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Archibald

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Gilles Paquelier

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Lundi
La sonnerie de son portable de service réveillât Marie en sursaut. Elle avait passé une mauvaise nuit, comme souvent, avec toujours le même cauchemar qui venait la hanter depuis dix ans : les yeux en larmes de son frère, sa bouche déformée par la douleur l’implorant de le secourir, son flanc droit en sang où pointait un long poignard brillant dans la pénombre.
« Cela ne cessera donc jamais ! » se dit-elle en prenant avec colère le téléphone.
C’était son partenaire à la Section Criminelle du SRPJ de Versailles, le Commandant Marc Marteau, surnommé bien-sûr « Mike Hammer » par ses collègues.
Depuis 25 ans à la Criminelle, proche d’une retraite oh combien méritée vu son taux de réussite dans des enquêtes souvent complexes à élucider, il avait été choisi par le Patron de la Section, Jacques Breton, pour être en binôme avec elle et lui faire profiter de sa grande expérience du terrain.
Nommée depuis seulement une semaine à son nouveau poste, après 7 ans comme agent de police puis Lieutenant dans trois commissariats de la banlieue Ouest de Paris, elle se réjouissait de faire équipe pour sa première enquête criminelle avec un professionnel d’une telle compétence, dont le « flair » dans la chasse aux meurtriers était reconnu.
En tant qu’homme, il avait, certes, été plutôt réservé, un peu bourru dans ses premiers contacts avec elle. Mais elle sentait une vraie gentillesse derrière ses manières de vieil ours.
A sa façon calme et tranquille, modeste et sans condescendance, il avait pris à cœur de commencer à lui apprendre la manière d’appréhender au mieux une enquête criminelle.
En ce début de matinée, concis et posé, il l’informait du meurtre probable d’un clochard, trouvé mort en bord de Seine contre un pilier du pont de Chatou par un pêcheur qui le connaissait.
Alerté, le Commissariat avait dépêché une voiture avec deux policiers sur place.
Leurs premières constatations faisant état d’un homme au visage abimé, couvert d’ecchymoses, avec une grosse plaie ouverte au côté, causée à priori par une lame de couteau ou de poignard, ils avaient appelé la Section Criminelle.
Il allait faire venir immédiatement les techniciens de scène de crime et le médecin légiste.
Il donna rendez-vous à Marie dans 15 minutes, lui précisant de bien se couvrir et de mettre des bottes, vu le froid et l’humidité ambiante.
Marie raccrocha, pensive et mélancolique, le meurtre au poignard ravivant sa profonde tristesse d’avoir perdu son frère de la même manière.
Elle se secoua en se disant qu’il lui fallait tout faire pour que cette fois, pour sa première enquête, ce crime ne resta pas impuni.
En mémoire de son frère et de tous ceux sans défense qui avaient été poignardés sans que justice leur soit jamais rendue.
En conduisant vers Chatou, elle se remémora tristement l’événement qui avait bouleversé la vie de sa famille il y a 10 ans : son frère tué pendant le cambriolage de leur maison, son arrivée au retour d’une soirée bien arrosée à 2 heures du matin, la vue de son frère mort dans le salon, ses parents invités chez des amis en Normandie, absents en cette fin de semaine ; l’appel en pleurs à la Police avant de s’évanouir.
Elle avait 20 ans, son « petit frère » d’amour 18.
Après cela, la maison avait été vendue.
Sa mère était allée de dépression en dépression avant d’être aujourd’hui atteinte de la maladie d’Alzheimer.
Son père, juge respecté au tribunal de Versailles, n’avait plus été que l’ombre du père et du grand homme de loi qu’il avait été.
Il était décédé il y a 3 ans d’une embolie pulmonaire à l’âge de 55 ans : trop de tabac, trop d’alcool......et l’envie de vivre depuis longtemps disparue.
Quant à elle, elle se sentait bien seule, malgré les amis et amies, les collègues de travail et quelques aventures sentimentales de courte durée.
Heureusement, il y avait Luc, son ex psy, devenu son meilleur ami, son grand confident.
Lui seul savait tout de sa douleur, de son drame intime, de ses cauchemars récurrents, de sa douleur au côté droit parfois, comme une triste réminiscence du coup de poignard reçu par son frère.
Il l’aimait profondément, elle le sentait au fond de son cœur, et aurait bien voulu d’elle comme amante et femme.
Pourtant, elle hésitait un peu à franchir le pas, attendant d’être vraiment prête pour une relation qu’elle voulait la plus belle et durable possible.
A la fin de cette première enquête, elle se promit d’essayer.
Arrivée maintenant sur la petite route menant à la berge, près du pont, elle se gara et retrouva Marc avec le médecin légiste, une petite femme de type asiatique.
Ils examinèrent le corps, toujours à sa place initiale, coincé contre la pile du pont.
Après que les techniciens de scène de crime aient pris des photos et un schéma de l’emplacement du mort, ils le tirèrent de l’eau et le disposèrent sur le terrain bordant le fleuve.
C’était un homme de taille et de corpulence moyennes, le visage couvert de bleus, tanné et ridé comme une vielle pomme, les yeux éteints d’un vert profond semblant d’une tristesse infinie, les cheveux longs et la barbe blonde et sale d’un hippie du nord.
Sous ses vieux vêtements détrempés, la blessure au côté était bien visible, nette et profonde, d’après la légiste.
Dans la poche de son imperméable, un portefeuille brun avec une carte d’identité délavée au nom d’Alain Janssen, né le 16 mars 1966 à Bourg en Bresse.
L’état du corps et sa température indiquaient une mort survenue, à priori, la veille au soir.
L’autopsie, prévue le lendemain, dirait si l’homme était déjà mort quand il avait été poussé dans l’eau.
Du fait du courant sur le fleuve, Marie et Marc, décidèrent de remonter le lendemain la rive en amont, avec l’aide de plusieurs policiers en renfort, pour rechercher le lieu du meurtre.
Quant au pêcheur ayant découvert le corps, il leur apprît que le mort était un clochard surnommé Archibald, qu’il avait « un demi-siècle » comme il disait.
Il était d’un abord facile, gentil et plutôt joyeux, « n’emmerdant personne avec sa barbe blonde » comme il le chantait en imitant Brassens.
Lui et ses potes, quand ils ne faisaient pas la manche en ville, pêchaient souvent dans le coin.
- Connaissait-il le nom de ses copains ? demanda Marc
- Non, j’en ai vu trois, je crois, ainsi qu’une femme qui était « son amoureuse » et qui venait souvent le voir le soir dans sa petite tente bleue, plus haut dans le bois. Il m’a dit un jour qu’elle s’appelait Jeanne et logeait depuis quelque temps au refuge St Nicolas.
Deux agents furent chargés de retrouver ces proches de la victime, sources précieuses d’informations, voir témoins possibles de ce drame.
De retour au SRPJ l’après-midi, Marie lança une recherche de renseignements au nom d’Alain Janssen.
Célibataire, des parents décédés dans un accident de voiture 20 ans auparavant, une sœur âgée de 60 ans, veuve et retraitée de la SNCF, vivant à Bourg en Bresse.
Elle demanda au commissariat de cette ville d’aller annoncer la funeste nouvelle à cette dame et de lui demander de venir dès que possible à la morgue de Versailles pour reconnaître le corps de son frère.
Marc ouvrit le dossier de cette affaire, fit une description détaillée des premiers éléments récoltés et lança la procédure criminelle et judiciaire à suivre.
Mardi
La zone à visiter le long de la rive était connue comme un lieu de rendez-vous des jeunes, assez sauvage avec son bois proche, caché par des saules permettant d’abriter le soir rencontres discrètes et fêtes entre bandes des cités.
Après 400 m en amont du pont de Chatou, un agent découvrit dans l’herbe froissée un couteau à cran d’arrêt, dont le manche en bois était gravé ¨Archibald¨.
Dans toute cette zone, le pré était pelé et boueux, avec des traces nombreuses de pas et de corps, des canettes de bière, des mégots de cigarettes et de pétards, des préservatifs et des seringues écrasées.
Y aurait-il eu une rencontre entre deux bandes rivales le dimanche soir ? Archibald aurait-il été la victime collatérale d’une bagarre ?
Marc décida de creuser cette hypothèse en interrogeant l’après-midi son indic parmi les jeunes marlous de la bande de Beauregard.
Marie assista à 14h avec une certaine appréhension et quelques hauts le cœur à sa première autopsie.
Celle-ci leur confirma le moment de la mort (le dimanche entre 20h et minuit) et leur donna des précisions sur l’arme utilisée : un poignard de chasse à lame dentelée de 20 cm environ.
La victime avait également reçu des coups au visage et au ventre ; le coup de poignard avait touché des organes vitaux et la mort avait été presque instantanée.
Marc rencontra son indic et apprit qu’une bagarre à mains nues, une ¨Battle pour se défouler, Mon Commandant ¨ avait bien eu lieu le dimanche soir entre la bande de Beauregard et celle de l’Etang sec. Il avait effectivement vu un clochard à barbe blonde qui leur avait crié de s’arrêter de se faire mal. Il avait peut-être pris quelques gnons, mais pas de coup de poignard, ¨c’était pour le fun, il était interdit d’avoir un couteau ¨.
En fin d’après-midi, Marie accompagnât à la morgue la sœur d’Archibald (ou plutôt Alain pour elle qui ne l’avait plus vu depuis 10 ans malgré ses recherches) ; un moment triste et bien difficile à vivre pour cette femme.
Mercredi
Les amis clochards et ¨l’amoureuse¨ de la victime avaient été localisés par les agents du SRPJ et emmenés au siège pour interrogatoire.
Jeanne Carrel leur confirmât qu’Archibald était son ¨ gentil ours blond¨, son compagnon d’amour depuis 2 ans. Ancienne serveuse de bar, elle s’était mise à boire il y a 6 ans et s’était retrouvée chômeuse, puis à la rue.
Les hommes (Georges Moussi, Jacques Bart et Philippe Lurat d’après leurs papiers) nous dirent qu’ils pêchaient souvent ensemble, habitant le plus souvent en tente dans le bois proche de la Seine ; sinon, ils faisaient la manche à Chatou et Bougival, parfois à La Celle Saint Cloud.
Jacques, dit ¨Jacquot ¨, avait été ¨maçon dans une autre vie¨ avant d’avoir un accident dû à l’alcool. Philippe, dit ¨Fifi¨, buvait lui aussi beaucoup trop comme camionneur et avait été licencié. Il était dans la galère, comme ¨Jacquot¨, depuis plus de 10 ans.
Quant à Georges, dit ¨Jojo¨, ancien de la Légion, puis agent de gardiennage d’un immeuble, il avait été viré pour mauvaise conduite (violence ?) envers les locataires.
Il aimait chasser avec son chien Sam et se balader en forêt, seul ou avec ses potes de la cloche.
Voilà les informations principales que leur donnèrent les amis de la victime. Hélas, d’après leurs témoignages, ils ne l’avaient pas vu le dimanche.
Alors ? Comme ce n’était pas à priori un coup de couteau dans la bagarre des jeunes, qui pouvait en vouloir à Archibald jusqu’à le marteler de coups et le poignarder ?
Marie se rappela alors les curieux regards, mélanges de peur et de haine, que Jeanne avait eus envers Jojo quand ils attendaient d’être interrogés ; étonnant pour deux clochards qui se fréquentaient de temps en temps.
Elle formulât tout haut ses questions : « Quelles étaient les véritables relations entre Jeanne et Jojo ? Y avait-il un lien, et de quel type, entre eux ? ».
Elle appelât Jeanne ; après s’être longtemps fait priée, celle-ci lui confiât qu’avant Archibald elle avait eu une courte relation amoureuse avec Jojo, mais qu’elle avait vite eu peur de lui ; Jojo était jaloux sans raison et la battait comme un fou quand il avait trop bu.
Ils décidèrent qu’une visite à Jojo s’imposait dès le lendemain matin.
Jeudi
Jojo était assis, nerveux et fatigué, devant sa tente. Son chien aboyât à leur approche.
Il leur dit qu’il les attendait et voulait tout avouer, là, tout de suite et pas au commissariat.
- C’est trop lourd à porter, vous savez, je traîne mes remords depuis que j’ai tué mon pote Archibald ; je me sentais si seul dimanche soir, je pensais à Jeanne et j’avais trop bu ; je suis venu le voir, très énervé et prêt à tout s’il ne voulait pas quitter Jeanne et me la rendre ; il a refusé, disant qu’ils s’aimaient et que moi, je ne l’aimais pas puisque je la battais sans raison, elle qui était la crème des femmes ; cela m’a rendu fou, je l’ai frappé à coups de poings, puis avec mon poignard. Je l’ai poussé ensuite à la baille.
Tout était dit ou presque dans ce malheureux drame. La suite se passerait au commissariat, puis au procès.
Rentrés au SRPJ après que Jojo a signé ses aveux et qu’un avocat d’office a été appelé pour le défendre, Paul me félicitât pour ce qu’il appela mon intuition raisonnée lors de cette première enquête réussie et me dit :
« Dans dix ans, tu seras peut-être un meilleur chasseur de criminels que moi ! »
« Bien avant ! » dis-je en riant avant de quitter le bureau pour une soirée de repos bien méritée.
Ce soir-là, pour la première fois depuis le meurtre de son frère, elle s’endormit sereine, un sourire aux lèvres.
Aucun cauchemar ne vint hanter sa nuit.
Vendredi
Marie eût plaisir à se lever tôt ce matin-là, ce qui était très inhabituel chez elle.
Après une douche et un petit déjeuner copieux, elle saisit en chantonnant son portable et appela Luc, son ex Psy, meilleur ami et soupirant perpétuel.
Elle l’invita pour le soir même à un repas aux chandelles, avec une nuit chez elle en option plus que probable.
Elle se sentait enfin prête pour un amoureux qui lui câline longtemps le cœur et le corps, un homme avec lequel vivre une belle histoire de couple, avec, pourquoi pas, des enfants à chérir.
Elle ouvrit les rideaux du salon, se rendit sur le balcon et contempla le ciel, à la fois heureuse et étonnée de s’envisager un avenir à plusieurs.
Un soleil timide perçât les nuages et lui offrit un joli bouquet de rayons.
Elle aimait à croire qu’un clochard à barbe blonde était perché là-haut et chantait à tue -tête :
« Comptez plus sur oncle Archibald, pour payer les violons du bal, à vos fêtes, à vos fêtes ».
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