Argol le morphose

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J'aime bien écrire dans divers registres et genres, de préférence dans le format très très court.

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Courir ! Bondir ! Sauter ! Accélérer, plus vite, encore, encore et encore accélérer !
Sans répit je mets absolument toute l’énergie qu’il me reste dans cette fuite éperdue, agrémentée d’un soupçon d’espoir et peut-être aussi… d’une forme de… comment dire… d’exaltation !
Car oui j’ai peur, j’ai très peur bien sûr. Évidemment que je suis terrifié à l’idée de finir dévoré par cette meute de chien ou pire encore, capturé par le peuple indéniablement le plus cruel d’entre tous : les humains. Et pourtant, je me rappelle parfaitement qu’au fur et à mesure de cette course folle un rictus s’agrandissait lentement et inexorablement au coin de mes lèvres.
Peut-être parce que je connaissais chaque arbre, chaque branche et chaque souche, et les avantages que m’octroyait ma race me semblaient presque inéquitables envers eux.
Jamais la forêt n’avait semblé aussi épaisse et risquée qu’en cet instant, mais ce n’était ni l’heure de la contempler ni place pour aucune hésitation, car cette fois je cours pour ma vie.
La métamorphose en aigle m’avait rapidement épuisé, comme à chaque transformation en oiseau, d’ailleurs.
Mon élément, ma source, c’est la terre, ça je ne le sais que trop bien. Et d’ailleurs je m’en rends compte aussitôt, au moindre appui ou contact avec le sol.
La première foulée aura suffi pour enclencher le processus de régénération d’une partie de mon pouvoir. Au bout de seulement quelques minutes de course, je ressentais déjà cette si agréable et familière sensation. Tout cet afflux d’énergie magique s’accumule et traverse chacun de mes muscles, les faisant tressaillir un peu plus à chaque instant. C’est une divine sensation, presque une renaissance terrible et apaisante, agréable et inquiétante à la fois.
Je sens l’onde toute entière qui me frappe dans l’invisible et aussitôt se dissipe pour mieux se répandre à l’intérieur de mon corps. Toujours cette chaleur coutumière, si enivrante lorsqu'elle vient se loger au plus profond de mes tissus et réchauffe mon corps un peu transi par le froid de la nuit.
Ça y est, je sens que ça a démarré, je perçois les vibrations infimes, comme les harmoniques des cordes d’une harpe. C’est le signe que l’énergie s’enracine dans chacune de mes cellules qui résonnent toutes à l’unisson.
Exténué l’instant d’avant, je me sens à nouveau capable de morpher, et c’est d’ailleurs précisément ce que je fais, sans nul besoin d’interrompre ma course.
Dès le processus entamé, je pouvais ressentir cette familière démangeaison caractéristique qui commençait toujours par mes oreilles d’abord, descendait ensuite vers mon visage, pour s’achever de se propager par vagues jusque dans le buste. Une douce chaleur enivrante enveloppe le reste de mon corps, à mesure qu’un brillant pelage blanc et noir le recouvre progressivement.
Alors que mes deux pieds humains quittent le sol d’une foulée, c’est sur quatre pattes félines que je me réceptionne de l’autre.
Tous les muscles et chaque os de mon corps s’étirent puis se contractent, certains ont dû se disloquer pour mieux venir se loger dans chaque articulation adéquate à cette nouvelle enveloppe.
Ainsi j’ai revêtu mon apparence favorite, un lynx des neiges des plus imposants.
La course à travers la forêt n’en est que facilitée.
Les oreilles bien dressées, je perçois un sourd vacarme qui se rapproche sans cesse.
Les cris de mes poursuivants et les aboiements de leurs chiens semblent m’avoir presque rejoint alors j’accélère encore.
Bien que mon cerveau animal ralentisse considérablement mes capacités de raisonnement, tous mes instincts de survie sont quant à eux considérablement accrus.
À présent seule demeure dans mon esprit l’impérieuse nécessité de fuir.
Courir ! Bondir ! Sauter ! Fuir… Désespérément…
Je perçois non loin une nouvelle menace grandissante, et le signe est très clair, un péril imminent qui menace directement ma survie.
Une odeur âcre et étouffante parvient à ma truffe, de la fumée, une fumée blanche et épaisse qui opacifie totalement la nuit dans une brume assurément mortelle.
Je stoppe net ma fuite quand je comprends : un feu ! Ils ont mis le feu à une large bande de la clairière. Une barrière fumante et infranchissable pour m’encercler de part et d’autre, et me contraindre à un cruel dilemme : avancer et brûler dans les flammes, ou bien reculer et périr sous leurs armes…
Une seule solution vient à mon esprit félin, je cesse brusquement ma course pour grimper au tronc d’un arbre immense, où je me dissimule dans les plus hautes branches.
Le vacarme sourd et lointain s’est fondu en une multitude de cris et d’aboiements dangereusement proches et dont l’origine ne fait aucun doute : la meute et les soldats m’ont bel et bien rattrapé et encerclé.

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