Après les ruines

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Eric LELABOUSSE, passionné de littérature et de voyages, d'histoire et de géopolitique, je suis enseignant en retraite depuis Juillet. J'ai aussi fondé et présidé un club de rugby-loisir en  [+]

Je n'ai même plus peur. Je ne suis plus vivante depuis si longtemps. Mais je ne suis pas morte puisqu'il reste la souffrance ; J'ai envie de vomir, ce doit être les pommes de terre pourries que j'ai trouvées presque par hasard, dans une sorte de poubelle que les Russes ont laissée.
Je n'ai rien compris, j'ai tout subi, je n'ai jamais rien eu et on m'a tout pris. Qui ? Tous. On m'a tout pris, surtout mon fils. Puis mon mari mais déjà plus rien n'avait plus vraiment d'importance. D'ailleurs, je n'ai jamais vraiment existé. Je n'ai jamais vraiment vécu. Mais je ne suis pas morte puisque je souffre.
On a pris mon enfance, mon insouciance, mes rires pourtant si rares, mes espérances pourtant si éloignées de moi, mes illusions pourtant déjà perdues. On a pris ma virginité, mon courage, mon repos, ma quiétude. On a pris mes champs, mon travail, ma maison, ma confiance. On a pris mes pleurs, mes couleurs, mon souffle. On a pris mon éternelle jeunesse et mon regard. On a pris l'amour que je pouvais avoir, que je pouvais donner et recevoir.
Je n'ai même plus peur, je suis trop fatiguée.
J'ai 57 ans, ma ville et mon pays sont détruits. La ferme de mon enfance et de ma vie de jeune mariée n'existe plus depuis longtemps déjà, j'ai été obligée de la quitter parce qu'elle était trop près de la Pologne. Elle a été détruite ensuite. Je suis allée dans une ville trop grande pour moi. Mais cette ville a été bombardée , je n'ai rien compris, j'ai juste encore souffert et encore eu peur et encore pleuré ; oui, il me reste des larmes mais elles ne sont que pour moi cette fois. Je loge dans une sorte de foyer que les Russes ont aménagé. Il paraît que dans le secteur américain on est mieux logé et on mange mieux. Ici, les repas sont rares et toujours avec des pommes de terre et du mauvais pain et parfois de la soupe. Dans le foyer, je reconnais quelques femmes mais je pourrais toutes les reconnaître, on se ressemble toutes.
Il paraît que dans le secteur américain des Noirs ont été pendus parce qu'ils ont violé des femmes, certains disent même des fillettes. Ce sont les Russes qui le disent. Je n'ai jamais vu de Noirs. Des pendus, oui, mais pas des Noirs.
Partout autour de moi de la misère, du chaos, de la souffrance et de la haine. La haine m'a toujours accompagnée. Un Reich fait pour durer mille ans et qui aura tout détruit en une vingtaine d'années. Et puis cette haine que j'ai toujours connue.
Il paraît que des femmes même de mon âge se prostituent vers les Russes pour une assiettée de soupe. D'autres se font violer et battre par les Russes, je ne sais pas si c'est vrai. Depuis longtemps, je sais que la vérité n'existe pas. La peur est partout. L'angoisse est partout.
Dans la journée, on trie les pierres, les morceaux de métal et d'autres gravats dans les ruines. Et après les ruines, il y a encore d'autres ruines. Nous,sommes entre femmes, gardées par des soldats Russes ou Géorgiens ou je ne sais pas mais Soviétiques en tous cas. La plupart sont très jeunes et certains me font penser à mon fils mort en 1942 en Russie. Je n'en veux pas aux Russes, en tous cas pas à ces soldats, qui comme mon fils, ne haïssent personne, sauf si on les y oblige.

Mon père et le père de mon mari se connaissaient bien. Je crois même que leurs grands-parents étaient vaguement cousins. De toutes façons, tout le monde se connaissait bien dans notre village. Tout le village était invité à notre mariage sauf deux familles qui se sont senties lésées à cause du rapprochement des champs avec notre mariage. Le mariage n'était pas triste mais encore moins gai. Chaque famille avait perdu un fils, un mari, un frère ou un père quelque part dans une Europe que nous ne connaissions pas. La plupart avaient accepté comme une fatalité. Pas moi.
Le village comptait peu de personnes, une cinquantaine environ, alors on se mariait avec quelqu'un du village d'à peu près du même âge. C'est ce que Ernst et moi avons fait. On s'est toujours connus, on était même à l'école ensemble. Je suis allée à l'école jusqu'à 10 ans, mon père voulait que je sache lire et écrire avant d'aider à la ferme. De toutes façons, avant mes 10 ans, j'étais trop frêle pour vraiment aider à la ferme. Je sais lire et écrire. Je ne lis pratiquement rien à part quelques avis officiels et je n'écris pratiquement jamais, à part quelques comptes et papiers mais je sais le faire.
Mes deux frères étaient de bonnes personnes, courageux, travaillant dans la ferme de mon enfance en Poméranie.
Et puis un très vieil empereur, loin en Autriche, dans une ville que nous ne connaissions mal et dans une langue que nous connaissions peu leur a demandé d'aller tuer des gens qu'ils ne connaissaient pas, en Italie, loin de notre ferme. Ils y sont morts à deux mois d'intervalle, le cadet Konrad en Octobre 1917, puis l'aîné Stéfan en Décembre. Mon mari n'avait pas été mobilisé, mon fils venait de naître. J'ai toujours pressenti quand ils sont partis que je ne les reverrais plus. Quand j'ai appris leur mort, j'avais déjà pleuré leur disparition. Je n'ai jamais su où ils étaient enterrés si même ils l'ont été.

C'est un jeune soldat russe qui parle un peu polonais et allemand qui nous indique là où l'on doit travailler. Il paraît un peu intimidé quand il nous donne des ordres, il paraît presque aussi perdu que nous. Sauf que lui, il n'a pas perdu sa maison. Quoique je n'en sais rien. Je l'espère pour lui, c'est tout. Il est trop jeune pour être malheureux, ce n'est pas à lui que j'en veux. Mais on baisse les yeux quand même.
J'ai réussi à sortir quelques habits de mon petit appartement avant qu'il ne soit réquisitionné par les Russes. Je les ai mis dans une valise et quelques autres affaires dans un sac, surtout les rares photos de mon fils et aussi de mon mari. Je ne sais pas si je reverrai mon appartement, tout est chaos, tout est désordre. On m'a placé dans cette espèce de foyer sans ménagement alors que je n'étais coupable de rien mais tellement victime, mais comment pouvaient-ils le savoir. Mais je suis vivante, je le sais puisque je souffre. Depuis tellement longtemps.

L'été de mes 10 ans, j'ai définitivement quitté l'école, je savais lire et écrire et j'aimais bien aussi chanter et réciter les poésies. J'étais bien à l'école, c'était rassurant, doux, chaud, silencieux. Qu'on ne me parle pas de la sévérité des enseignants, ma maîtresse d'école, Fraülein Winkelmann était jeune et douce. Elle enseignait depuis peu. Nous étions tous les enfants du village dans la même classe, à peu près une quinzaine. Elle habitait un petit logement attenant à l'école et achetait le lait, le beurre et les œufs dans notre ferme ; j'étais fière quand elle venait. Mes parents se sentaient obligés de lui donner un peu plus de beurre ou d'oeufs qu'elle n'avait payé vu que j'étais son élève. Ils ne le faisaient pas de bon cœur ni même par politesse et encore moins pour moi mais leurs regards m'en faisaient comme des reproches. Moi, je voulais que tout le ,monde soit heureux dans ces moments-là. Mais je n'ai jamais compris pourquoi cela n'était pas possible. Même maintenant, je n'ai toujours pas compris ; je pensais que ça paraissait simple, évident et mon sourire, ma joie de la voir venir étaient tellement éphémères et remplacés par un sentiment de culpabilité que je n'ai jamais compris. Même maintenant...Quand mon petit cousin Wilfrid est mort à 7 ans, en 1897 de la tuberculose je crois, elle a pleuré à l'enterrement comme s'il était de sa famille . Et moi, j'ai davantage pleuré de la voir aussi émue que de la mort de mon cousin. J'ai compris qu'elle nous aimait.
En Juillet 1898, la classe se terminait. La maîtresse est partie de notre village, discrètement. J'en ai été tellement malheureuse. Même maintenant quand j'y pense, en triant les gravats, j'ai encore très mal.. Je ne suis plus jamais allée à l'école. Quelque chose était brisé en moi.

Le soir au foyer, on rentre toutes très fatiguées, sales, désabusées ; on a droit à une sorte de douche tous les deux jours et on doit laver notre linge en allant chercher où l'on peu de l'eau et un peu de savon noir. L'une d'entre nous qui parle quelques mots de russe nous a dit que nous étions presque privilégiées parce qu'on avait un vague toit, un lit même sale et un repas même misérable. D'autres Berlinoises vivent dans leurs ruines et doivent faire je ne sais comment ou je ne préfère pas savoir comment pour se nourrir. Je ne sais pas combien de temps tout cela va durer ni comment cela va durer, je ne sais plus rien, je subis. Dans ma ville, dans mon pays, personne ne sait plus rien, tous subissent. Et j'ai faim et je suis sale, et j'ai peur et j'ai mal. Hier, un homme a été fusillé contre un mur près de l'endroit où l'on travaillait. . Il ne portait pas d'uniforme. On a toutes pleuré en triant les ruines. Ce pouvait être notre fils notre mari, notre frère, surtout notre fils, il paraissait si jeune : c'est pour ça que nous avons tant pleuré.Son corps a été jeté dans une charrette tirée par un cheval dirigé par un Russe. Une personne assassinée et dont personne ne pourra se recueillir sur la tombe.

A la ferme, après la mort de mes frères, le soir, autour de la table dans le peu de lumière et autour de nos assiettes de soupe, peu de paroles, peu de regards. Même mon fils si jeune s'habituait à ne rien dire. Puis on se couchait. Puis on dormait. Puis on se levait et on travaillait. Ensuite, mes parents sont morts rapidement de chagrin et d'épuisement. Mon fils était petit, avec mon mari, nous n'arrivions plus à nous occuper de la ferme. Nous l'avons vendue, mal vendue dès que nous avons su qu' Ernst avait reçu une réponse favorable à une proposition d'embauche comme maçon dans une entreprise à Berlin. C'est moi qui avais rédigé la lettre de demande suite à une information que nous avait faite le maire de notre village.
Le changement de notre vie fut tel que nous étions étourdis, sans repères, sans amis, parlant mal la langue de Berlin, comme tellement de travailleurs qui venaient des quatre coins de l'empire. Nous avons habité dans un logement dans un immeuble, c'était déconcertant mais nous n'avons pas eu le choix. Mon mari était conducteur de charrette à cheval pour transporter les pierres sur les chantiers ; on construisait beaucoup à Berlin à cette époque. Moi, j'avais trouvé un emploi de couturière dans un petit atelier. Nos salaires nous permettaient de vivoter dans ce Berlin des années 20.
Il m'a fallu du temps pour m 'habituer à la ville, à cette ville. Mon fils est allé à l'école du quartier et certainement comme tous les enfants, il s'est vite adapté. Les jours succédaient aux semaines, les semaines aux mois, les mois aux années. Nous ne sommes jamais retournés dans notre village.
Et puis est arrivée cette terrible année 1929. Un immense vague de pauvreté s'est abqttue sur notre pays. Je n'ai jamais compris ni comment ni pourquoi, même maintenant. J'ai gardé mon emploi parce que j'étais bonne couturière et que je savais me servir des nouvelles machines. Il fallait beaucoup de vêtements pour l'armée. Ernst a gardé son travail aussi, il conduisait maintenant des camions, il y avait beaucoup de chantiers surtout des grandes routes larges à construire à travers le pays. Il partait toute la semaine. Nous arrivions à nous nourrir. Mal mais nous n'allions pas aux soupes offertes à ceux qui n'avaient plus rien. Nous mangions surtout. des harengs fumés et des pommes de terre. J'ai l'impression que j'ai mangé des pommes de terre toute ma vie. Mon fils est allé aux jeunesses du parti. Cela lui permettait de mieux manger et de sortir de notre quartier et puis, on nous a dit que si Ernst et moi voulions garder notre emploi, il valait mieux le faire. Alors je l'ai fait. Sans trop savoir ce dont il s'agissait.

Ce soir, nous serons quelques-unes à changer de foyer. J'en fais partie. Il paraît qu'ils nous font ,changer toutes les trois semaines pour ne pas qu'on s'habitue les unes aux autres. Je ne pense pas qu'on change de secteur. Je n'aimerais pas aller dans le secteur américain, ils ont bombardé nos villes et tué des civils. Les Russes aussi, c'est la guerre, je sais mais ils nous ont libéré des fous qui nous mentaient depuis si longtemps et qui ont fait tuer nos fils et ont tué nos espoirs. Les Russes nous ont promis aussi un monde nouveau avec des hommes égaux. C'est ce qu'ils nous disent chaque soir au foyer avant le repas. Des discours de promesses, j'en ai tellement entendus. Je ne sais pas si c'est vrai. Je me méfie de ceux qui veulent créer un monde nouveau, un homme nouveau. Mais je ne veux pas aller chez les Américains, ils ont bombardé nos villes. Et puis, ils ne connaissent pas la campagne, ils n'ont que des grandes villes. Moi, j'aimais mon village. Je n' y étais pour rien moi, je n'y suis pour rien, moi, je n'ai rien fait de mal. Jamais. Pourquoi on a tué mon fils ? Pourquoi on a tué mon mari et mes frères ? Pourquoi ma maison a été détruite ? Pourquoi on m' a fait rater ma vie ? Je suis fatiguée de la vie. Le seul moment que j'aime est celui où j'en m'endors parce que je rejoins Nikolaus. Il était mon fils. Il est mon fils.

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