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FINALISTE
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Pourquoi on a aimé ?

Arcadia nous entraîne dans ses tumultes : ceux, quotidiens, des marins ballotés par les flots, aussi fascinés qu'ils sont malmenés par la mer, ...

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J’avais eu vingt ans tout juste lorsque la disparition de mon père s’invita pour le dîner. Pour un marin, disparaître, cela ne signifie pas toujours mourir. Nul ne sait où vous êtes et à part vos proches nul ne s’en préoccupe. Vous vous êtes donné corps et âme à votre passion, pour vous récompenser, l'océan vous a englouti. Dans sa grande mansuétude, il finira bien un jour par vous rejeter sur une plage où vous serez déchiqueté par quelques récifs bien acérés. Seuls quelques élus à l’instar de Jonas seront par les flots épargnés. Pour eux, ce sera un signe qu'il est grand temps de changer quelque chose dans une existence qui va à vau-l’eau pour si bien dire. Pour les autres, leurs restes serviront de mets pour les crabes qui se chargeront sans frais des ultimes travaux d’embaumement.

Une année s’était écoulée avant que notre mère porte son deuil. Je me souviens qu’elle aura compté les jours et j’ai en mémoire ce détachement qu’elle avait affiché. L’homme aura toujours été absent, toujours à voguer sur les océans en quête d’une terre inviolée. Il l’aurait offerte à la couronne avec toutes ses richesses en échange d’un autre navire, de l'équipage et des fonds nécessaires pour mener sa prochaine expédition. Mère avait eu le confort et la respectabilité qui allait de pair pour l'épouse d’un officier supérieur. Elle s’est habituée à ses mois d’absence, un peu grâce à nous, ses enfants. Nous avons dû nous construire sans lui. À force d’entendre une seule voix à la maison, nous avons pensé que ce modèle était le lot commun, celui de tous les autres enfants. C’est ainsi que les habitudes s’ancrent dans les esprits, les choses se répètent et l’on cherche inconsciemment à les reproduire à l’identique. On souhaite une famille mais pas une normale, une à l'image de celle que l’on a connue.

Mère m’a surpris un soir dans son bureau en train de consulter les cartes, les croquis qu’il avait laissés, les notes griffonnées sur la marge d’un ouvrage de géographie, un héritage qui m'était indéniablement destiné. Elle n’a rien dit ou si peu. J’ai lu, relu, vérifié, croisé les informations. Pendant quelques mois les proches et les curieux ont défilé. Je les ai écoutés mais je n’ai rien appris de bien intéressant. Ils venaient présenter leurs condoléances, mais ils étaient surtout impatients d’entendre quelques vérités dont elle se serait libérée qui sait en public, les regrets d’une femme de marin qui se sent piégée par un choix qu’elle peine à renier. Peine perdue. Ses états d’âme ne sortiraient pas du premier cercle familial.

Avant que j’en prenne conscience, je crois qu’elle a perçu ce qui se tramait dans ma tête. Peut-être avait-elle senti cette même soif qui avait poussé mon père à franchir le seuil de notre demeure sans la moindre hésitation. Je ne parle pas ici d’une banale soif d’aventures, non, mais de la quête d'un monde idéal qui vous échappe au fur et à mesure que l’on s’en approche, d’une utopie malsaine qui vous donne à penser qu'il existe un ailleurs meilleur qui n’attend que vous pour en être le seul maître. Comme lui, j’ai péché par orgueil, comme lui, j’ai dû patienter pour que la vie m’ouvre les yeux et que je comprenne à quel point l’objet de cette quête était vain.

J’ai commencé par le commencement, c’est-à-dire, savoir précisément qui mon père était. Comme un orphelin, j’ai questionné mon entourage. Les murs de nos respectables demeures m’ont paru vite trop étroits, les discours polis m’ont ennuyé. Je me suis dit que je ne devais rien négliger. D’autres lieux, d’autres hommes m’ont narré d’autres histoires, de celles que je n’aurais pu entendre assis dans un salon autour d’une tasse de thé. J'ai tendu l’oreille, guetté une trace, le nom d’un navire. Puis un beau jour, dans une taverne, je suis tombé sur un médecin. L’homme avait perdu la vue, ce qui avait exalté en lui un don presque magique de conter les voyages qu’il avait entrepris. Il avait connu mon père, celui qu’il nommait avec déférence le capitaine Arcady. Il l’avait apprécié. Je crois qu’il avait décelé en lui un de ces rares marins qui font l’unanimité, qui poussent un équipage à donner le meilleur sans craindre un instant que le chef soit le seul à s’en faire valoir.

Mon père avait cultivé une obsession, il ne s’en cachait nullement, celle d’être le premier à fouler l'Île Fantôme, un petit bout de terre qui ne figurait sur aucune carte marine. Il y avait selon lui plusieurs raisons pour qu’elle restât ainsi préservée. L’île, pensait-il, était située dans la zone des quarantièmes rugissants, entre deux autres îles plus allongées, qui formaient un entonnoir en créant des courants d’une telle violence que les navires étaient enclins à les éviter. L’île était en permanence recouverte d’une épaisse brume. Son sous-sol de nature volcanique réchauffait les masses d'eau qui remontaient vers la surface pour y rencontrer un air froid venant du pôle expliquant la formation de ces gouttelettes en suspension dans l’air. Le médecin avait fait partie des membres de ce dernier équipage que le capitaine Arcady avait enrôlé. L’île était maudite. Elle avait été le tombeau d’un trop grand nombre de valeureux marins. L’île recelait un trésor, un trésor dont nul ne connaissait la véritable teneur. Certains disaient qu’elle piégeait les fourbes, que seuls les cœurs purs y trouveraient une forme de Graal à même d’apaiser leurs âmes tourmentées.

De ce jour, je n’ai eu d’autre but dans ma jeune existence que de lever le voile sur cette terre inconnue. Je le devais à mon père. Je savais que ma mère ne s’y opposerait pas.
La marine commerciale prospérait et je n’avais aucune inclination pour les bâtiments de guerre, ni d’ailleurs pour la pêche, encore moins pour la mise en boîte des sardines. J’ai appris tout ce qui me permettrait de mener à bien cette expédition, d’en revenir et de pouvoir en témoigner afin que mon père puisse reposer en paix. À l’automne de sa vie, un marin n’aspire qu’à une seule sépulture et ce n’était certainement pas un coin de terre même dans le plus vert des cimetières de notre belle Angleterre.

Je me souviens de ce jour béni où le préfet maritime nous a remis les insignes d’enseignes de vaisseau. Toute la famille était là, sauf mon père bien entendu. Les meilleurs de notre promotion furent affectés au commerce des épices. Pour eux, la destination serait les Indes. Les médiocres auxquels j'appartenais sans doute, hériteraient d’un cargo à moitié rouillé, d’un équipage de soudards et des chargements les moins nobles. Sans hésitation, j’ai choisi une compagnie dont les routes me mèneraient de Portsmouth en direction du Chili en passant par le cap Horn.

Jamais mon enthousiasme ne fut plus grand que le jour où notre bateau, le Lusitania, quitta son port d’attache. Je me dois de peser les mots que j’emploie mais je sais qu'à cet instant je peux évoquer le bonheur. Le bonheur comme une ivresse douce et paisible qui se diffuse. Un bien-être du corps et de l'âme, le sentiment d’une plénitude comme si les douleurs et les souffrances s'étaient pendant un court instant mis en congés.
Sur le Lusitania, je fus affecté à la navigation. J’avais pour mission de toujours connaître précisément où le bateau se situait. Avec impatience, j’attendais la nuit, la nuit claire, la nuit sans nuages. Je passais de longues heures sur la passerelle à observer les étoiles. Sans elles, nous aurions été bien démunis. Je bichonnais aussi une horloge, un bijou de mécanique comme seuls savaient les concevoir les horlogers de l'Amirauté. « Si les étoiles vous aident à connaître votre latitude, une horloge vous donnera la longitude. » Ce sont les mots de mes professeurs qui me reviennent à l'esprit.

Je m'étais lié d’amitié avec un mécanicien avec lequel je partageais un goût pour le jeu d'échecs. Lui passait ses journées à côté de ses machines dans un vacarme qui lui avait abîmé les tympans. Il bichonnait ses moteurs, toujours avec une fiole d’huile à la main à graisser le moindre rouage. Pour nous deux, ce bateau, cet océan, c'était notre grande première et elle se devait d'être conforme en tous points à toutes les illusions que nous nous étions forgées sur les bancs de l'école. Je crois que Marc m’a ouvert les yeux, les yeux d’un naïf qui ne se doutait pas un instant des clans qui s'affrontaient sur ce navire. Des clans qui possédaient chacun leur zone d’exclusivité, dans laquelle ne régnait qu'une seule loi, celle qui permettait tous les trafics et l’enrichissement de leurs chefs.

En approchant l’équateur, le navire a été franchement secoué. Je me suis rassuré. Mon corps a supporté sans broncher. Je crois même qu'il a apprécié. Cela m’a fait penser aux montagnes russes avec le milieu liquide en plus. Dès la première accalmie, le capitaine nous a conviés dans le carré pour nous livrer ses conclusions. Le jugement a été sévère. En un mot, l’équipage ne lui inspirait aucune confiance. Les ordres qu’il avait donnés n’avaient pas été exécutés en temps et heure et le manque de formation mettait en péril la survie du navire tout entier. Lors d’une inspection surprise, il avait constaté un laisser-aller de très mauvais augure.
« Les portes étanches auraient dû être verrouillées. J'en avais donné l’ordre. Mais là n’est pas le problème. Un officier n’a pas fait son travail. Cet officier aurait dû vérifier en dernier ressort qu’elles l'étaient. Et sans compromis, en aucun cas se fier en la parole de qui que ce soit », avait-il insisté en appuyant ces dernières paroles. « De la discipline naîtra la confiance », avait-il martelé. Je crois qu'il avait en tête un coupable. Il s'est bien gardé de nous livrer le fond de sa pensée.

À partir de cet instant, le capitaine s’est mis à douter. Il a doublé les hommes aux postes clés comme pour nous préserver d’une double défaillance. Il avait insisté pour que la salle des machines soit inspectée de fond en comble. Il avait transmis ses ordres par l’officier en second. C'était dire le peu de respect qu'il avait pour l’officier mécanicien. Je crois que ce dernier n’a plus jamais été convié à la table du commandant. Le pacha s'était fait son idée et j’ai senti que ce serait peine perdue de lutter contre cette forme d’obstination.
« Que l'on s’assure du parfait entretien des deux turbines ainsi que des arbres de transmission. » Il insista pour que le plus petit incident lui soit signalé. La suspicion s’était immiscée dans son esprit. Elle visait cet officier en particulier mais j’ai senti qu'il ne tenait à pas grand-chose qu’elle gagne comme une gangrène le reste des officiers.

J’ai eu l’occasion d’en discuter longuement avec Marc. Avec lui, je me sentais en pleine confiance, libre d’aborder tous les sujets sans qu’aucun ne fuite et ne se retrouve dans la bouche d’un inconnu. Nous avions tous les deux un profond respect pour le pacha. Nous savions que notre avancement, et plus encore notre avenir, dépendait de lui. Il avait déclaré qu’une faute avait été commise en laissant les portes étanches ouvertes. Sa parole était sacrée, d’une valeur sans commune mesure, comparable peut-être à celle d’un évêque ou d’un cardinal. Les portes étanches, n’importe quel matelot était en mesure de comprendre de quoi il en retournait. L’impasse de cet officier nous aurait coûté la vie. Éviter que l’eau ne s'engouffre et noie la salle des machines, empêcher qu’une voie d'eau ne s'étende, voilà la fonction de ces portes. Elles seraient dorénavant surveillées par chaque membre de l'équipage. Et à la prochaine tempête, elles seraient fermées.

Le cargo longeait la côte brésilienne lorsqu’un autre événement se produisit. Le gouvernail fut heurté par un tronc d’arbre. Je crois que le timonier a ressenti le choc qui s'était propagé jusqu'à la barre. L’homme a été projeté violemment sur le sol lorsque la roue, prise de folie, s’est mise à tournoyer et que ses membres se sont trouvés piégés dans les branches de chêne massif en rotation.
Nous étions tous présents sur la passerelle mais le second n’a pas jugé bon de réveiller le capitaine qui s’était assoupi dans sa cabine. J’ai protesté mais en vain. Je me suis fait sèchement rabroué.

Plus nous descendions vers les latitudes les plus australes, plus la température chutait et avec elle le baromètre qui nous avertissait de la prochaine dépression qui nous barrait la route. Des creux de cinq mètres s’étaient formés et j’étais de ceux qui pensaient qu’il était préférable de s’éloigner de la côte pour éviter les bourrasques de vent qui couchaient le navire au moment de franchir la crête des vagues. Chaque navire est dimensionné pour affronter un type de tempête. Que les vents se renforcent ou que les vagues se creusent, le capitaine devra se résoudre à rentrer au port et attendre des conditions plus favorables avant de reprendre la mer.

J’avais reçu l’ordre de descendre dans la cale pour vérifier les harnais, ceux qui ceinturaient les caisses de la cargaison. Il importait de les empêcher de rouler et d’accroître le gîte ou pire encore de créer une voie d’eau en perforant la coque. Je crois que ce sont ces visions apocalyptiques, et la prudence qui en découlait, qui avaient mené le commandant à ce niveau de responsabilités.
Dans ces bas-fonds où je ne m’aventurais que très rarement, j’ai découvert un monde interlope, des hommes couverts de sueur, des tâches de graisse sur les vêtements, à se débattre dans un environnement hostile, à la fois chaud et humide, des hommes en marcel très loin de l'idée que l’on peut se faire d’une tenue de marin, qui sent bon le frais et dont les plis impeccables attestent du strict respect d’un code transmis au travers des âges.

Au milieu de cette faune, j’ai surpris les bribes d’une altercation. L’officier mécanicien qui s’adressait à un soutier dans un dialecte hermétique, sur un ton qui ne me paraissait pas de mise entre des gens qui se respectent. Il l’invectivait, un peu comme si l'autre avait montré quelques réticences à s'exécuter. Il parlait de choses peu claires, un langage codé, des mots inintelligibles pour le commun des mortels. Je l’ai observé avec une certaine curiosité et un énervement dû à mon incapacité de percer le mystère de leur langue. J’ai scruté les moindres faits et gestes de cet énergumène, un officier d’une autre veine, le genre brute épaisse sans fioritures qui usait et abusait d’un langage ordurier. Il hurlait ses ordres, prenait pour des larbins ceux qui avaient été affectés à son service. Un homme détestable dont nul n'aurait songé à en faire un ami. J’ai eu l'intuition que quelque chose de louche se tramait là sous la ligne de flottaison. J’ai immédiatement pensé à un trafic. Je le dois à mon imagination galopante et au souvenir d’une histoire similaire racontée par mon père.

Mais de cela, je ne pouvais parler à personne. Le pacha était préoccupé uniquement par son navire et sa cargaison. Je ne voulais passer pour un fou paranoïaque. J’ai songé à l’officier de sécurité, mais le voyant trop souvent avec l'officier mécanicien, je m’en suis bien gardé. Il restait mon jeune ami. Là aussi, j'ai eu quelques scrupules à l’impliquer dans cette histoire. Je ne nous pensais pas, ni lui ni moi, armés pour affronter les dangers que mon esprit me laissait entrevoir.

Les calculs que j’avais effectués nous situaient à quelques encablures de la pointe sud du Chili, éloigné de deux cents miles de l’objet de ma quête. Mon cœur s’est mis à battre comme s’il suffisait que je tende le bras, que je plonge la main et que je saisisse l’huître miraculeuse et que la perle noire qu’elle renfermait soit mienne. Les paquets de mer frappaient le kiosque. Ils nous empêchaient de voir l’orientation des vagues, avec quel angle précisément elles heurteraient la proue du navire. Ivre de fatigue, le capitaine s’est harnaché à son fauteuil. Il luttait contre le sommeil en hurlant ses consignes au timonier quand tout à coup la barre se mit à tournoyer telle une girouette. Le timonier se rua en direction de l’autre barre mais celle-ci ne remplissait pas plus son rôle. Le bateau avait perdu ses gouvernes. Il suffisait qu’il dévie de quelques degrés pour que les vagues le retournent ou le brisent. Le capitaine s’élança alors vers le téléphone pour donner ses ordres. Le cargo pouvait encore être guidé. Cela reposait sur un subtil équilibre entre les poussées exercées par chacune des deux hélices.

Il exigea que l’officier de quart dresse sur le champ un rapport circonstancié de la situation; avaries, dommages à la cargaison, blessés, et tout le toutim. Comme celui-ci tardait à venir, il s’adressa au commandant en second. L’autre ne bougeait pas, tétanisé à l’idée que toute la colère du monde ne s’abatte sur lui.
— Qu’y-a-t-il ? hurla le commandant.
— Nous avons été heurté par un objet flottant.
— Mais quand ça ? a-t-il continué plus calmement comme s’il avait pris conscience que la situation était en train de lui échapper.
Le commandant avait échoué à instaurer la confiance nécessaire pour qu’aucun détail de ce qui se tramait sur son navire ne lui soit caché. Maintenant il allait en payer le prix fort. Il savait qu’en perdant le navire et sa cargaison, il perdrait tout espoir de retrouver un commandement.

Je ne crois pas en Dieu mais je dois avouer que je me suis mis à prier. Notre destin reposait maintenant entre les mains d’un être supérieur. Pour quelles raisons, tout à coup, j’ai revu les falaises de mon Devon natal, les galets, leur bruissement sous mes pas, je ne saurais le dire. Mais ces images me sont revenues ainsi de manière fugitive comme une bouée de sauvetage, pour que je m’y accroche et qu’elle m’empêche de sombrer, ou qu’au contraire je lâche prise et que j’emporte ces souvenirs avec moi dans l'au-delà.

« Que chacun retourne à son poste ! » Voilà ce que le pacha a trouvé à dire pour que cesse le flottement malsain qui s’était installé. « Prions pour qu’aucune des deux turbines ne nous lâche », a-t-il fini par dire.

La salle des transmissions a envoyé le message de détresse comme cela était d’usage. Puis nous avons attendu qu’un navire se manifeste. Nous avons reçu quelques messages, mais aucun qui permette de penser que les secours se dirigeaient vers nous. On demandait notre position, le nombre de blessés, la nature des avaries. Je crois que personne ne s’est fait d’illusions sur l’éventualité que l’on nous porte secours dans une mer si tourmentée. Notre glorieuse marine aurait pu le faire. Mais nous étions trop loin des côtes anglaises, trop loin d’une grande nation maritime.
En ce qui me concerne, j’avais toujours à l’esprit mes deux îles et je ne sais pourquoi j’ai suggéré au commandant de nous abriter là-bas quelque part derrière une de ces barrières rocheuses comme derrière une digue et de faire le dos rond. Il s’est penché sur mes cartes, a étudié le sens du vent ainsi que l’orientation des îles et il m’a donné une grande tape dans le dos.

Une nouvelle route fut tracée, toujours à progresser en affrontant de face les déferlantes, une route qui nous rapprochait irrémédiablement de mon île fantôme. La tempête ne s’est en rien atténuée et finalement au matin nous avions les îles en ligne de mire. La crête rocheuse a joué le rôle d’un mur et sous le vent nous avons pu réduire les machines et nous abriter là. J’étais devenu soudainement quelqu'un. On me félicitait pour cette excellente initiative qui me vaudrait sûrement quelque récompense ou la garantie d’une affectation plus en accord avec mon mérite.

Au matin du troisième jour, le ciel s’est dégagé. Le chef de quart a consulté la météo et à son sourire nous avons compris que nous allions nous mettre en sécurité.

Et l’impensable s’est produit. Un homme a été trouvé agonisant dans son propre sang. Une ombre de malheur a recouvert d’un voile de honte ce navire à jamais condamné par la rumeur, rumeur néfaste qui ne manquerait de le condamner et de faire fuir les justes. Le navire serait la proie de vengeances futures comme celles qui se perpétuent entre les clans mafieux. Le sang comme un cri de haine qui appellerait à en verser plus encore.

Nous avions une forme de police à bord : quelques hommes assermentés, qui disposaient d’un accès à l’armurerie. C'étaient moins des marins que des représentants de l’ordre chargés de faire respecter la loi. Leur chef menait les enquêtes pendant que les subalternes arpentaient les coursives, en exhibant leurs armes et leurs muscles.

Ordres avaient été donnés de rejoindre nos quartiers avec interdiction de les quitter le temps que l'enquête livre ses premières conclusions. Toutes sortes de rumeurs ont parcouru le navire. On a parlé d’un règlement de comptes. J’ai finalement appris le nom de la victime. C'était Marc, ce jeune officier mécanicien que j'affrontais sur l'échiquier, celui qui aimait ses turbines. Un type sympathique, aucun précédent connu. J’ai été atterré. Je me suis senti en danger, du simple fait de notre proximité. J’ai fouillé ma mémoire à la recherche d’un secret qu’il m’aurait subrepticement confié. Je n’ai rien trouvé. Marc m'avait exposé une vision du navire divisé en autant de zones dans lesquelles des trafics se déroulaient sans que notre police daigne s’en mêler. Je dois avouer que tout cela m’avait laissé sans voix. Là, je devais me rendre à l’évidence. Marc, totalement inoffensif, avait été exécuté pour l’exemple. Un clan montrait aux autres sa détermination et la suite paraissait déjà écrite.

En pleine nuit, des hommes en armes ont forcé la porte de ma cabine. J'ai été mis aux arrêts pour la seule raison que mon ami avait prononcé mon nom avant de quitter ce monde. Ils m’ont interrogé jusqu'au matin. Je ne suis pas de nature à me rebeller contre une autorité, alors j’ai dit tout ce que je savais. J’ai même conté les circonstances dans lesquelles j’avais capté les bribes d’une conversation pour le moins inquiétante. Je croyais que le commandant me faisait confiance. Alors j’ai laissé mon imagination leur présenter un trafic qui devait utiliser les soutes du bâtiment. Jusque-là mon discours semblait cohérent. Mais quand on m’a demandé de quel genre de trafic il s’agissait, de quelles preuves tangibles je disposais, qui était impliqué, tout s’est décomposé. Le commandant dépité a quitté la salle où se déroulait l’interrogatoire. L’une des brutes m’a giflé violemment. Le bonhomme n'a pas retenu son geste. Il soutenait que j’avais inventé cette histoire pour détourner l’attention. Les autres semblaient de son avis. Le second était resté. Sinon, je crois que les deux brutes m’auraient roué de coups. Personne n’a levé le petit doigt pour prendre ma défense. Ils voulaient des résultats. Mes aveux les auraient comblés.

Dans les jours qui suivirent, on m’empêcha de dormir. J’ai été mis au régime. Ils se relayaient pour m’abrutir en me posant toujours les mêmes questions. Qu’est-ce que je faisais ? Avec qui j'étais ? Combien de temps ?
J’ai toujours gardé la même ligne de défense. Je me sentais victime d’un complot, pris dans un engrenage dans lequel le chef mécanicien et le chef de la sécurité tiraient les ficelles. Marc aurait dû être protégé par son clan. Dans ce cas, il y avait un autre groupe, ceux des cuisines, ou bien le personnel des grues, les manutentionnaires, les gros bras responsables des opérations de chargement qui se disputaient un même territoire. Puis, j’ai imaginé que Marc, trop intègre, avait été tenté de faire des révélations et que quelqu’un de son propre camp l’avait fait taire.

Au cours de ma troisième nuit dans ce cachot aux relents nauséabonds, j’ai eu la visite du commandant en second. Je ne le connaissais pas bien mais je savais que c’était un fidèle parmi les fidèles, en tous les cas, un proche du pacha. Il a suggéré aux gardes de prendre une pause. Puis tout est allé très vite.
Il m’a parlé de mon père.
— Si, comme je le pense, vous êtes le fils du capitaine Arcady, alors vous devez connaître cette histoire d'île fantôme.
J'acquiesçais.
— Vous devez quitter ce navire au plus vite. Nous ne pouvons plus rien faire pour vous protéger. Le pacha ne souhaiterait pour rien au monde qu’on vous retrouve un matin avec une balle dans la tête sous le prétexte d’une soi-disant tentative d'évasion.
Un canot m’attendait à la poupe du navire avec quelques vivres.
— Je vais passer pour un déserteur, ai-je trouvé encore à dire.
Le commandant en second a ouvert de grands yeux.
Je suis monté dans l’embarcation et j’ai vu mon rêve d’enfance s'éloigner.

Sans la présence de cette île, je n’aurais jamais quitté le navire. Si j’ai abandonné l’équipage, c’est en partie parce que je voulais me convaincre d’avoir raison. Ma vie était en péril. C'était ce que l’on m’avait laissé entendre. Sous un ciel étoilé, j’ai vu ce paquet de brume qui était apparu presque par miracle et j’ai ramé dans sa direction. J’ai mené le canot droit dans la purée de pois avec cette certitude que l’île serait là où elle devait être. Et elle était bien au rendez-vous, exactement à l’endroit où le médecin l’avait vue en songe, là où elle figurait sur les croquis laissés par mon père.

J’ai sécurisé le canot et je me suis mis en quête de je ne sais quoi qui pourrait témoigner d’une présence humaine. L’île avait la forme d’une gigantesque molaire creusée par des éruptions successives. Elle était verdoyante. Il y poussait toutes sortes de fruits exotiques que l’on ne pouvait espérer trouver à ces latitudes. Des oiseaux multicolores habitaient ses arbres. Je connaissais cette règle qui voulait qu’un équipage abandonne quelques chèvres à l’aller pour espérer qu’elles se multiplient et qu'il trouve suffisamment de nourriture pour le retour.
L’île avait quelque chose de magique, comme un éden au milieu d’un enfer de glaces et de tempêtes. L’île renfermait un trésor, un trésor qui prenait la forme d’une source bouillonnante dans laquelle se prélassaient des heures durant les sapajous, une mare d’où s'échappaient d'étranges vapeurs. Je pouvais approcher les petits singes sans que ma présence ne les fasse fuir. J’ai pensé que ces émanations enivraient les sens. J’ai imité leur manège. Je me suis glissé dans ce bain et j’ai eu la sensation de jouir d’une imagination décuplée. Mon esprit s'évadait, parcourant à la vitesse de l’éclair les endroits que j’avais connus, ceux dont le souvenir me mettait du baume au cœur. Un sentiment de plénitude m’envahissait, je flottais, une de ces sensations que m’ont décrites ceux qui ont échappé de peu à une mort certaine.

La solitude sur l’île m’a semblé très difficile à supporter. Je lui préférais celle que l’on ressent entouré de quelques marins sur un bâtiment avec la mer pour seul horizon. La brume m’a privé du spectacle des étoiles. J’y suis resté le temps que s’achève la période des tempêtes. J’ai souqué ferme pour m’arracher à ces courants qui voulaient me piéger. Un bateau de pêche m’a ramené sur la terre ferme. J’ai écumé les bars pour apprendre que le Lusitania avait surmonté ses avaries avant de reprendre son périple. Pour ce qui est des terribles événements qui avaient endeuillé le navire, pas un mot, rien, personne qui accepte d’en parler. Comme si la mort de mon ami avait été effacée des mémoires.

Les marins sont peu loquaces lorsqu’ils sont en mer mais assez bavards lorsqu’ils ont le cul sur le banc d’une taverne à lire leur avenir dans un verre de rhum. Je les ai interrogés. Je n'ai trouvé personne pour me parler du Lusitania. Il était question parfois d'un marin de sa gracieuse majesté, un officier dans la soixantaine, en fort mauvais état mental. Il avait été recueilli par des moines. Leur monastère se trouvait quelque part dans les contreforts de la cordillère des Andes.

Piqué par la curiosité, je m’y suis rendu. Le marin qui se cachait sous un nom d’emprunt pouvait être mon père. Ne l'ayant pas vu depuis tant d'années, je ne pouvais avoir de certitude. Dans sa folie, il rabâchait toujours les mêmes mots : Arcadia, Arcadia... Parfois il s’interrompait, vous saisissait le bras, et d’un regard absent, récitait des chiffres qui sonnaient comme des latitudes et des longitudes.

Comment en était-il arrivé là, je n’en ai aucune certitude. Il avait mené à son terme la quête de cet absolu mais cela n’avait interpellé personne. On ne l’a pas cru. L’oisiveté n’a rien aidé. Des îles inhabitées noyées en permanence dans une brume, cela n'intéressait personne. Comme moi, il avait abandonné son poste pour en avoir le cœur net. Après ces déconvenues, il a dû se dire qu'il valait mieux disparaître que de se ridiculiser plus avant. J’ai écrit à notre mère pour qu’elle nous envoie de l’argent.

À notre retour, nous avons été traduits devant une cour martiale. Comme lui, j’ai été dégradé au cours de l’une de ces mises en scène censées dissuader d’autres velléités. La marine, ce second foyer, nous a bannis. Personne pour évoquer la mort de Marc. La marine jouait la muette. Probablement pour ne pas ternir une image déjà bien entachée.

La santé de mon père allait en s’améliorant. Il a fini par convaincre le ministère de jeter un œil sur sa découverte et au final il a été réintégré dans son rang et mis en retraite anticipée. L’île porte son nom.
J’ai toujours pensé que mon père avait été fort égoïste en mettant son idéal de vie avant toutes les autres considérations de la vie familiale. Pourtant j’avais suivi une voie similaire mais sans les conséquences sur une épouse ou sa progéniture. Je ne me suis jamais marié, je n’ai pas eu de descendance.

Avec le temps, j’ai vécu mes aventures plutôt par procuration en les couchant dans de nombreux ouvrages destinés aux passionnés de la mer. Je me suis toujours promis d'écrire un récit en hommage à cet ami qui avait perdu la vie dans des circonstances pour le moins troubles. J'ai amassé suffisamment de matière pour cela. Mais au préalable je me suis juré d’en discuter avec ses parents ou ses frères et sœurs. C’était leur droit d’encourager cette entreprise ou de m'en dissuader. Montrer le visage corrompu de notre marine, mettre en lumière les oubliés, voilà une quête qui a donné du sens à la fin de mon existence. J’allais y jeter les dernières forces qui m’habitaient. Cette cause en était digne.

PRIX

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Robert Pastor · il y a
Bravo. Vous avez aimé. Problèmo impossible à lire trop long il faut l'imprimer. L'avez vous imprimé
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Potter · il y a
Super bien écrit, ma voix !!!!
N'hésite pas à venir jeter un coup d’œil à mon dessin finaliste : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3?all-comments=1&update_notif=1533195954#fos_comment_2874290

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Ma · il y a
Il y a une bonne description des paysages et des personnages. Un vocabulaire solide et précis aussi. Cela me rappelle Le Comte de Monte-Cristo...
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Robert Pastor · il y a
Ce sont des heures de gueuloir, lecture à haute voix, comme un tribun déclamerait devant une docte assemblée. Entraînement à la respiration, vérification de la ponctuation. Tout cela après l'écriture d'un canevas, avec pour chaque paragraphe, l'objectif à atteindre dans la tête de son lecteur...
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Robert Pastor · il y a
Toujours dans l'excès c à cela que je te reconnais
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Dranem · il y a
Ma voix pour ce récit maritime plein d'incohérences mais ce n'est pas le plus important !
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Robert Pastor · il y a
Il y a des coquilles (un où au début et un perforer la coque), un ami dont on entend peu parler et qui occupe trop la fin. Mais des incohérences... Vous m'avez mis l'eau de mer à la bouche.
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Ma · il y a
Scénario et écriture très bien menés ! Je vote !
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Robert Pastor · il y a
Je me dois de remercier tous mes lecteurs et de trouver à chaque fois une formule originale, adaptée et ciblée. En ce qui concerne le scénario, que dire. Short me pique au vif avec ce challenge autour de la brume, il y a un an... Un an après, l'île sort de la brume. Après, la lecture de Konrad a fait le reste. Les autres reproches entendus, pas assez de dialogues, les personnages ne sont pas décrits. En ce qui concerne ce dernier point, je trouve que l'imagination fait le job. Vous lui tartinez des sentiments et hop voilà le personnage qui se dessine maigrichon ou dodu, magique.
Question suspense, je m'améliore... je le sens. Mais partant de loin, j'ai une marge de progression énooorme.

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Lalili · il y a
Votre texte fait penser à cette antique citation "Il y a les vivants, les morts, et ceux qui vont en mer".
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Robert Pastor · il y a
Tant qu'ils ne sont pas de retour sur la terre ferme...

La mère vous avale.

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Chtitebulle · il y a
Mes votes .... avec plaisir !
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Robert Pastor · il y a
Un peu long comme Format pouy Short
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Anne Marie Menras · il y a
Quelques voix de plus, pour faire un compte rond ! je suis intriguée, elle se trouve où exactement cette île ???
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Robert Pastor · il y a
Dans la brume...
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Anne Marie Menras · il y a
la brume de l'Ile aux trésors ou celle du capitaine Nemo ?
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Robert Pastor · il y a
L'île aux trésors.
Vous me mettez dans l'embarras. Je reviens sur les conneries proférées , il y a Un an de cela. Seul l'idiot ne change pas d'Avis , vous savez ce loueur de bagnoles

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Fabienne Maillebuau · il y a
Bravo, mes 5 voix, je vous propose un genre polar très sombre: violent parfum acide, si vous appréciez le genre.
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Robert Pastor · il y a
Pourriez vous me filer un fil
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Fabienne Maillebuau · il y a
Un fil à la patte? Un fil à coudre les histoires? Ou le fil de mes propos vous a échappé? Bonne journée!
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Robert Pastor · il y a
Buona notte
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Michèle Thibaudin · il y a
Mes votes, bravo.
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Robert Pastor · il y a
Merci. Que devenez vous ? Vous avez impressionné ma mémoire, un vrai buvard.

Êtes vous aussi bellissima que la rumeur le dicce ? La rumeur peut elle nous tromper. Poil aux pieds.

Vous avez beau tenter de vous cacher la beauté... La beauté surgira et nous sauteras au nez

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