Après le temps

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Pourquoi on a aimé ?

Une demande en mariage coupée nette par un accident de la route, fatal pour la future mariée... Plus qu’un texte traitant du deuil, c’est une

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Auteur de best-sellers qui n'ont pas encore été vendus. • Roman ► "À Travers" • Instagram ► "On perd pas le sud"

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Tu tiens la bague au fond de ta poche, tu t'accroches à l'or et la poussière pendant que le docteur prononce des mots que tu ne comprends pas. Tu te tiens devant la porte blanche, numéro 427, derrière il n'y a qu'un lit vide et des draps propres. Les mots se répètent, absurdes. On t'a appelé, un accident, mais rien de grave, rassurez-vous, elle est stable. Tu es venu en courant, l'hôpital n'était pas à côté, mais ta voiture c'était pire. Chambre 427 ? Ah. Attendez monsieur, le docteur va vous parler. Il parle encore et ça n'a rien à voir. Rien à voir. Rien de grave, on m'a dit ? Il y a eu des complications. Des complications ? Elle est où ? Elle n'est plus là. On a tout essayé, croyez-moi, elle n'a pas souffert. Hein ? Je suis désolé, monsieur. Quoi ? Vous pouvez aller la voir si vous le souhaitez. La voir ? Oui, enfin, lui dire au revoir. Qu'est-ce que vous racontez ? Arrêtez ça, là, ces mots, ces explications, arrêtez de parler Docteur, arrêtez, vous ne comprenez pas, on va se marier. Je vais lui faire ma demande ce soir. Elle va accepter. Elle va se mettre à rire et pleurer en même temps, ses yeux bleus seront un orage d'été, elle ne dira pas un mot, mais ce silence voudra dire oui. Ça n'a rien à voir avec ce que vous dites. Rien à voir. Rien.

PRINTEMPS

C'est quoi au juste ?
C'est votre appartement, mais pas vraiment. Elle n'est pas là ? Elle rentre toujours du travail à 18 h 15 et s'allonge sur ce lit pour lire. Mais là, elle lit à la morgue. Tu as touché sa main. Froide. Tu tombes. Un sac de sable. Le parquet t'embrasse le nez d'un coup de latte. C'est l'inondation, du sang, des larmes, des hurlements, ça s'écoule sur le chêne comme une sève morte, ça grimpe aux murs, la peinture, ça fait flotter les meubles, ça mouille les ampoules. Toi, tu ne flottes pas. Les mots disparaissent, ta tête est un trou noir, c'était juste là, ce matin, son épaule contre la tienne, ta bouche dans la sienne, et là plus rien ? Mais quoi ? Pourquoi ? Non, ça n'a aucun sens. Non.

Tu te lèves, il est 4 heures et des minutes aussi, on est jeudi ? Tu l'ignores. Tu dors sur le parquet quand tu dors, ce lit tu ne peux pas, le bois va moisir avec tout ce que tu l'arroses, tu en arraches des morceaux entiers, des échardes sous les ongles. Tu casses la télé, le tabouret, la fenêtre a failli y passer, c'est toi que tu vises, tu ne supportes plus les miroirs. Sept ans de malheur ? Si seulement. Pourquoi t'es là, sale con ? Pourquoi t'es là et pas elle ? Qu'est-ce que t'as fait pour mériter la vie, tu te crois meilleur ? Qu'est-ce que t'as fait de beau ? Tu l'as tuée, si elle ne t'avait pas rencontré, il y aurait encore du rose sur ses joues. T'as mis sa tête sous un oreiller de flanelle, ses cheveux blonds étouffés. T'as du sang sur les mains, sale con. Crève.

ÉTÉ

Qu'est-ce que t'attends ?
Avale ces cachets. Ça va faire mal ? Tu sais pas. Tu vas la rejoindre ? T'en sais rien. Tu crois pas au paradis, t'es même pas foutu d'imaginer l'enfer. Tu tiens la boîte avec des doigts éphémères. Sans elle, c'est quoi le but de toute façon ? Tu vas dormir seul ? Te lever seul ? Manger, pisser, chier, seul ? Mais pour quoi faire ? Ta solitude va ramper d'un placard, te grignoter un pied jusqu'à l'os, puis la jambe et le corps, alors pourquoi attendre ? Mais tu peux pas, même ça t'es plus capable. Tu es coincé dans les limbes pour l'éternité. Un vampire emmuré, et même en suçant tes propres veines, c'est de l'acide que tu bois.

Pourquoi tu ne l'as pas retrouvée à midi ? C'est ce que vous faisiez d'habitude. Elle n'aurait pas pris sa voiture. Pas de voiture, pas d'accident, c'est pas compliqué, alors pourquoi tu l'as pas fait ? Pourquoi tu es si stupide ? Tu aurais dû sortir ta bague au petit déjeuner, entre tartines et chocolat, à l'heure qu'il est vous seriez sur un sable blanc de Thaïlande, les doigts de pieds en quinte flush royale. Elle rêvait d'y retourner. Ko Ngai, les îles karstiques, les singes qui volent vos sacs à dos sur les mobylettes, en riant. Sa peau contre la tienne, de la colle, vous faisiez l'amour tous les jours, assoiffés. Un jour sans la baiser, tu crevais. Tu voulais entrer dans son corps, sous sa peau, dans son ventre, tu voulais être elle. Elle va passer la porte d'une minute à l'autre. Jeter haut ses talons hauts, laisser tomber sa robe et sa culotte sur un parquet fleuri. Tu sens ses griffes dans tes cheveux, l'opium de ses seins. Sa bouche, ses bras, son cul, yeux, chatte, langue, oreilles, jambes. Tu veux.

AUTOMNE

Pourquoi les gens te parlent ?
Tes collègues avec leurs têtes de collègues, tu n'en peux plus. Tu sais bien qu'ils essaient de comprendre. Du moins au début. La mort n'est qu'un mot pour ceux qui ne l'ont jamais bue. Tes journées sont plus longues encore que tes nuits. Tes semaines, des siècles. Puis les gens font comme si de rien n'était. Ils veulent te changer les idées. Mais voilà, toi tu ne veux pas. Tout est là, et ça n'a qu'à rester ainsi. Les choses à côté de toi, et toi à côté des choses. Il y a aussi ceux qui connaissent le néant, qui veulent partager, qui se croient pareil. Mais non. Non. T'en as rien à foutre de sa mère, son grand-père, son oncle. T'en as même rien à foutre de son fils de sept ans mort d'une leucémie. T'es désolé, sincèrement désolé, mais t'en as rien à foutre. Tu donnerais tous leurs enfants si ça pouvait ramener ta femme.

Ta femme. Tu t'es mis à l'appeler comme ça, tu ne sais plus quand. Ces mots ne sont jamais sortis de ta bouche, mais dans ta tête elle porte une robe de mariée, elle avance vers l'autel d'un pas de danseuse russe. Unis à la vie, à la... La bague est sur la commode de l'entrée, tous les jours, tu es incapable de la toucher. L'ordinateur tu l'éteins, sinon le diaporama photo se lance. Tu ne sais pas comment supprimer ce diaporama. Tu sais comment supprimer les photos. Non. Ses affaires dans l'armoire, c'est pareil, elles sont pliées, cintrées, par couleurs, comme elle faisait, ça forme un arc-en-ciel. Un arc-en-ciel dans ta chambre, ouais. Rien à voir.

HIVER

Noël ? Putain, Noël.
T'aimerais bien faire comme si ça n'existait pas, mais y a ta famille, y a internet. Déjà le mois dernier, c'était son anniversaire, t'as voulu te jeter par la fenêtre. Les gens ont l'air heureux. Dans les magasins, les familles, les enfants, tout ça. Tu ne comprends plus le concept du bonheur. Se faire des cadeaux. Dépenser tout pour prouver qu'on aime. L'amour ce n'est pas un smartphone ou une carte cadeau Sephora. L'amour c'est une main chaude. Ça s'arrête là.

Mais pas toi. Devant ton immeuble. Monter là-haut, entendre les gens crier 10, 9, 8, 7... Bonne année ? Non. Alors tu continues de marcher. Tu passes le coin de la rue et tu te mets à courir. L'air est polaire. Il y a des nuages sous ton visage. Tu sors de la ville, t'es jamais passé par là. Tes chaussures noires font un drôle de bruit sur le goudron. Des voitures klaxonnent. Des gens rient. Dans tes poumons, c'est un blizzard. Un incendie dans tes mollets. T'as l'impression d'avoir des seins, ils remuent. Des sacs à viande. T'as un mal de tête pas possible. Un point de côté, on dirait l'appendicite. C'est quand la dernière fois que t'as couru ? Chambre 427. Tu accélères.

Le lendemain t'as l'impression qu'un semi-remorque t'es passé dessus. En marche avant, puis arrière. T'as dormi dans ton lit. Tout habillé. Tu enlèves tout, même les draps. Tu pues, c'est infernal. Tu vas prendre une douche. L'eau brûlante te décape la peau. C'est peut-être le cas, vue la couleur de l'eau. T'as pas envie. T'as pas envie, mais tu vas le faire. Oui. Pourquoi ? Arrête les questions. Tu enfiles un jogging, un t-shirt. Où est-ce que t'as rangé ces baskets ? Plus de questions, t'as dit. En haut du placard. Elles sont blanches, t'as pas dû les mettre souvent. Tu serres fort les lacets. Dans l'entrée, ton regard tombe sur la bague. Tu la prends entre le pouce et l'index. Elle est plus légère que tu ne le pensais. Tu la reposes. Tu sors. Dans le couloir, tu cours déjà.
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Corinne Vigilant · il y a
C'est superbe ! J'aime le tempo de cette histoire tristement émouvante.
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Bruno Ginoux · il y a
Merci beaucoup Corinne :)
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Éric Comines · il y a
Quelle claque ! En apnée à vous lire. Impeccable sur la forme et le fond
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Bruno Ginoux · il y a
Merci beaucoup ! Heureux que ça vous ait plu !
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Kruz BATEk Louya · il y a
Un récit assez captivant ; emplit d'humour : il est 4heures, des minutes aussi, 😂.
Bravo !

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Lorent Godorak · il y a
C’est percutant ! L’idée du temps qui s’écoule à travers les saisons est originale.
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Bruno Ginoux · il y a
Merci ! Bonne soirée
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ESSEMLALI Ibtihaje · il y a
Très beau texte, je ne cache pas que j'ai pleuré au fur et à mesure de ma lecture :D
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Bruno Ginoux · il y a
Eh bien... tant mieux en tout cas si le texte vous a touchée ;) Merci pour le passage.
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Pat Vermelho · il y a
L'amour, peut rendre fou, s'il n'est pas assouvi, si les promesses ne sont pas tenues, pas même dites. Cette méticuleuse descente aux enfers d'un amoureux transi, trahi par le destin, est un petit joyau d'écriture. Je m'abonne M. Bruno.
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Bruno Ginoux · il y a
Très heureux, merci pour votre lecture 😉
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Michel Dréan · il y a
Une écriture qui boxe, qui frappe, qui nous bourre d'uppercuts. Désespéré et poignant ! Bravo Bruno, je suis content de vous avoir découvert.
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Bruno Ginoux · il y a
Merci beaucoup Michel, heureux de vous avoir boxé 😅👍
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hoax aka · il y a
Moi-même, je ne suis pas un grand écrivain, mais j'ai vraiment aimé cette nouvelles et j'en avais besoins d'une aussi bonne j'étais perdu dans mes propres écris et celle-ci ma redonné l'inspiration qui me manqué, je suis un peu fleur bleu je cache pas mon envie de pleurer, merci.
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Bruno Ginoux · il y a
Merci pour la lecture, tant mieux si elle vous a touché ;)
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Coda Jumper · il y a
Excellente nouvelle, pleine d'émotion ! Une belle histoire, une qualité d'écriture incomparable, ... Bravo !
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Bruno Ginoux · il y a
Merci beaucoup ;)

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