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Ratiba Nasri

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Le regard de Sophie fut attiré par un appartement situé rue de la Tour à Paris. Il possédait un salon/séjour parqueté, une cuisine aménagée, trois chambres spacieuses et une salle de bains distincte des toilettes. Sa superficie effleurait les 100 mètres carrés. L’annonce récente stipulait de téléphoner pour connaître le prix.
Sophie composa le numéro affiché.
— Agence "Biens de prestige" ! Magalie Duval à votre écoute.
— Bonsoir, j’appelle pour l’appartement P3446. Je voulais savoir s’il était toujours disponible ?
— Oui, il est toujours vacant ! Il vous intéresse ?
— Oui. J’aimerais connaître son prix.
— Il est proposé à Huit cent mille euros.
— Vous êtes sûre ? Ce prix me semble en dessous du marché.
— Sûre et certaine. En charge de la vente, je connais parfaitement le dossier. Mon client est pressé. Il vient d'acquérir une villa à Cannes et a besoin de fonds pour financer son projet.
Sophie prit rendez-vous le lendemain à 14 heures pour la visite. Elle raccrocha et courut annoncer la nouvelle à Maxime, lequel sortait de la salle de bains.
***
L’agent arriva à bord d’une mini Cooper noire. C’était une blonde d’une cinquantaine d’années, très sympathique. Elle expliqua que l’immeuble était calme ; la plupart des propriétaires vivaient à l’étranger. Le bien à vendre appartenait à M. Gérard Dorset, un avocat spécialisé en droit des affaires. Agé et fatigué, il souhaitait se retirer dans le sud pour profiter d’une retraite méritée. De graves problèmes l’opposaient à son fils unique -ils ne s’adressaient plus la parole depuis deux ans-. Son départ lui permettrait d’oublier ses soucis familiaux.
L’appartement, fidèle aux photos postées sur le site de l’agence, était lumineux et doté d’une vue conforme à leur attente. Quant au parking en sous-sol, c’était inestimable dans la capitale !
À l’agence, Mme Duval leur offrit un café et s’installa à son bureau avec le dossier posé devant elle. Elle leur apprit que le bien avait reçu la visite d’un couple ce matin, très intéressé. Il attendait une réponse de la banque.
Sophie expliqua qu’ils avaient déjà accompli les démarches et que la banque leur prêterait huit cent mille euros. Elle présenta les documents qu’ils avaient pris le soin d’emporter : simulations bancaires, bulletins de paie, impôts sur le revenu...
— Vous n’avez pas de prêt en cours ?
— Non, aucun. Le prix est-il négociable ?
— Malheureusement non. Le propriétaire est catégorique là-dessus. L’appartement est déjà en dessous du prix du marché...
Le téléphone sonna. Magalie Duval s’excusa et prit l’appel.
Les époux Belignet écoutaient, bouche bée, les propos de l’agent. Celle-ci parlait de l’appartement qu’ils venaient de visiter. Magalie annonça qu’elle allait voir avec le propriétaire et raccrocha.
— Excusez-moi, le couple, qui a visité l’appartement ce matin, vient de recevoir l’accord de leur banque pour le prêt. Il propose de payer un acompte de dix pour cent au propriétaire afin de bloquer le bien en attendant de signer le compromis de vente. Je suis désolée pour vous !
Les jeunes gens pâlirent en entendant ces mots.
— Attendez ! dit Maxime. Nous sommes intéressés par cet appartement et prêts à offrir un acompte de vingt pour cent au propriétaire. Pouvez-vous s’il vous plaît lui parler de notre offre ?
Mme Duval s’entretint longuement avec le propriétaire : elle parla de la situation financière des deux couples, de leurs propositions respectives. Sophie et Maxime suivaient avec anxiété la conversation qui se déroulait. Magalie Duval raccrocha enfin le combiné et leur sourit.
— Bonne nouvelle, M. Dorset a décidé d’accepter votre offre. Il pense que votre dossier est plus solide. Il souhaite obtenir l’acompte dès que possible. Soyez sans crainte, je vous remettrai un reçu pour preuve.
Les époux remercièrent Magalie Duval.
Les jours suivants, ils se projetèrent dans l’appartement. Ils regardaient sa fiche et se rendirent sur place afin de mieux connaître le quartier.
Lors de la signature du compromis de vente, Mme Duval leur apprit que l’autre couple était furieux de ne pas avoir été retenu. Elle avait promis de leur trouver un appartement équivalent. Les Belignet écoutaient poliment mais distraitement l’agent. L’important était la conclusion de la vente.
Un soir, Sophie repéra, parmi les factures et autres prospectus, une enveloppe anonyme rouge. Intriguée, elle l’ouvrit et faillit faire un arrêt cardiaque. Sur une feuille de papier A4 blanche, quelques mots avaient été saisis à l’ordinateur :
PREMIER ET DERNIER AVERTISSEMENT
NE SIGNEZ PAS L’ACTE DE VENTE POUR LE NOUVEL APPARTEMENT
OU VOUS MOURREZ !
 
Sophie, horrifiée et tremblante, avertit Maxime qui devint blême à son tour. Après avoir lu et relu la lettre et avoir examiné l’enveloppe, qui ne portait ni timbre ni cachet de la poste, ils avertirent la police.
Au commissariat, le policier prit la lettre de menaces au sérieux. Il convoqua Magalie Duval. Celle-ci parla de ce couple déçu de ne pas avoir pu acheter l’appartement. Le mari et la femme furent entendus et déclarèrent qu’ils n’avaient rien à voir avec cette damnée lettre. Le policier observa cet couple étrange : le mari au regard fuyant, et la femme tétanisée par la peur. Il se contenta de leur adresser un avertissement verbal avant de les relâcher.
Il expliqua aux jeunes gens que c’étaient sûrement ces deux abrutis qui avaient expédié la lettre. Il les tiendrait à l’œil. Confiant, il classa l’affaire sans suite.
Maxime se chargea du courrier. Sophie, épouvantée à l’idée de recevoir une lettre identique, avait des angoisses permanentes.
La vie reprit son cours. La boîte aux lettres redevint leur amie, et ils oublièrent ce fâcheux incident. Ils parlaient projets et étaient impatients d’emménager.
Les époux Belignet signèrent l’acte de vente définitif chez le notaire. Magalie les invita à dîner pour fêter l’événement et sa belle commission.
Après le  repas, ils sortirent sur le parking afin de rejoindre leurs véhicules personnels. Un individu armé fit irruption sur le parking et se mit à tirer. Maxime s’écroula, mortellement touché, tandis que Sophie et Magalie tentaient vainement de fuir. Le tireur déchargea son arme avant d’être maîtrisé par le vigile de l’établissement et deux clients courageux, venus porter secours aux malheureux.
Sophie décéda lors de son transport à l’hôpital, et Magalie mourut au petit matin.
La police fut dépassée par les événements. Il y avait un mort, des blessées, des témoins choqués, hystériques, et un homme au regard dément. On l’avait ligoté grossièrement avec une vieille corde traînant dans un tiroir de la cuisine du restaurant.
Au commissariat du seizième arrondissement, il fut conduit dans une petite pièce sans fenêtre, pour y être interrogé. Les policiers voulaient comprendre le motif qui l’animait lors de la fusillade. D’autres clients se trouvaient sur le parking, mais le tireur s’était acharné sur les trois victimes. Les policiers lui demandèrent de décliner son identité, de s’expliquer :comment les connaissait-il ? Pourquoi les avait-il tués ? À qui était l’arme ?
L’homme ne répondit à aucune question. Il se contentait de répéter que son père avait promis de lui léguer cet appartement bien situé.
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Guy Bellinger · il y a
Un suspense excellemment mené. Le finale, imprévisible, est subtilement amené. J'ai été captivé de bout en bout.
Arriverai-je à vous captiver moi aussi ? Essayez « Mille... et trois » (https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/mille-et-trois). Qui sait ?

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Ratiba Nasri · il y a
Merci Guy pour ce beau retour.
Je viendrai vous lire avec plaisir :-)
A bientôt !

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