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Apprendre à vivre seul.

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Topscher Nelly

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Il faisait très chaud en cette fin d'après-midi malgré les fenêtres fermées et le ventilateur branché qui brassait de l'air chaud. Le quadragénaire somnolait, allongé sur le canapé. Il entendit une voiture se garer dans l'allée et peu après la sonnette retentit.

Nathan se leva lentement un sourire narquois aux lèvres. Karen avait encore oublié ses clés et c'est lui qui déciderait du temps qu'il mettrait à venir lui ouvrir. La sonnette retentit à nouveau, ce qui agaça considérablement le procureur. Entre la chaleur écrasante de cet été étouffant québécois et leur dispute trois heures plus tôt, il était plutôt à cran. Il accéda enfin à la porte et l'ouvrit d'un geste rageur. Il s'arrêta net en voyant les deux policiers au visage grave qui se tenaient devant lui. Il en connaissait un. Sans être amis, ils avaient beaucoup sympathisé au fil des procès.


— M Beaulieu. Euh Nathan...commença maladroitement Laurent.


Le visage du procureur se ferma instantanément. Son instinct venait de comprendre ce que son cerveau refusait encore d'admettre.


— Votre femme a eu un accident de voiture. Je suis désolé, elle est décédée. Laurent avait parlé très vite. Ne pas s'arrêter pour aller au bout de sa tirade s'était-il dit pour trouver le courage de balancer la funeste nouvelle à cet homme qu'il appréciait énormément.

Nathan ne contrôla pas le cri guttural, ce cri d'animal blessé qui venait de franchir ses lèvres. Laurent le poussa doucement vers l'intérieur de la grande demeure, suivi par son collègue blanc comme un linge. Il était nouveau et il n'allait pas regretter d'être venu. Laurent s'était porté volontaire pour l'annonce après avoir reconnu le nom du procureur sur le lieu de l'accident.

Sonné, Nathan se laissa choir sur le canapé. Il n'avait aucune réaction. Après le cri poussé quelques secondes plus tôt , il se murait dans un lourd silence. Silence troublé par le seul bruit du ventilateur.


— Je l'ai tuée, fit soudain Nathan, groggy.


—Votre épouse a eu un accident. Selon les premières constatations, elle a fait un aquaplaning suite à la pluie du début d'après-midi. Vous n'y êtes pour rien.


Nathan lui expliqua brièvement qu'ils venaient de se disputer et qu'elle avait pris le volant sous le coup de la colère. Il la revit attraper son sac à main, lui affirmant droit dans les yeux qu'elle avait besoin d'aller prendre l'air pour ne pas être encore plus désagréable avec lui. Il entendit, dans son souvenir, le moteur de sa puissante berline vrombir. Il se revit sourire déjà prêt à passer l'éponge sur leur querelle. De tempérament sanguin tous les deux, ils se disputaient peu mais à chaque fois avec fracas. Cette fois, ce n'était pas la vaisselle qui avait été fracassée par Karen mais sa propre voiture. Si lui avait une colère plutôt froide, elle était beaucoup plus théâtrale. Ce qu'il aimait dans leurs grosses et rares disputes c'était leur réconciliation sur l'oreiller qui ne manquait jamais d'arriver, souvent à l'initiative de sa femme. Il réalisa qu'il n'y aurait pas cette étape ce soir-là.


Laurent se racla la gorge espérant capter l'attention du veuf. Nathan paraissait déjà vieilli sous l'effet de la nouvelle.


— Nous allons vous laisser. Il faudra venir identifier le corps rapidement.


— Autant le faire de suite. Laissez-moi cinq minutes et j'arrive.


La procureur avait parlé par réflexe que les policiers jugèrent plus professionnel que personnel. Il monta se changer et redescendit rapidement.


— Je vous conduis et vous raccompagnerai décréta Laurent. Nathan accepta toujours en silence. Le choc le laissait complètement mutique. Ils déposèrent le nouveau policier qui sortit soulagé de l'habitacle du véhicule. il ne supportait plus cette ambiance pesante.


Laurent se gara peu après devant la morgue. Tous les regards se braquèrent vers le procureur quand il entra. Il suivit Laurent dans les couloirs et sembla réagir un peu quand il serra la main du médecin qu'il connaissait et qui était lui aussi veuf. Toutefois, il ne prononça aucun mot. Les trois hommes se dirigèrent vers la grande pièce froide. Averti par Laurent de leur venue, le médecin avait disposé le corps de Karen dans la pièce simplement recouvert d'un drap blanc. Nathan cessa de respirer normalement avec l'ultime espoir que, sous ce drap, il allait voir une autre femme mais pas SA femme. Le médecin découvrit le visage du cadavre. Nathan émit une légère plainte. Son espoir venait de s'évanouir à jamais. Il venait bel et bien de perdre son épouse.


— Elle est morte sur le coup ?


La voix du procureur fit sursauter Laurent. Il reparlait enfin mais, à nouveau, il le trouva très professionnel dans ses réactions. Un peu comme s'il n'était pas vraiment concerné par ce moment.


— Oui Monsieur le procureur. Coup du lapin confirma le médecin.


Nathan se contenta de hocher la tête. Au moins Karen n'avait pas souffert. Le médecin fit signe au commissaire de le suivre pour laisser les époux seuls un moment. Laurent, les mains dans les poches, observa le procureur à travers la grande vitre tandis que le médecin lui faisait un café. Il s'attendait à voir Nathan parler à sa femme, faire un geste mais il restait là, juste à la regarder. Il se doutait que tout devait être différent dans sa tête mais cette fausse indifférence effrayait le policier. Il était plus habitué à des pleurs et autres hurlements de douleur qu'à cette attitude froide, presque détachée.


— Doc, il ne réagit presque pas. Ça fait flipper. Il a hurlé à l'annonce et depuis c'est ce mutisme pesant.


— Il va réagir, ne t'inquiètes pas. Il a compris ce qui venait de se passer mais il refuse de l'ancrer dans son cerveau. Le déni est souvent la première étape.


Nathan, de son coté, n'arrivait pas à détacher le regard de sa femme qui semblait dormir tranquillement devant lui. Il tendit sa main vers elle au bout d'une éternité et lui caressa la joue. Il hésita une fraction de seconde avant de sortir. Il ferma les yeux et les réouvrit dans la seconde, se retourna et réalisa qu'il ne rêvait pas. Il était bien venu à la morgue reconnaitre sa femme.


Policier et médecin vinrent à sa rencontre dans le couloir. Nathan ne pipait mot mais semblait épuisé. Laurent le raccompagna comme prévu et le laissa seul. L'homme meurtri trouva le courage d'avertir son frère avec lequel il était très proche. Steven promit d'être là dans la nuit.


Quand il arriva, Steven trouva son cadet assis à la table du salon. Ce dernier se leva lentement et ils s'étreignirent fermement.


— Je suis là maintenant lui murmura Steven. Il était son ainé de six ans et comme quand ils étaient enfants, il protègerait son frère. Nathan sentit les larmes lui piquer les yeux. Il espérait qu'enfin, il allait faire exploser cette boule dans la gorge qui l'empêchait de respirer normalement. Mais en vain. Steven le força à manger un peu et l'envoya s'allonger. Il savait qu'il ne dormirait pas mais il devait se reposer.


Nathan se laissa sombrer un peu et s'éveilla en sursaut. Il toucha le côté droit du lit, le coté de Karen qui était intact et froid. Il soupira tristement. Tout ce qu'il vivait depuis la veille n'était pas un cauchemar mais sa nouvelle réalité. Il quitta le lit tout courbaturé. Son corps semblait réagir plus rapidement au stress, que son cerveau. Son esprit, lui, semblait être anesthésié.


Steven avait tout pris en main quand son frère le rejoignit. Nathan sourit malgré lui. Son protecteur était bel et bien là. Steven l'informa qu'il avait averti les membres proches de leur famille et informé le cabinet de son absence. Karen étant fâchée avec toute sa famille, il laissa Nathan décider de la marche à suivre. Il était obligé de les avertir mais savait qu'aucun membre n'oserait s'aventurer aux obsèques. Il opta pour demander à une amie à Karen de jouer les intermédiaires. L'amie en question s'écroula au téléphone mais accepta la lourde mission. Nathan raccrocha et fixa son frère. Il était au bord de craquer mais pas suffisamment pour que les vannes ne s'ouvrent. Par contre, il fallait qu'il parle.


— C'est de ma faute si Karen est morte, commença-t-il avant de tout déverser.
Il raconta son retour énervé après une mauvaise journée même s'il avait fini plus tôt. Karen était de repos. Elle l'avait apostrophé pour un papier qui devait être rempli rapidement et qu'elle n'avait pas retrouvé, à peine avait-il franchi le seuil de leur demeure. Il lui avait donné le papier avec une réflexion acerbe et le ton était monté. Excédée par le mutisme froid et dur de Nathan, elle avait attrapé ses clés et était partie faire un tour en voiture pour se calmer. Steven essaya de le rassurer mais il se doutait qu'aucun mot n'atténuerait sa culpabilité. Peu importe ce qu'on pouvait lui dire. Il savait qu'il était coupable et plus il racontait ce qui c'était passé et plus il se détestait.


Les deux frères discutèrent un moment de Karen puis Steven fit comprendre à son cadet qu'il devait organiser les obsèques. Nathan alla se préparer et suivit son frère. L'organisation lui fit presque du bien. Il savait que c'était pour sa femme mais devoir penser à tous les détails lui évita justement de trop se focaliser sur le fait qu'il ne reverrait pas son épouse. Il reçut des coups de fil de soutien. Il en filtra beaucoup, ne prit que ceux de son assistant, d'amis proches et de Laurent. Ce dernier l'informa qu'il avait tenu les journalistes à l'écart mais qu'il devait s'attendre à en voir à l'enterrement du fait de sa position.


En fin d'après-midi alors qu'il faisait un peu moins chaud, Steven ordonna à son frère de s'habiller et décréta qu'ils allaient courir. Nathan obtempéra sans aucun entrain, mais il était tellement épuisé qu'il n'eut même pas la force d'imposer un refus. Les deux frères couraient depuis leur plus jeune âge et ils avaient un très bon niveau d'endurance. Nathan fatigua vite face à son ainé qui le poussa au bout de ses limites. Enfin, excédé, Nathan s'assit sur un banc, boudeur. Son frère chercha à l'énerver davantage. Nathan le repoussa et haussa la voix avant de s'écrouler en pleurs. Steven sourit en coin. Il était arrivé à ses fins connaissant son frère par cœur. Les petites larmes se transformèrent en gros sanglots. Durant de longues minutes dans ce parc désert Nathan déversa sa peine et sa rage. Son frère le laissa se calmer tout seul.


— Comment vivre sans elle ? demanda Nathan avec l'espoir que son frère aurait la solution.


— Je ne sais pas, p’tit frère, mais tu vivras car Karen ne voudrait pas qu'il en soit autrement. Et parce que les Beaulieu sont des battants.


Nathan ne répondit pas. À ce moment précis, il n’était qu'un mari éploré mais sûrement pas un guerrier. Les deux hommes rentrèrent peu après. La vie du procureur n’était alors qu'une suite d'habitudes. Il faisait des gestes quotidiens comme un robot, sans réfléchir. La seule qui hantait ses pensées était son épouse.


Trois jours plus tard, c'est avec un beau soleil que débuta le jour des obsèques de Karen. Steven accompagna Nathan à la mise en bière de la défunte. Le procureur embrassa sa femme une toute dernière fois avant que le cercueil soit scellé à jamais. Ils attendirent ensuite, dans un silence de plomb, l'heure des obsèques.


— Allez, p’tit frère, faut y aller ! fit Steven en aidant Nathan à passer sa veste noire.


Il y avait déjà beaucoup de monde quand les deux frères arrivèrent devant l'église. Nathan vissa ses lunettes noires sur son nez, se coupant volontairement du monde. Il serra, néanmoins, quelques mains et repéra un député dans l'assistance. Nathan et Karen l'avait soutenu lors de sa campagne et ce dernier trouvait normal d'être là. Le veuf aperçu également Laurent près de deux journalistes. Nathan fut un peu soulagé. Ils connaissaient les reporters qui étaient respectueux et ne faisaient pas dans le sensationnel.


L'office commença dans l'église pleine. Nathan fixa le cercueil noir et très vite n'entendit plus vraiment le discours du prêtre. Ses pensées s'envolèrent vers son passé. Vers sa rencontre avec Karen. Vers cette soirée où il l'avait vue pour la première fois. Il avait craqué sur elle dès le premier regard mais l'attirance n'avait pas été réciproque. Karen avait répondu assez sèchement à ses compliments. Il ne baissa pas les bras pour autant, délaissa le coté drague pour s'intéresser à elle et à son métier d'infirmière. Il fut content de voir que pour une fois il ne rencontrait pas une femme qui tombait en pamoison en apprenant qu'il était jeune procureur de la couronne. Elle s'intéressa aussi à son métier ce soir-là mais sans plus.


Nathan mena son enquête et cumula les occasions de la revoir. Lui qui d'habitude fuyait les soirées les accepta toutes dès lors que leur ami commun lui confirmait qu'elle serait là. Elle soufflait le chaud et le froid à chacune de leur rencontre avec un plaisir sadique et il aimait ça.


Enfin, un soir d'hiver il arriva à la faire rire en glissant bêtement sur une plaque de verglas et en se fracturant le poignet. C'est elle qui s'occupa de lui à l'hôpital après son opération et à partir de ce moment, Karen se dit que finalement il était plutôt sympa et attirant. Ils ne se quittèrent plus et très vite Nathan décida de l'épouser. Il avait assez papillonné et souhaitait se poser et fonder une famille. Karen accepta sa proposition et ils se marièrent quelques mois après leur premier baiser.


Nathan se souvint de leur nuit de noce. Karen avait ses valeurs et s'était réservée jusqu'au mariage. Quand il la fit femme dans un cri et la vit rougir d'avoir trouvé cela très agréable, il sut qu'il avait fait le bon choix. Revenant à la réalité de cette église, il s'en voulut un peu de penser à Karen en termes de maitresse. Le sexe avait été un des ciments des murs de leur couple au même titre que la complicité, la confiance et le respect.


Il soupira en jetant un œil à ce cercueil qui trônait dans la nef et se réfugia dans ses souvenirs. Karen et lui avaient eu une union heureuse malgré les soubresauts infligés par la vie. Il se remémora leur première dispute. Suite à un gros conflit familial lié à une succession, Karen avait préféré couper les ponts avec sa famille qu'elle considérait comme toxique. Nathan n'avait jamais aimé sa belle-famille mais il avait voulu jouer les tampons et avait intimé à son épouse de réfléchir avant de tirer un trait. Ne se sentant pas soutenue par son époux, elle était alors entrée dans une colère folle alors que lui, toujours stoïque, était d'un calme olympien. Il était encore plus tombé amoureux de cette furie qui pouvait d'un instant à l'autre redevenir douce et câline.


Tous les deux avaient gravi les échelons de leur carrière, se soutenant l'un l'autre et ils avaient réussi. Ils durent aussi affronter les croche-pieds imposés par la vie quand Karen avait appris qu'elle ne pourrait pas avoir d'enfant. Ne souhaitant pas le priver de ce bonheur elle lui avait même proposé de divorcer. Ce fut, alors, lui qui se mit en colère et qui sortit de ses gonds pour la première et dernière fois. Il lui avait promis de l'aimer dans l'adversité et il ne se voyait pas vivre sans elle, avec ou sans enfants.


Ni l'un ni l'autre n'avait vu les années passer et aujourd'hui dans cette église c'était plus de vingt ans de vie commune qui s'envolaient au fil de cette messe. Nathan, derrière ses lunettes noires, sentait tous les regards posés sur lui. Tous attendaient que "The Killer" flanche. Il avait obtenu ce surnom dans son métier, laminant souvent ses adversaires. Beaucoup d'avocats et même des magistrats le redoutaient mais tous le respectaient. Bon nombre étaient venus en ce jour, suite à la parution du faire-part de décès. Un petit nombre était là par curiosité plus que par réel soutien. Des procès importants étaient prévus dans les mois suivants et certains s'interrogeaient de savoir si Nathan assurerait ses engagements et s'il serait aussi incisif qu'à son habitude. Steven sourit intérieurement se doutant des questions que se posaient les avocats présents. Il exerçait lui-même ce métier sur un autre barreau et la réputation de son frère n'était plus à faire. il savait aussi que Nathan allait se réfugier dans son travail et qu'il n'en serait que plus efficace. Le veuf reçut les condoléances de l'assistance, sans vraiment les entendre et sortit enfin de l'église.


La messe finie, le cortège partit pour l'inhumation dans la stricte intimité. Les journalistes ne suivirent pas. Ils avaient leurs photos, ça leur suffisait. Nathan remarqua la présence de son ancienne belle-sœur. Steven avait divorcé d'elle deux ans auparavant et ils n'étaient pas restés en bon terme mais Nathan fut touché qu'elle vienne. Le procureur étouffa un sanglot quand le cercueil descendit dans la fosse et qu'il y jeta la première poignée de terre. Petit à petit, tout devenait réalité alors qu'il avait vécu ces derniers jours comme dans un très mauvais rêve. Il resta longuement devant la tombe alors que tous étaient partis.


— Allez Nathan faut y aller ! fit doucement Steven au bout d'un moment. Son frère suivit et partit s'enfermer dans la chambre à leur retour à la maison. Il ne redescendit que le lendemain. Son frère remarqua qu'il avait les yeux rougis et gonflés d'avoir trop pleuré. Cela le rassura. Il réagissait vraiment.


Nathan tourna en rond une bonne partie de la journée dans la grande maison malgré la présence de son ainé.


— Steven, tu m'aideras à enlever ses affaires ? demanda-t-il en fin après-midi.


— Tu peux prendre ton temps p'tit frère, tu sais.


Nathan le bombarda du regard, soudain très en colère. Il ne contrôlait absolument aucune de ses réactions.


— Car tu crois qu'elle va revenir si j'attends !


D'un geste rageur, il envoya valdinguer plusieurs bibelots posés sur une étagère. Le fracas des objets cassés le fit s'écrouler en pleurs au milieu du grand salon. Steven posa une main sur l'épaule de son frère, l’aida à se redresser et l'attira vers lui. Nathan résista dans un dernier instant de fierté puis s'effondra contre celui qui avait toujours su l'apaiser. Il évacua très longtemps sa peine. Steven ne dit pas un mot le temps de la crise. D'ailleurs que pouvait-il lui dire ? Il attendit qu'il se calme seul ravalant ses propres larmes de le voir souffrir autant et d'être impuissant à le soulager.


-Je t'aiderai, lui confirma-t-il simplement.


Nathan se connaissait assez pour savoir qu'il devait faire disparaitre le maximum de souvenir lui rappelant sa femme. Il avait sa mémoire pour penser à elle et cela lui suffisait.


Quelques jours plus tard, sur demande de son cadet, Steven quitta la maison promettant d'être là sur un simple coup de fil. À quarante-sept ans, Nathan devait apprendre à vivre sans sa femme. À vivre seul, à vivre surtout avec ce sentiment que tout était de sa faute.


Il décida de retourner travailler une semaine à peine après les obsèques. Il savait que James, son assistant, avait fait tourner le cabinet et qu'il pouvait lui faire confiance mais il devait sortir de cette maison atrocement vide et s'occuper au maximum l'esprit. Il espérait surtout que travailler allait le fatiguer et qu'il arriverait à dormir. Ses jours se passaient dans une succession d'habitudes mais ses nuits étaient un enfer. Il découvrait les insomnies et les crises d'angoisse qui le terrassaient à en crever. Il s'était fait prescrire un anxiolytique qui ne lui fit aucun effet. Il décida de tout arrêter très vite. Il devait en passer par là et il acceptait la souffrance dans laquelle il était. Il la vénérait presque cette souffrance lui rappelant nuit après nuit qu'il était LE fautif, qu'il était l'assassin de sa femme. Le jour, il se raisonnait. Ce n'était qu'un malencontreux accident qui lui avait ravi Karen. La nuit, il était le salaud qui l'avait poussé à prendre le volant dans un état second. Il refaisait sans cesse l'histoire. Et s'il n'avait pas été aussi mauvais avec elle ? Et s'il l'avait empêchée de prendre ses clés? Il sortait de ces crises, vanné et encore plus coupable.


Le matin de son retour au cabinet, il enchaina les actes quotidiens. Se lever, se raser, se doucher, prendre son petit-déjeuner. Il était juste un robot esseulé qui apprenait à vivre avec l'absence pour compagne. Il attrapa son porte-document avec soulagement. Il allait enfin sortir de ses habitudes qui le consumaient tous les jours un peu plus. Il hésita légèrement à sortir de sa voiture. Il allait aussi pour la première fois affronter le regard de son personnel. Il respira un bon coup et se décida à entrer dans l'arène. Débouler dans les locaux du cabinet lui fit un bien fou.


— Bonjour à tous et toutes. On a quoi aujourd'hui ? fit-il, faisant sursauter les secrétaires et autres assistants qui ne s'attendaient pas à le voir arriver si tôt pour sa reprise.


Nathan surprit l'échange de regard entre James et sa secrétaire. Sa phrase d'approche était on ne peut plus claire. Il était revenu pour bosser, pas pour se plaindre ou être traité avec pitié. Il retrouva son bureau, son antre. Il sourit quand il entendit toquer à sa porte trois minutes exactement après son entrée.


— Votre café, Nathan, annonça Rose sa secrétaire qui refusait de le tutoyer malgré de nombreuses années à travailler avec lui. Il la remercia et la fixa.


— Organise une réunion dans trente minutes avec tout le monde. Ensuite, on ne parle plus de ma femme et on se remet au travail.


Rose hocha la tête et, fidèle à son efficacité hors norme, partit aussitôt faire passer le message. Il remercia tout le monde de toutes les pensées et attentions reçues avant, pendant et après les obsèques et leur assura qu'il était bel et bien revenu. Se connaissant, il s'excusa par avance d'éventuelles sautes d'humeur ou de comportements étranges mais leur promit de tout faire pour avancer avec eux comme avant.


Et le quotidien reprit son cours dans le cabinet. Nathan avait manqué à son équipe. Même si James avait géré, il n'avait pas la stature de leur boss. Nathan se plongea à corps perdu dans les dossiers mis de côté pendant son absence. Tout le monde avait été efficace et il laissa passer les quelques bévues qu'il trouva. Ils le soutenaient, il n'allait pas se montrer ingrat.


Trois mois plus tard, il entama un nouveau gros procès. James avait osé lui faire part du fond de sa pensée la veille. Gérer un dossier d'accident de la circulation avec homicide involontaire n'était pas pour lui une bonne idée.


— Karen s'est plantée seule. Elle n'a pas été victime d'un chauffard. Je saurai faire la part des choses, James.


— Si tu fais la part des choses alors explique moi pourquoi tu refuses de regarder les photos de l'impact, le testa James. Il savait aussi qu'il pouvait à tout moment réveiller la colère du « Killer » mais il devait s'assurer qu'il était apte à gérer ce procès sans trop de mal. Nathan ne s'énerva pas de l'audace de son assistant. Il reconnut même qu'il avait raison. Ils regardèrent, enfin, les photos qu'il refusa de comparer avec celles qu'il avait vu de son épouse. Le procureur dormit encore plus mal cette nuit-là.


Il arriva très angoissé au tribunal le lendemain. C'était son premier gros dossier depuis la mort de Karen et il n'avait pas opté pour le plus simple.


Il reprit ses marques instantanément. Il était né procureur se plaisait à lui dire Steven depuis longtemps. L'art des réquisitoires coulait dans ses veines. Son frère était venu cette fois pour le voir replonger dans son métier.


S'il avançait dans son deuil, Steven et James le trouvèrent plein de colère cette fois. Il savait être amer, ironique, ferme dans ses audiences mais la colère n'était pas dans ses habitudes. Ce sentiment faisait partie du processus de deuil mais son frère estimait qu'il n'avait pas sa place à ce moment précis.


— Monsieur le Procureur, pour la dernière fois, je vous demande de vous contenir, gronda le magistrat alors que l'avocat de la partie adverse objectait à tout va.


Le « Killer » venait de se faire remettre en place pour la première fois en autant d'années. L'avocat, mesquin, y alla de sa remarque sur le fait que des considérations personnelles ne devaient pas interférer dans le procès. Nathan bondit vers l'avocat mais se retint immédiatement. Il sentit la crise arriver et, se retournant vers le juge, demanda une suspension d'audience. Il fusilla l'avocat du regard. À ce moment précis, il méritait son surnom. Le juge accepta de faire une pause et rappela aux deux parties les règles dans son tribunal.


— Je sais que tu es en colère contre le monde entier mais fais-en une force pour être encore meilleur. Ne laisse pas ta hargne détruire tout ce que tu as construit, lui rappela Steven.


— Il ne me reste que ça de toute façon.


— Nous sommes d'accord. Alors tu retournes dans cette salle et tu me tues l'abruti d'avocat que tu as en face avec tes armes de procureur et non avec tes sentiments !


James avait assisté à l'échange entre les deux frères sans rien dire. Il trouvait cela touchant et percutant.


À compter de ce jour-là, Nathan redoubla d'efforts pour exceller et mit toute sa haine, sa tension au service de son métier. Il devint redoutable, énervant ses adversaires au point de les pousser vers la ligne à ne pas franchir.


Les mois passèrent et l'absence de Karen devint moins douloureuse. Elle occupait toutes ses pensées quand il n'était pas au cabinet mais il souffrait moins. Il culpabilisa un peu le jour où il se surprit à rire après avoir accepté une invitation chez des amis. Il reprenait goût à la vie et se construisit un nouvel équilibre. Il avait personnalisé leur maison occultant la présence de Karen sans toutefois l'anéantir.


Deux ans plus tard, le lendemain du jour de la mort de karen qui avait été difficile, il avait suivi son frère et son neveu à une fête foraine. Le gamin força son oncle à consulter une voyante. Le procureur, très sceptique mais voulant faire plaisir à l'adolescent, ressortit troublé de cet échange. Il tut ce qu'elle lui avait prédit et oublia tout dans la foulée. Il rentra chez lui retrouver sa solitude mais empreint d'un sentiment nouveau qu'on appelle espoir.
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Marie Saintemarie · il y a
j'aime beaucoup cette tranche de vie et la manière dont elle est racontée.
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Keith Simmonds · il y a
Une belle histoire bien écrite et fascinante ! Mon vote ! Grâce à vos votes, “Ses lèvres rougissent” est en FINALE pour le Grand Prix Printemps 2018. Une invitation à renouveler votre précieux soutien ! Merci d’avance et bonne soirée !
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M. Iraje · il y a
Une longue et belle nouvelle, ouverte sur l'espoir. La vie continue.
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Louisa · il y a
Pauvre Nathan, après toutes ces épreuves terribles la voyante lui a redonnée espoir. Il faut s'y accrocher pour continuer le chemin. Belle histoire
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Christopher Olivier · il y a
Belle histoire triste mais réaliste
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> Mila < · il y a
Terrible histoire !
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