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Aquaphobie

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Agnès Imbert

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Je me demande encore aujourd’hui quelle aurait été ma vie si j’avais réagi autrement.
C’est une véritable torture de se réveiller tous les matins avec la même question. Une question sans réponse. Une plaie ouverte.
Je m’appelle Monica. J’ai 65 ans, trois enfants et 5 petits-enfants.
Sur ma table de nuit, les photos de famille au complet. Enfin presque. Il reste un cadre vide.
Ma mère m’a pris cette photo quand j’étais enfant. Elle m’a dit que je n’avais pas le droit d’en posséder une. Ce jour-là, j’ai compris. Ma mère ne m’aimait plus.
Je me suis construite avec ce vide. J’ai appris à aimer en tant que mère avec ce vide.
Je me suis surprise à de nombreuses reprises à détester, au plus profond de moi-même, mes enfants quand ils faisaient des bêtises exaspérantes. Et puis, je regrettais.
C’est cette ambivalence qui gouverne ma vie depuis toujours. J’agis et je décide entre craintes et remords.
C’était en 1952, par un beau jour d’été.
Pour le jour de mes neuf ans, mes parents avaient décidé de m’emmener chez ma tante, Christine, à Biarritz. Ils savaient que j’adorais ma cousine, Claudine, et que nous pourrions nous baigner dans sa piscine et affronter les vagues géantes de l’océan.
Bien sûr, concernant la baignade à la plage, on n’y allait pas jour de grand vent. Mes parents nous l’interdisaient : trop dangereux.
Pourtant, nous rêvions de ces vagues, grondantes et caressantes venant se fracasser contre les rochers.
C’était un spectacle que mon frère, Jules, n’aurait manqué pour rien au monde.
Il adorait s’approcher au plus près comme s’il voulait s’imprégner de la puissance des vagues et de la douceur saline de notre plage d’enfance.
Tout le monde savait que pour lui faire plaisir, il fallait lui offrir une peinture de l’océan déchaîné, ou bien une de ces boules que l’on secoue pour obtenir de la neige qui retombe doucement. Je lui en ai offert une pour son sixième anniversaire. Quand on la retournait, une vague géante se formait et envahissait la plage. Jules avait adoré. Il la gardait tout contre lui, le soir, et une fois la lumière éteinte, il approchait la boule de la veilleuse pour voir encore et encore le spectacle de la vague.
Jules et moi avions trois ans de différence. J’étais la grande sœur chargée de le surveiller. Il était le petit dernier, le garçonnet que la mère veut protéger et que le père essaye de façonner à son image.
Le 12 Juillet 1952, donc, comme je disais, le jour de mon anniversaire, tout la journée avait été programmée à l’heure près pour nous, ma cousine, mon frère et moi.
Bien sûr, c’était moi qui avais tout choisi : j’étais la reine du jour. Neuf ans, ça se fête !
Pour ne pas entendre Jules se plaindre toute la journée, j’ai également pensé à lui pour une des activités. Il s’agissait d’un concours de châteaux de sable à la plage. Il adorait ça. Il restait pendant des heures et des heures à regarder les vagues grignoter lentement son œuvre éphémère.
Il est temps d’exposer le déroulement de mon neuvième anniversaire.
9h30 : Petit déjeuner personnalisé.
Nous avons eu le droit, chacun, au petit déjeuner dont nous avions composé le menu la veille. Pour moi c’était croissant tartiné de chocolat, bonbons à la fraise et jus d’abricot. C’était tellement excitant de pouvoir choisir ce qu’on voulait sans que nos mères nous en privent sous prétexte de bon « équilibre alimentaire ».
Pour ma cousine, c’était toasts à la marmelade (bizarre d’aimer l’orange amère à cet âge là d’ailleurs), glace au chocolat et milkshake vanille.
Enfin, mon petit frère. C’était le petit-déjeuner le plus original de tous : papillotes surprises avec les pétards dont il raffolait, céréales en forme de dauphin et jus de mangue-banane.
10h30 : Sortie cerfs-volants au bord de la plage
On n’était pas vraiment au bord de la plage. Maman ne voulait pas. Elle disait toujours que les cerfs-volants coûtaient assez chers comme ça sans en plus prendre le risque de les perdre dans l’océan.
Soit, nous nous sommes bien amusés quand même. Nos trois cerfs-volants virevoltaient dans le ciel comme des anges aux plûmes douces et aériennes.
12h30 : Le déjeuner
Encore une fois, nous avons eu le choix du menu. Nous l’avons composé ensemble pour satisfaire toutes nos papilles.
Entrée : Pâté en croûte
Plat principal : Poulet frites ketchup mayonnaise
Dessert : Tarte aux fraises
Un régal pour trois grands amateurs de cuisine comme nous bien sûr.
Après ce repas copieux, petite sieste bien méritée.
14h30 : Test du goût
Il s’agit de bander les yeux des participants et leur faire deviner le goût de certains aliments, parfois suspects, que l’on a déposés préalablement dans de petits raviers.
C’est le fou rire assuré.
Moi, je suis tombé sur du vinaigre et ma grimace fut mémorable. Le pire de tous, ça a été Jules.
Il a trempé son doigt dans du piment fort et l’a enfourné généreusement dans sa bouche, avec la confiance du vainqueur.
Son visage est alors devenu rouge, puis blanc puis encore rouge et ça en quelques secondes.
Quelle franche rigolade !
16h30 : Goûter
Bonbons à volonté : toutes couleurs, tailles et formes.
17h30 : Concours de châteaux de sable
Enfin sur la plage. Ce vent marin sur nos visages d’enfants était tellement agréable.
A nos pelles et nos talents ! Le concours était chronométré. Il a duré exactement une heure.
Des perles de sueurs coulaient sur nos fronts. La concentration était extrême.
Jules, comme à son habitude, restait sur le thème marin. Il n’avait que six ans mais tellement d’imagination.
Il avait sculpté un village submergé par les eaux. Des vagues géantes léchaient les façades et emportaient de leur puissance les débris.
C’était très beau. Moi, du coup, je me sentais un peu honteuse de mon résultat.
J’avais essayé de faire le Tour Eiffel. Manque de chance, elle ressemblait plus à la Tour de Pise qu’à autre chose.
Quant à Claudine, elle avait sculpté un chien semble-t-il. C’était pas mal du tout. Un petit chien qui passait par là a même cru qu’il avait affaire à l’un de ces congénères. Il s’est mis à aboyer, remuer la queue et même sentir les fesses de son œuvre d’art. Qu’est-ce qu’on a rigolé ! Surtout que le chien, après avoir fait connaissance avec la sculpture de Claudine, s’est retrouvé avec un monticule de sable sur la truffe.
Tout se déroulait donc pour le mieux.
18h30 : Sifflement de notre juge et voisine : Mlle Blandine.
Il était temps de savoir qui était le grand gagnant.
Sans nul doute, le chien de Claudine a fait son effet. Cependant, l’œuvre récompensée par un premier prix fut celle de Jules.
Jamais une médaille en chocolat ne suscita plus d’émotions. Jules était aux anges.
La journée était sur le point de s’achever et la nostalgie s’installait peu à peu.
Nous avions passé d’excellents moments.
Pourtant, Jules, semblait insatisfait.
Pendant que Mlle Blandine rangeait le matériel, j’étais chargée de surveiller mon petit frère.
Quelle injustice ! Le jour de mon anniversaire, j’avais la corvée de surveiller le plus remuant de tous les petits garçons.
Tout occupée à regarder les cadeaux d’anniversaire que j’avais eu tout au long de la journée, je le surveillais du coin de l’œil. C’était bien suffisant sachant que ses bêtises étaient habituellement tellement grosses que je pouvais les voir venir les yeux fermés.
Je me rappelle de ce moment parfait, sur la plage. Le soleil doux de fin de journée caressait mon visage, le vent faible et chaud dessinait des rosaces sur le sable doré, et moi, j’admirais mes nouveaux jouets.
Soudain, je ne savais pas pourquoi, j’ai décidé de tourner complètement la tête pour voir ce que faisait Jules.
« Jules ! Jules ! Où es-tu ? ». Panique. Je ne le voyais plus.
« Jules ! Jules ! Arrête de faire l’idiot et viens ici ! ». Il ne répondait pas.
Personne sur la plage, personne dans l’eau.
La panique me submergeait. Je me suis mise alors à appeler en hurlant Mlle Blandine.
Nous nous sommes mis à chercher Jules dans tous les recoins. Mes parents ont été prévenus puis les secours. Ce n’était plus ma plage d’enfance, c’était une scène sortie d’un film d’angoisse. Les parents en pleurs et paniqués d’un côté et la grande-sœur au fort sentiment de culpabilité de l’autre.
Des heures et des jours de recherche ont suivi. Aucune trace de mon petit frère.
Le quatrième jour, un vacancier a trouvé le petit tuba vert et jaune en plastique que Jules emportait toujours à la plage. Il disait que grâce à lui, il pouvait nager dans les profondeurs sans crainte. Moi, je lui répondais en riant : « T’arrête de raconter n’importe quoi Jules. C’est qu’un jouet en plastique pour bébé ton truc. Rien avoir avec les vrais plongeurs. »
C’était horrible. Mes parents ont pleuré toutes les larmes de leurs corps et moi, je me rappelais sans cesse cette phrase. Comment avais-je pu être aussi bête !
Si je ne lui avais pas dit ça, peut être n’aurait-il pas tenté de nager dans les profondeurs, peut être n’aurait il jamais disparu ?
Peut être...
Au bout d’une semaine, les recherches ont été interrompues. Mes parents ont renvoyé Melle Blandine ; la seule adulte présente alors et donc légalement responsable de cette disparition.
Même si ma mère savait que moi aussi, je n’étais qu’une enfant, que moi aussi je souffrais de la disparition de Jules, je sais qu’elle a cessé de m’aimer à ce moment-là.
J’étais responsable de sa mort à ses yeux. Je ne méritais plus de recevoir un amour que Jules ne pouvait plus recevoir.
Elle ne m’a plus prise dans ses bras, ne m’a plus racontée d’histoires, ne m’a plus bordée.
Elle me nourrissait, m’emmenait chez le médecin et surveillait mes devoirs. Voilà tout.
Malgré tout, j’ai continué à grandir et à vivre ma vie d’enfant.
Alors que les souvenirs de mon frère disparu commençaient à s’estomper, je me sentais coupable. C’est humain d’oublier mais je ne voulais pas. Alors, je suis allée dans la chambre à ma mère et j’ai cherché une photo de Jules que je pourrais mettre dans mon petit album photo.
La photo que j’avais choisie était belle ; c’était celle du jour de ses six ans. Il avait un morceau de gâteau au chocolat collé sur le bout de son nez.
Alors que mes souvenirs refaisaient peu à peu surface, ma mère est arrivée. Les yeux révulsés par une colère que je n’avais encore jamais vue sur son visage, elle m’a pris violemment la photo des mains et m’a ordonnée de ne plus jamais fouiller dans ses photos.
Puis, sur un ton glacial, elle a rajouté « C’est de ta faute si Jules est mort. »
Aujourd’hui, je regarde les photos de ma famille, celle que je me suis construite au fil du temps. Aucune n’a été faite à la plage ou à la piscine.
J’ai 65 ans et je souffre d’aquaphobie.
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