, comme si les occupants avaient voulu fuir en hâte un danger venant de l'intérieur. Ils semblaient d'ailleurs s'être volatilisés. Nick se mit à songer qu'ils auraient beaucoup plus de chance d'atteindre la frontière mexicaine à bord de ce quatre-quatre abandonné, plutôt qu'en restant dans la vieille camionnette. La tentation lui vint de s'arrêter et de changer de véhicule, mais il se retint : « C'est dangereux, trop dangereux » se dit-il.

La vieille camionnette poursuivit sa route. Les heures passaient inlassablement, chacune identique à la précédente. Nick regarda sa montre digitale : il était presque dix-huit heures, la température commençait d'ailleurs à être supportable. Sa femme et sa fille dormaient et ce depuis le début de l'après-midi. Tant mieux, quand on dort, on ne souffre pas, s'avisa Nick. Lui-même sentait ses paupières se fermer, son esprit devenir brumeux, et sa tête se pencher doucement vers l'avant. Il se redressa soudain d'un coup sec : « Je ne dois pas m'endormir ! ».

Vingt et une heure sept. La nuit tombait petit à petit sur l'Arizona. Le soleil couchant, à droite de la camionnette, teintait le paysage de couleurs chatoyantes. Nick ne parvenait pas à savourer ce magnifique spectacle : il était épuisé, mort de soif, et une angoisse sourde nouait son ventre. En effet, c'était dans l'obscurité que les Choses étaient les plus dangereuses.

Vingt-deux heures trente-quatre. Une multitude d'étoiles scintillaient dans le ciel nocturne totalement dépourvu de nuages. La température était fraîche, désormais, et Nick referma la fenêtre de sa portière.
— Papa, j'ai soif, gémit une petite voix rauque et plaintive qui venait de la banquette arrière, faisant sursauter Nick : il ne s'était pas aperçu que sa fille ne dormait plus.
— Oh, ma chérie, tu as bien dormi ? Je sais que tu as soif, mais ne t'en fais pas, nous allons bientôt arriver à la frontière mexicaine. Là-bas, on aura de quoi boire et de quoi manger.
— On n'est même pas sûrs qu'ils acceptent de nous laisser passer, répondit la petite d'un air boudeur.
— Ils nous laisseront passer, je te le promets, déclara Nick d'un air qui se voulait convaincu et rassurant. Et si tu essayais de te rendormir, maintenant ? Il faut que tu économises tes forces.
— Je n'arriverai plus à dormir, maintenant, reprit tristement la fillette.
Cinq minutes plus tard, elle s'était pourtant replongée dans le sommeil, et le silence régna de nouveau dans la camionnette. Nick songea alors à ce qui se produirait quand ils atteindraient le Mexique, à supposer qu'ils l'atteignent. Le risque principal était que les Mexicains n'accueillent pas les réfugiés américains. « S'ils ne nous laissent pas passer, nous sommes perdus », pensa Nick. Toutefois, il n'était pas impossible que le Mexique soit dans la même situation que les États-Unis, auquel cas passer d'une frontière à l'autre ne changerait strictement rien à leur condition désespérée.

L'esprit de Nick se mit à vagabonder. Il revécut intérieurement les événements des derniers jours, se demandant comment la situation avait pu dégénérer à ce point-là. Il y avait d'abord eu ces dizaines de milliers de disparitions inexpliquées, puis la coupure d'Internet, de la télévision et du téléphone, les animaux devenant fous, les tempêtes sur la côte est, le séisme en Californie, la panique de la population, l'économie paralysée... Et tout cela en moins de quarante-huit heures, à croire que la Terre se liguait contre eux.
Les Choses, comme les nommait Nick, étaient alors entrées en scène : espèces de zombies intelligents au teint crayeux, aux yeux rouges, possédant un sourire sanglant et goguenard, elles attaquaient avec sauvagerie tous les êtres humains qui croisaient leur chemin. Nick et sa famille avaient dû s'enfuir en catastrophe de leur domicile, sans rien emporter, leur demeure étant attaquée par une horde de ces créatures. Ils s'en étaient sorti in extremis, avaient bondi dans leur camionnette et avaient traversé la ville, qui était plongée dans l'apocalypse. Les embouteillages formaient plusieurs kilomètres de long, les klaxons retentissaient sans interruption, formant une cacophonie sans nom. Les Choses, elles, étaient partout, entourant les voitures, brisant leurs vitres et attaquant les occupants. Certains bâtiments étaient en proie aux flammes, des coups de feu et des explosions résonnaient avec violence. C'était une débâcle indescriptible.
Nick, sa femme et sa fille étaient parvenus à sortir de ce chaos de justesse, poursuivis par les gémissements suraigus des créatures. Ils avaient quitté l'Utah où ils habitaient et pénétré en Arizona, avec l'intention d'atteindre le Mexique. Les stations de radios étaient alors les seuls médias à encore émettre, diffusant des informations sur la situation catastrophique du pays. Personne ne comprenait comment les Choses avaient pu devenir si nombreuses aussi rapidement, et personne ne savait ce qui était à l'origine de ce phénomène. Une station de radio avait émis l'hypothèse que c'était un virus pouvant être transmis par voie aérienne qui transformait les gens en telles créatures, ce qui expliquait la rapidité de la propagation, toutefois, cela n'expliquait pas les étranges événements antérieurs.
Les stations de radios avaient cessé d'émettre les unes après les autres. La dernière s'était tue deux jours auparavant, une petite station locale dont un des animateurs s'était transformé, attaquant tous ses collègues. Nick et sa famille avaient suivi la fin de la station en direct et Nick entendait encore les cris perçants des présentateurs tentant de fuir les Choses qui autrefois avaient été leurs amis.
Depuis, c'était le silence complet.

Sept jours auparavant, le pays connaissait ses premiers événements étranges. Il y a cinq jours, les Choses apparaissaient et semaient la terreur. Cela en faisait quatre que Nick et sa famille s'étaient enfuis, deux qu'ils n'avaient pas entendu d'autres voix que les leurs, et un qu'ils n'avaient pas croisé d'automobilistes.

« Voilà comment un pays se transforme en enfer en une semaine », songea sombrement Nick.

Vingt-trois heures vingt-six. La frontière mexicaine se trouvait à moins d'une heure de route, mais la jauge d'essence était au plus bas. Nick conduisait en état de somnolence, son esprit se déconnectait parfois quelques secondes et il s'endormait par à-coups, heureusement, la route restait inlassablement droite.
Sa femme ne cessait de dormir, ses paupières agitées de crispations périodiques, le teint pâle et la bouche entrouverte. Elle devait faire un cauchemar, car elle émit un léger gémissement. Sa fille dormait également, mais d'un sommeil plus paisible.

Vingt-trois heures quarante-cinq. Dans une demi-heure, ils seraient enfin arrivés. Leur sort reposait entièrement entre les mains des gardes-frontière : s'ils ne les laissaient pas passer, Nick ne voyait pas comment sa famille et lui pourraient s'en sortir. Mais, quelle que soit la décision des Mexicains, Nick pressentait que le dénouement était proche.
Aux abords de la route se dressait un petit village qui semblait abandonné. Il n'était composé que d'une vingtaine de maisons tout au plus. Nick accéléra : des Choses erraient peut-être dans le coin.
Sa femme s'agitait de plus en plus. Elle changeait de position dans son sommeil à intervalles de plus en plus courts, et se mettait à prononcer des paroles incohérentes. Nick remarqua aussi qu'elle transpirait à grosses gouttes. Il faillit la réveiller, mais se ravisa : elle le serait bien assez tôt.
Le moteur se mit soudain à tousser. Doucement d'abord, puis de plus en plus fort. « Non, non, putain, non ! Tu peux pas me faire ça ! » s'exclama Nick intérieurement. Si le moteur lâchait, ils seraient à la merci de toutes les Choses rôdant dans les parages, et il leur faudrait terminer le reste de la route à pieds, ce qui était impensable dans leur triste état. La camionnette cala. Nick appuya comme un forcené sur l'accélérateur, et le véhicule repartit tant bien que mal, mais il n'allait pas pouvoir continuer longtemps avec un tel régime.

Minuit neuf. Dans le lointain retentit le glapissement d'un coyote, et une pluie d'étoiles filantes traversa le ciel. Soudain, le moteur toussa et cracha de nouveau, alors que Nick et sa famille se trouvaient à cinq minutes de la frontière. La camionnette ralentit, malgré les efforts de Nick qui écrasait littéralement l'accélérateur. Elle finit par s'arrêter et le moteur se tut. Cette fois-ci, c'était définitif. « Putain, non, saleté de moteur, tu pouvais pas tenir quelques minutes de plus ? » fulmina Nick à voix haute.
Il laissa tomber ses bras sur ses cuisses et poussa un profond soupir. Au point où ça en était, il n'avait plus qu'à dormir, comme sa femme et sa fille, et ils attendraient demain pour achever à pied ce qu'il leur restait de route.

Le silence était désormais complet, l'obscurité presque totale : seules les étoiles émettaient une lueur bleutée et fantomatique permettant d'y voir légèrement.
Nick allait clore les paupières quand il entendit un léger bruit sur sa droite. Il tourna la tête et écarquilla les yeux : sa femme s'était enfin réveillée. Elle le dévisageait silencieusement. Nick discerna quelque chose d'étrange dans son attitude, mais la luminosité était trop faible pour qu'il puisse voir ce dont il s'agissait.
— Chérie ? fit-il d'une petite voix étranglée, tu as bien dormi ?
Elle ne lui répondit pas. Nick écarquilla les yeux davantage et il lui sembla que son cœur tombait dans sa poitrine : sa femme le dévisageait d'un air gourmand, un rictus goguenard figé sur les lèvres. Elle avait le teint blafard et crayeux, et ses yeux autrefois marrons brillaient maintenant d'un éclat vermeil.

« Merde » eut le temps de songer Nick.
Puis, sa femme se jeta sur lui.

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JAC B · il y a
TOP cette histoire, bravo!
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Les Histoires de RAC · il y a
On imagine bien les personnages et l'angoisse. Compliments !
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Destiny E. Russell · il y a
J'ai été transporter du début à la fin ! :)
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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Max Amarth · il y a
excellent texte j'ai beaucoup aimé le lire mais c'est dommage qu'on se doute direct que la femme se transforme quand tu parle de la transpiration. Après je me suis douté que c'était des zombies, mais c'est peut être dû au fait que les adores ^^
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LoupBleu · il y a
Merci pour vos votes, vos commentaires et vos conseils ! ça faisait un bail que je n'étais pas passé sur Short Edition, et ça a été une très bonne surprise de voir ce matin que ma nouvelle était parvenue en finale, je ne m'y attendais vraiment pas ! Merci à vous, ça me motive pour continuer.
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Fred Panassac · il y a
Parfaitement captivée et surprise par le ton et la tournure fantastique de votre texte, moi qui n'ai pas l'habitude de lire ce genre d'histoires la fin m'a cueillie. Vote et encouragement pour cette écriture et cette narration maîtrisées. J'ai une nouvelle et un TTC en finale et je suis aussi en finale de la Matinale si vous voulez passer un moment en compagnie de mes personnages.
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Thara · il y a
C'était la peine de s'enfuir si loin pour éviter ces zombies...Pour rien, pauvre Nick servir de casse croute à sa femme...
Je suppose que la fille y passera aussi !
En tout cas, c'est du lourd, très bien écrit, je confirme par un vote !
Si, le coeur vous en dit, j'ai des poésies et autres en compétition.

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Eowyn Tflingueuse · il y a
Dans la lignée de Walking dead!
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Verseau Chantal · il y a
Et bien moi, je n' ai pas vu venir la fin et j' en tremble encore ! quel cauchemar ........ je file me cacher sous les couvertures, au cas ou ... je vote

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