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Francois Henault

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En compétition

Elle m’attendait.
C’était moi qu’elle voulait. Personne d’autre. J’étais celui qu’elle avait désiré. Depuis toujours. Rien que ça. Une intime conviction, soupesée, justifiée, longtemps mûrie, trop longtemps contenue. Elle s’est épanchée un soir d’été étouffant, sans prévenir, comme ça, tout à trac. Une cataracte.
J’ai tout de suite pensé qu’elle tenait de la toquade, ou de l’égarement. Je n’avais jamais tenté le moindre effort pour ne serait-ce qu’attirer son attention, l’intriguer ou l’émouvoir. Je m’étais promis de ne plus jamais m’engager sur ce terrain-là. Chat échaudé...
Je revois son visage s’incliner sur son épaule. Elle semblait s’interroger ou peut-être demeurer abasourdie par tant de balourdise. Puis, scandant chaque syllabe, elle a dit le plus ingénument du monde, mais parce que c’est toi...
Platitude effarante. J’aurais dû m’y attendre. Je lui ai demandé malgré tout si elle plaisantait. Non, non, absolument pas. J’ai insisté, mais encore ? Explique-moi...
Elle a soupiré, puis assuré qu’elle n’y pouvait rien, qu’elle m’avait choisi entre mille, que c’était ainsi, ça ne s’expliquait pas, les mots sont infirmes, je devais bien le savoir. Elle m’a encore fixé un long moment en silence, avant de conclure : tu ne sais donc pas lire dans mes yeux ?
J’avoue que je n’ai jamais su déchiffrer son espéranto oculaire. Ses grands yeux bleu délavé fichés dans les miens avec insistance, l’un après l’autre, fouillaient, sondaient, espérant découvrir je ne sais quel aveu essentiel. Et moi je les regardais sans les voir, deux diamants d’une transparence stupéfiante. Impossible de s’y accrocher, de s’y poser, s’y reposer. Deux puits de lumière bleutée qui vous aspiraient dans les profondeurs inconnues.
Qu’elle ait jeté son dévolu sur ma personne m’apparaissait inconcevable. Ou pour le moins délirant. Qu’elle éprouvât une telle inclination pour moi, oui, pour moi, devait relever de l’aveuglement involontaire, ou d’un vertigineux malentendu.
Il faut vous dire que j’ai toujours été d’une redoutable insignifiance. Oui, sans fausse modestie, un type des plus ordinaires, incolore et inodore, ayant fait vœu de silence d’un chartreux. Pas de conversation, pas de sens de la répartie. Pas d’esprit, et encore moins d’humour. De la séduction, du charme ? N’en parlons pas. Je n’ai jamais réussi à entretenir une liaison. J’en avais fait l’expérience. Une seule, je l’accorde, mais probante et suffisante. Un acte de naissance à la réalité des choses, des hommes et des femmes en particulier.
J’avais dix-huit ans.
Le jour même de la rentrée de la Faculté des Lettres de B., j’étais tombé nez à nez sur Antoine, l’un des internes de mon lycée qui ne savait que faire après le bac, si ce n’est enfin mettre en pratique son soi-disant donjuanisme invétéré dont il nous rabattait les oreilles à longueur d’année. C’est le jour d’ouverture de la chasse, m’avait-il confié. Il venait tâter le terrain. Flairer le vent. Jauger la qualité du gibier. Il tenait à m’initier à son expertise en matière de sélection raisonnée de ses proies futures. Et s’était donc posté dans l’une des dernières rangées supérieures de l’amphi, un observatoire idéal selon lui, une palombière. Il fallait voir sans être vu.
Je n’ai bien sûr rien retenu de ce premier cours magistral du maître de conférences, ni des leçons d’anatomie comparée du présumé Casanova assis à mes côtés. Un groupe de quatre ou cinq étudiantes enjouées avait occupé des sièges de la travée inférieure. L’une d’elles, sa blondeur solaire s’était embrasée dans la cohue vers des places disponibles, avait pris place devant moi. Une heure durant, j’ai folâtré sur la courbe de ses reins et les ondulations de ses boucles d’or faseyant sur sa nuque et ses épaules, papillonné sur le bandeau de peau nacrée que découvrait un pull-over manifestement trop court. Sa taille menue s’évasait sur des hanches que j’aurais volontiers empoignées de mes mains.
On se levait. Casque d’or s’est alors subitement retournée vers moi et m’a décoché, oui, à moi, je ne rêvais pas, l’un de ces sourires uppercuts qui vous estourbissent sur-le-champ. Et ses yeux rivés dans les miens, m’a lancé un improbable allô... Pris de court, j’ai répondu par le même allô, interrogatif celui-là, suggérant plutôt mon profond désarroi. Elle s’est esclaffée. Puis constatant sans doute mon ahurissement persistant, elle m’a dit que le halo germanique était l’équivalent du hello anglo-saxon... Je n’avais donc jamais voyagé ?
Malgré ou à cause de ma naïveté du candide jamais sorti de ses frontières géographiques et mentales, elle m’a déclaré de but en blanc qu’elle était allemande, envoyée par Erasmus à B. pour l’année universitaire, et qu’elle se prénommait Clara. Puis elle a conclu de sa voix de cristal mâtinée d’un accent bavarois des plus savoureux, tu viens prendre un café ? J’ai bafouillé un oui, bien sûr, si tu veux, décontenancé par la spontanéité et la hardiesse de sa proposition. Elle m’intronisait d’autorité dans une nouvelle existence après dix années cloîtré dans un internat religieux.
Dès lors, nous passions trois ou quatre soirées par semaine sur la même banquette d’un bistrot du centre ville, La Demi Lune... Frénétiques parties de flipper. Joutes homériques de billard américain dans le brouillard dense d’une arrière-salle enfumée. Bière après bière, cigarette après cigarette, et jusqu’à fermeture de l’établissement, les chamailleries enflammées à propos du gestus brechtien et du principe de distanciation dans Le Paradoxe du Comédien de Diderot, l’échange de nos souvenirs d’enfance, la lubie d’un tour du monde en auto-stop...
Un soir, pour le coup désinhibé par quelques chopes de Dunkelbier, j’ai enveloppé sans préméditation son genou de ma main. Il s’offrait là, à moi, tout rond, tout blanc, appuyé contre le mien pour être saisi, pressé, caressé... Elle a continué de me regarder comme si de rien n’était, sans exprimer aucune gêne, puis s’est penchée vers moi, un peu plus près, son visage tendu vers le mien, les yeux mi-clos. Je me suis alors approché du sien, et mes lèvres sur ses lèvres...
Mon premier baiser.
Chaste et léger, quasi platonique. Elle a retenu ma main maintenant remontée négligemment sur sa cuisse de nymphe, et jetant un regard circulaire, m’a signifié que nous n’étions pas seuls dans le café. Je me suis aussitôt écarté, et j’ai poursuivi notre conversation, ma main prisonnière de l’une des siennes, posée sur sa peau soyeuse.
Ensuite... Ensuite elle a glissé un bras derrière ma nuque. Elle souriait tandis que je parlais, parlais, pérorais, tâchant de combler son silence énigmatique. Son regard me galvanisait. Je m’éveillais d’un long sommeil, me glissais hors de ma chrysalide, plus spirituel et plus subtil, volubile et même euphorique... Je rêvais ma vie future avec elle.
Je flottais. Elle était ma promesse. J’étais donc amoureux.
Nous fréquentions assidûment un ciné-club en ville. Trois jours après cette soirée inaugurale au café, nous devions nous rendre à la projection de L'Évangile selon saint Matthieu de Pasolini (n’est-ce pas étrange de conserver après tant d’années, aussi exacts, aussi intacts, les détails précis des secondes fatidiques de sa vie !), j’ai toqué à la porte de sa chambre de la Cité U, attendu un moment avant qu’elle ne se décide à l’entrebâiller, en peignoir à peine ajusté, découvrant ses épaules nues. Elle m'a soufflé d’une voix éteinte qu’elle était ce soir-là indisposée et que... « C’est qui ? » a fait une voix masculine derrière elle. Antoine ! J’ai détalé vers l’escalier. Elle ne m’a pas rappelé. J’étais de trop.
On ne m’y reprendrait plus.
Je n’ai donc jamais connu le succès des beaux-parleurs et des boute-en-train, ni des gueules d’ange et des bien bâtis. De ce point de vue-là, avec l’âge et une vie sédentaire, je suis devenu genre petit bedonnant binoclard asthénique. Un personnage de Sempé, vous voyez ? Pas de singularité. Pas d’aspérités. Rabotées. Limées. Poncées. J’avais choisi d’être lisse. Plus aucun événement fâcheux ne s’y accrocherait. Plus de passé, pas de futur. Terré dans mon for intérieur, armé, casqué. Non pas anxieux ou déprimé. Mélancolique peut-être comme le sont les éclopés d'une rencontre amoureuse malencontreuse. Non. Déterminé à un bonheur aménagé dans une forteresse lointaine aux confins du réel. Capitaine Drogo du Désert des Tartares...
Depuis toujours, j’avais observé mes congénères exécuter, souvent avec virtuosité, les grandes scènes de la comédie humaine, les mésententes, les flatteries, les ruptures, les mensonges, les réconciliations, les malentendus, les hypocrisies, les conspirations, les trahisons, les cachotteries, les embrouilles... Spectateur ironique du dernier rang, je me gardais bien de participer de trop près à ce théâtre d’ombres des mascarades que chacun avait l’air de jouer avec une sincérité stupéfiante.
La vraie vie était ailleurs. Dans les livres. 
Depuis tout gosse, je m’enfouissais dans les livres. Au dortoir, tapi sous la couverture de mon lit, à l’aide d’une lampe de poche. En classe, figé dans la pose de l’élève concentré sur le livre de cours savamment disposé sur le bureau, dissimulant un roman ouvert sur les genoux. Ah, Les Chemins de la Liberté englouti au réfectoire, dans la cour, et même dans le fond obscur de la chapelle du pensionnat les jours de pluie ! Parfois sans comprendre un traître mot de passages émaillés de subtilités trop abstraites, ou de mots abscons. Qu’importe, le ciment gris des bâtiments et le grillage des fenêtres haut percées se volatilisaient, comme le cynique tintement de la cloche qui rythmait heure par heure notre existence monacale. Les autres pensionnaires ? Des ectoplasmes condamnés à la même indifférence réciproque.
Bref, j’ai dévalisé, pillé, razzié la bibliothèque de l’internat, me réservant les meilleurs morceaux pour ma consommation personnelle. J’en étais devenu le responsable attitré. Combien en ai-je séquestré de ces personnages truculents, monstrueux, tourmentés, drolatiques, pathétiques, passionnés, dévoués, paumés, cupides, sordides, salauds ? À moi seul, tous les personnages ! L’humanité tout entière, dévoilée, éclairée, révélée, jour après jour, inépuisable...
Le bonheur.

Et puis j’ai obtenu après la fac un emploi à la bibliothèque de B.
Mon occupation ? Cocher le numéro des titres sur un ordinateur. Réceptionner les retours. Les classer et ranger avec précaution, à leur place, bien droits côte à côte sur les rayons. J’étais rodé.
Adossé aux rayonnages, je rendais un culte à ces tranches de vie luisante, grosses de promesses d’une aventure encore secrète, touchais leur couverture comme des reliques, humais l'odeur de leurs pages et me coulais au hasard dans quelque passage qui déterminait ainsi mon choix. Et j’en raflais certains, le soir venu.
Pourtant, chaque titre qu’un adhérent arrachait des rayonnages a fini par devenir pour moi un crève-cœur. On me dévalisait. On me dépouillait. D’autant que les ouvrages passaient de main en main, palpés, triturés, souillés semaine après semaine, comme de vulgaires prostituées...
Un retard de retour m’exaspérait. Un volume rendu esquinté, écorné, maculé, griffonné de petites croix, tatoué d’accolades dans la marge ou de soulignements, me mettait hors de moi. On le profanait. Il fallait me refréner pour ne pas houspiller l’emprunteur fautif. D’autant qu’il avait commis, l’infâme, le sacrilège d’appeler les livres « ces bouquins ». Impardonnable blasphème...
Plusieurs fois, mon chef m’a demandé de tempérer mes réprimandes. Il comprenait mes indignations, mais il fallait ménager nos adhérents si nous voulions les conserver, et justifier l’ouverture d’un service public.
Moins d’emprunts signifiaient cependant que les livres dont j’avais la charge subiraient moins de sévices, et seraient ainsi préservés.
Un jour, mon chef m’a changé de poste. Je savais pourquoi : j’avais eu le tort de signifier à un ponte du conseil municipal ses quatre vérités, pour une auréole de café laissée sur la page de garde du livre qu’il rapportait. Sans s’excuser du préjudice.
Exit de l’accueil.
J’ai alors occupé un petit bureau du troisième étage mansardé, chargé de rédiger des fiches de renseignements et des résumés de nouveaux livres, à archiver des articles de revues récemment acquises, etc.
J’effectuais mon boulot consciencieusement, heureux locataire d’un petit bureau qui donnait sur les toits de la ville et un marronnier planté dans le jardin du bâtiment, employé modèle, toujours ponctuel, toujours affable. Irréprochable pour mon plus grand confort. On me laissait tranquille, je ne dérangeais guère, j’étais invisible. On s’était habitué, à la longue.
Je descendais à l’heure des pauses dans la petite pièce où crachotait la machine à café, et je retrouvais sans déplaisir mes collègues, en majorité des femmes. J’assistais en silence leur joute quotidienne consistant à s'immiscer et s'imposer dans la conversation, la détourner ou la monopoliser sur des sujets d'autosatisfaction à peine voilée.
C’était à celle qui avait dégoté la plus remarquable affaire des soldes, déniché le plus exceptionnel des week-ends à Leningrad, Londres ou Lisbonne, dévoré en deux soirées, oui, je vous jure, un roman de quatre cents pages, obtenu de haute lutte, dans un salon du livre, la magistrale et authentique et fabuleuse dédicace signée Amélie Nothomb, Fred Vargas ou Jean-Christophe Rufin...
Elles rivalisaient, paradaient, se pavanaient, à grand renfort de « Moi, je...». Elles se glorifiaient modestement de l'époustouflante de leurs rejetons, d’une intelligence précoce exceptionnelle, cela va sans dire. Rapportaient incidemment les louanges qu’on leur avait prodiguées à propos d’un tricotage fait main, leur ligne sportive, ou leur aptitude confondante de conteuse émérite. Il fallait bien qu’elles en parlent : qui aurait sinon reconnu leur valeur ? Elles captaient ainsi l’attention de toutes, réduites à l’admiration forcée par tant de perfection et de prétention affichées. On n’en pensait pas moins. C’était le côté scène.
Côté coulisses, mon petit bureau sous les combles du troisième, l’une après l’autre, elles me rendaient visite de temps à autre sous un prétexte quelconque, en coup de vent, et cancanaient quelques minutes, en toute quiétude. J’étais une tombe. Mon silence devait signifier approbation, ou bienveillance. Je ne commentais pas. Je n’avais rien à leur raconter... Je les écoutais donc avec la neutralité imperturbable d’un psychanalyste, mais secrètement fasciné par leur habileté à distiller un soupçon sur une telle, inoculer la défiance sur telle autre, entretenir une rumeur, initier un ragot. Elles me racontaient, jour après jour, le roman noir et véridique des relations humaines. Il n’empêche, je n’ai jamais cessé mois après mois, année après année, d’être surpris par tant d’acrimonies et d’inimitiés réciproques, qu’elles semblaient oublier sitôt franchie la porte de mon cagibi.
Voilà pourquoi à la bibliothèque de B. où j’ai travaillé près de trente cinq ans, j’ai toujours passé inaperçu ou presque, satisfait de mon insignifiance.

Et Elle ? Elle... Elle devait être d’une autre espèce. Comment ne m’en suis-je jamais rendu compte ? Vivait-elle hors-circuit, elle aussi ?
La première fois qu’elle m’a rencontré (j’avais la trentaine passée), j’étais hospitalisé pour une hernie carabinée. Recroquevillé sur un lit d’hôpital, je suais de fièvre et tremblais plus encore d’une peur panique de l’opération. C’était idiot de ma part peut-être. Je n’étais jamais passé sur le billard. L’idée que je ne pouvais jamais me réveiller après une anesthésie générale me terrifiait.
J’ai avalé un somnifère et un antalgique qu’une infirmière du service avait sans doute déposés sur la table de nuit. Leur effet soporifique fut très relatif. L’appréhension du lendemain me tenait éveillé. J’ai lu longtemps, et j’ai fini par somnoler.
Mais c’est au cours de cette nuit-là qu’une vague silhouette blanchâtre a semblé voleter autour de mon lit, vaporeuse, papillonnante. Ses mains délicates ont soulevé mon bras et pris ma tension. Ses doigts translucides se sont posés sur mon poignet. Ô ce contact soyeux... Et son visage s’est approché du mien. Et j’ai respiré un souffle tiède, un parfum frais qui odorait le printemps, le parterre d’un sous-bois éclaboussé de rais de soleil.
Je l’ai entraperçue les nuits suivantes après l’opération. Elle me fixait de manière étrange dans la luminosité bleutée de la veilleuse, comme absorbée par sa vision. Elle entrait là, dans la chambre, à chaque heure de la nuit je suppose, s’arrêtant longuement au pied de mon lit. Ses effluves de senteur printanière émoustillaient mes narines. Entre mes paupières mi-closes, je la devinais m’observant. Silencieuse. Mystérieuse. Figée ainsi qu’une statue de marbre blanc d’un jardin public. C’était Elle. Infirmière de nuit.
Quelques jours après ma sortie de l’hôpital, un soir, on a sonné à ma porte. Je n’attendais personne. J’ai regardé par l’œilleton.
Il y avait là, dans la lumière glauque du couloir, une jeune femme. J’ai tourné le verrou et entrouvert le battant, comme toujours un peu méfiant. J’ai dû la regarder un long moment, interdit par sa présence improbable. Elle souriait, les yeux pétillants de malice. Bonsoir ! C’est moi !
Avant que je ne puisse lui répondre, elle s’est glissée dans l’entrebâillement comme si elle rentrait chez elle et connaissait les lieux. Elle a pénétré dans le salon, s’est libérée de sa longue capeline bleu nuit par un mouvement ample et tournoyant qui a répandu une senteur de muguet que j’ai reconnue sans hésiter. Et se retournant vivement vers moi, elle m’a dit avec un ton guilleret, alors, comment va le convalescent ?
Souvent le soir, elle m’a rendu visite. Je n’ai rien fait pour l’en dissuader. Pourquoi l’aurais-je fait ? Elle ne me dérangeait pas. Je m’y habituais. Elle s’invitait, s’installait, sortait d’une poche de sa capeline un bâtonnet d’encens qu’elle allumait, puis une ou deux bougies, prenait au hasard l’un de mes vinyles qui tapissaient les murs du salon pour le placer sur la platine, mettait en marche l’appareil, et sans demander mon avis, éteignait le plafonnier avant de s’asseoir en tailleur dans son fauteuil, toujours le même.
Elle créait ainsi une atmosphère dont je n’avais jamais eu l’idée auparavant. Un rituel banal de cérémonial amoureux, paraît-il, d’après ce que j’ai pu lire. L’éclairage diffus, l’odeur d’encens et la musique en sourdine transformaient mon salon en alcôve propice à l’échange complice de nos futures confidences.
Et cependant, débutait entre nous un échange muet de regards, les siens emplis de douceur, les miens lourds d’un détachement supérieur. Peut-être espérait-elle que j’entame un sujet de causerie ? Mais je n’avais rien à lui dire. Rien de profond ou d’essentiel. Je n’ai pas de conversation, je l’ai déjà dit, et je déteste les babillages de salon de coiffure ou les caquetages de terrasse de café. Je me réfugiais alors dans un roman après avoir allumé le petit luminaire à pince accroché au dossier de mon fauteuil voltaire.
Je la soupçonnais de passer toute la soirée à m’observer ainsi, lisant.
Quand je levais à l’improviste les yeux sur elle, je la surprenais assise dans la même position à me veiller de ses grands yeux éthérés, le visage entre les paumes de ses mains, les coudes sur ses genoux. Elle me dévisageait, un sourire sibyllin aux lèvres, à peine esquissé, un brasillement dans la prunelle. Mona Lisa, vous voyez ? À son nez qui se plissait, aux froncements de ses sourcils, je pressentais qu’elle m’interrogeait, tout l’air d’attendre quelque chose de moi.
Au début, sa présence incongrue dans mon deux pièces cuisine du cinquième étage m’interrogeait, me tracassait même, et puis, avec le temps, je me suis dit que c’était là une lubie de sa part. Elle paraissait heureuse de l’investir. Cela semblait la rendre heureuse. À chacun sa marotte, n’est-ce pas ?
Une nuit, c’était quelques jours après m’avoir retrouvé, je ne lui avais rien demandé, elle m’a dit qu’elle avait imaginé mon visage avant de me rencontrer à l’hôpital. Qu’elle l’avait même modelé à la terre glaise. C’était incroyable ! J’ai cru qu’elle déraillait. Que j’avais affaire à une mythomane qui inventait une de ces histoires abracadabrantes censées m’appâter, ou justifier sa présence chez moi. Elle avait sculpté au couteau, affirmait-elle, dans un atelier d’arts plastiques, une tête d’homme en argile. La mienne. Oui, la mienne... Je n’ai pas su dissimuler mon incrédulité.
Elle l’a sortie avec précaution d’un cageot, enveloppée d’une couverture, et posée sur la table en merisier du salon. J’ai cru défaillir. Ce visage façonné dans la glaise... Aucun doute possible. Yeux globuleux, cheveux plats ondulés, nez patate, moustache broussailleuse, je vous passe les détails. Elle m’avait sculpté sans me connaître. Sans savoir, prétendait-elle, que le modèle vivant existait réellement quelque part.
Je suis resté médusé de longues minutes, à me demander comment je devais réagir. M’en réjouir, m’en inquiéter, m’en désoler ? J’ai choisi de m’en amuser. Après tout, je devenais son fantasme, corps et biens. Ça me flattait, je le reconnais. Et puis, je gagnais un surplus de densité : une femme me donnait un visage, une matière, à moi, l’ectoplasme. Je comptais enfin pour quelqu’un. Elle m’offrait une seconde vie, une seconde chance. Elle me recréait.
Et que lui donnais-je en retour ? Rien ! Je n’avais rien à lui offrir en contrepartie. Qu’une petite attention à son égard, qu’une menue marque d’affection de rien du tout. J’avais bien trop d’amour à donner à mes livres.
J’entends encore sa voix profonde me confier ce soir-là que j’étais tout pour elle. Que j’étais celui qu’elle avait toujours rêvé, espéré, désiré. J’étais sa substantifique moelle...
Il était quatre heures du matin passées, elle repartait assurer un nouveau service à l’hôpital. Elle avait déjà revêtu sa grande capeline bleu nuit. Devant la porte, elle s’est approchée de moi en enroulant ses bras frais autour de mon cou. Sa fragrance au muguet m’a étourdi. Ses doigts de nacre se sont accrochés à ma nuque, et les yeux dans les miens, elle a murmuré tu es ma vie, tu es mon sang. Sans toi, je n’existe pas ! Je ne veux pas te perdre ! Tu entends, jamais...
Il fallait en finir. J’ai décidé d’employer les grands moyens. L’artillerie lourde.
— Écoute, lui ai-je dit, n’insiste pas. Avec moi tu perds ton temps. Je suis un égoïste forcené, un infâme égocentrique, un narcissique patenté, un médiocre qui n’arrive pas à ta cheville. Un rat de bibliothèque, un raté. Tu mérites mieux. Beaucoup mieux. Je ne sais pas aimer. Je ne saurais jamais te rendre heureuse. Désolé !
Canonnade pathétique. J’avais sans doute forcé le trait, débité un catalogue de clichés éculés jusqu’à la garde. Stratégie dérisoire. Elle n’était pas dupe, évidemment. Elle souriait. Ma tirade l’avait amusée, apparemment. Puis elle m’a pris les mains, les a placées au creux de ses reins, comme elle le faisait d’habitude, pour que je l’enlace, et la voix toujours aussi suave, elle m’a dit tu sais, je te prends comme tu es, tu serais le plus exécrable des hommes que je ne t’abandonnerais jamais. Jamais, tu comprends ?
Elle a ajouté que je n’avais aucune raison de m’inquiéter. Elle n’était pas un succube, ni un vampire. Non, elle n’allait pas aspirer ma vie. Du cinéma, ça, Hollywood. Elle, c‘était du sérieux, du grave, de la vraie vie. Ce qu’elle me proposait ? Une autre existence, plus riche, plus dense, plus intense. Que pouvais-je lui répondre ? J’avais choisi le silence, la distance, la froideur. La lâcheté. Je suis resté de marbre.

Elle espérait.
Elle m’attendait.
Elle a même évoqué un éventuel voyage à deux. En amoureux. Ce qu’il y a de plus conventionnel. Elle m’a demandé où nous pourrions nous envoler. Je n’en avais aucune idée. Moi, le romantisme de cartes postales, les gondoles à Venise, les croisières sur le Nil...
Alors, peut-être déçue de mon indigence imaginative, elle a suggéré que nous pourrions nous aventurer loin, très loin, au-delà des frontières et des nuages, dans une contrée perdue où nous serions les seuls êtres vivants, à marcher nus sur une plage ombragée de flamboyants et de tamariniers, une plage dorée, bordée d’une mer bleu turquoise, sous un ciel ténébreux scintillant d’étoiles... Une autre planète !
Elle rêvait. A-t-elle cru que j’allais succomber à des images surfaites d’une agence de voyages ? Les histoires d’amour ne sont vraies que racontées...
L’autre jour, elle m’a attrapé par le revers de ma robe de chambre. Tu ne peux pas rester toute ta vie en solitaire endurci ! Il faut rompre avec le passé, prendre des risques, larguer les amarres. Couper le cordon avec tous ces livres !
Sa voix suave s’infiltrait goutte à goutte dans chaque interstice de mon cortex. À la longue, elle atteindrait à coup sûr le cervelet, l’hypophyse, l’hypothalamus, ou l’hippocampe, que sais-je ? Elle finirait par infuser son philtre d’amour. Et je lui dirais alors oui, béat, hébété.

J’ai résisté.
Éludé, temporisé. J’ai tout fait pour ajourner ma réponse. J’ai déjoué ses manigances. Je ne crains pas de le dire, je me défilais. Oui, je sauvais ma peau. Plutôt vivre le bonheur assuré de l’imaginaire et du fantasme romanesque chaque jour que risquer l’aventure de la réalité, l’imprévisible, l’inconnu.
Mais aujourd’hui je ne tiendrai plus longtemps. Je me demande même si je ne suis pas sur le point d’abdiquer. Je connais sa détermination. Elle me harcèle tout en délicatesse. Nous sommes faits l’un pour l’autre, me serine-t-elle. Regarde nos corps comme ils s’ajustent l’un à l’autre. Ils coïncident parfaitement. Pourquoi tu ne le comprends pas ? Pourquoi tu ne le vois pas ?
Je ne suis pas prêt. Pas encore. Pas décidé à faire le grand saut. Faut du cran, non ? Je n’ai jamais fait cela, moi. Je n’ai jamais eu d’exemple. Je suis un rationnel, un cérébral, pas un instinctif. Je l’avais vérifié avec Casque d’or : il n’y a pas d’amour heureux. Toutes les histoires d’amour que j’ai entendues raconter par mes collègues devant la machine à café étaient des catastrophes, des déceptions, des trahisons, ou des attachements routiniers interminables.
Alors... Je mesure les dangers. Je soupèse, je suppute, je tergiverse.
Il faudrait que j’abandonne mon indépendance ? Que je partage, que je cohabite ? Je n’y suis pas préparé. J’ai besoin d’air, d’espace (un arbre planté trop près d’un autre, et c’est leur mort assurée), de solitude, d’ennui. De tout ce qu’un roman me réserve, de sa sève, de ses intrigues rocambolesques, de ses rebondissements surprenants, de ses dénouements inattendus...
.
Mais je le sais. Je céderai, tôt ou tard.
Quand ?
Bientôt, je le sens. Le fil sur lequel je fais le funambule depuis des années s’effiloche. J’entends parfois le claquement sec d’un brin de chanvre qui cède. La corde se distend. D’une minute à l’autre elle peut se rompre. Et alors... Alors, je m’accroche. Et je serre le balancier qui vibre et tangue plus fort.

Plus le temps passe, et plus j’éprouve des difficultés à mettre un pied devant l’autre. Je dirais que c’est plus qu’un pressentiment : ma chute est proche. Je le sais. Pas d’illusion. Je me fais une raison. J’examine sa proposition. J’envisage.
Vivre ensemble, ad vitam æternam ? Elle est si lumineuse. Si pétillante de vie que j’en suffoque. Comment esquiver son regard déroutant d’espoir et de confiance en moi ?
Alors que ses visites se sont raréfiées ces dernières années, je me surprends de plus en plus impatient à l’attendre le soir pour lui tenir les mains. Avide de m’étourdir de son parfum. Avide d’effleurer son corps diaphane. De caresser son visage livide, de poser mes lèvres sur les siennes, maintenant si blêmes, si blanches à vouloir m’attendre...
Ses absences me sont une douleur.
J’ai envie d’elle. J’ai besoin d’elle. Et elle, de moi. Tout est simple. Nous sommes d’accord. Pourquoi je lambine ? Comme si j’appréhendais le moment fatal de découvrir enfin l’extase de notre abandon.
Je crains peut-être de ne pouvoir supporter cet instant ultime. Oui, voilà, je crains de... de... oui, de mourir d’extase !

Je l’attends.
Mes livres traînent au sol dans le salon comme des épaves. Parfois, dans mon fauteuil voltaire, ils me tombent des mains et s’échouent sur la moquette.

Oui. Je l’attends. Suis au bout du rouleau.

Si elle vient ce soir, je ne ferai rien pour la contrarier. Je capitulerai. Finie l’opposition systématique. Si elle veut venir me chercher, comme elle me l’a toujours promis, qu’elle vienne. Suis là. Dispo. Je lui dirai oui.
O-u-i. O-ui. Oui... OUI... OUI...
Là....
Qu’est-ce qu... ? Le clou... Il remet ça. Dans la poitrine.
Je connais. Ah... Saloperie...
Vais claquer ? Vais...
...


Une alerte.
Oui, c’est ça, une alerte. Je me fais du souci pour rien, je dramatise. Comme d’habitude.
Je ne sais pas pourquoi, j’ai agrippé le drap du dessus. Je l’ai empoigné comme un naufragé en perdition s’accroche à la main tendue.
...


Qui a baissé le store ?
Murs de cendres de la chambre.
Je bats des paupières. Chasser ce voile qui filtre la lumière. Je ne sais plus d’ailleurs si mes paupières sont ouvertes ou fermées, j’écarquille les yeux, la clarté ne revient pas. C’est déjà la nuit ?
Un gant humide sur mon front. On s’occupe de moi. La douleur du clou au cœur a disparu. Un vague visage devant mes yeux de taupe. Une forme grise, au-dessus du mien...
On me prend la main. On passe ses doigts entre les miens. Une pression. Des lèvres sur mon front. Un souffle frais et tiède près de mon oreille.
Un visage flouté... Ce serait...
...
Tu es venue ? Ton parfum...
...
C’est toi ?
...
Viens ! Viens... Plus près.
...
Allons, qu’est-ce que tu attends ?
...
Où es-tu ? On part ? Non ?
...
Mal... Putain de clou... Il... Mal...Mal de toi... Ta fraîcheur, ton odeur, ta tiédeur...
...
Pourquoi tu ne réponds pas ?
...
Pourquoi tu ne dis rien ?
...
Parle. Dis-moi un mot. Un tout petit mot...
...
Je t’attends, tu sais...
...
Si tu savais comme je t’attendais.

PRIX

Image de Printemps 2019

En compétition

66 VOIX

CLASSEMENT Nouvelles

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Florane · il y a
Oui bon qu'elle vienne aussi chez moi mais le plus tard possible !
Bon texte..

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Samia.mbodong · il y a
Un personnage de Sempé bien sympathique finalement, avec ses aventures érotico romantiques …
De l’humour, de l’autodérision, de la tendresse.
Bravo et merci je soutiens

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Francois Henault · il y a
À mon tour de vous dire "bravo" pour votre "lecture" de la nouvelle qui sonne fort juste, témoignant ainsi de votre finesse d'esprit, qualité rare qui est loin d'être la celle la mieux partagée au monde. Bien vu ! Je vous remercie de votre soutien.
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Julia Chevalier · il y a
Un texte dense qui happe. Et une chute qui fait grisonner. Bravo
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Line Chatau · il y a
Je vote pour ce texte de 16mn, bien écrit et intéressant du début à la fin.+*****
Si le coeur vous en dit, je suis en lisse pour un très court : "Genèse" . Je me permets aussi d'attirer votre attention sur une nouvelle hors compétition de 17mn qui a été sélectionnée et qui est arrivée en finale : "La servante du château". Comme l'a si bien dit Champollion, les textes longs semblent rebuter les lecteurs. Pourtant on y trouve de véritables petits bijoux.

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Line Chatau · il y a
Plaisir de lire un texte de 16mn! Je vote!
Si le coeur vous en dit, j'ai un très court en compétition à vous proposer : "Genèse" et un très long hors compétition : La servante du château"

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De margotin · il y a
Je donne ma voix
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Jarrié · il y a
on peut dire que votre héros m'a exaspéré ! J'ose espérer que vous n'êtes pas fait du même bois. Ceci dit, moi aussi dans ma jeunesse j'ai respecté les demoiselles plus qu'il ne fallait....On est com' ça !
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Francois Henault · il y a
Votre réaction m'a donné l'occasion de réfléchir sur l'effet produit par le caractère de mon "personnage-narrateur" : "Exaspérant" avez-vous écrit... Passer toute sa vie à côté du bonheur est sans nul doute exaspérant... Et vous espérez que je ne sois pas "fait du même" bois". Merci pour votre sollicitude, mais vous vous adressez à moi comme si le personnage-narrateur et l'auteur (moi donc...) était la même personne. Le "je" d'un personnage est-il le "je" de l'auteur ? Que celui-ci ne puisse ne faire autrement que d'utiliser une part de ses expériences et de sa personnalité (ah... l'inconscient" freudien !) dans la construction de son personnage, j'en conviens, mais de là à le fondre en une seule et indivisible personne, il y a de la marge. Qui peut adhérer totalement à la phrase de Flaubert : "Madame Bovary, c'est moi" ! Ce serait occulter son ironie et son humour qui sous-tendent constamment son "impassibilité" d'écrivain.... Non, mon personnage est, comme il le dit lui-même, un "personnage de Sempé", et autant physiquement que mentalement je ne pense guère ressembler à celui-ci. Sempé est-il ce personnage bedonnant asthénique qu'il dessine ? Que vous soyez "exaspéré", je le conçois (c'était l'effet voulu...). Que vous vous retrouviez en partie dans l'expérience de ce personnage, me paraît naturel (je ne vais pas contester le processus d'identification largement répandu de nos jours bien qu'il me paraisse très réducteur...). Il reste que l'essentiel réside dans le plaisir à lire pour "rencontrer" un personnage et une manière de le "raconter"... À mon tour d'oser espérer que vous l'avez trouvé ... au terme des 16 minutes de lecture que l'on vous a accordées !
Bien cordialement !

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Jarrié · il y a
Croyez bien que je ne tenais en rien vous offenser, mon'' j'espère que' 'n'était qu'une boutade. En fait on souffre pour votre héros en regrettant de ne pouvoir lui dire : Décide toi un bon coup ! Ne reste pas planté là comme une statue ! J'ai dépeint un personnage ''Lilou'' naïf et crédule. Là aussi, je ne suis pas fait du même bois que lui, du moins pas à ce point.
Avec ma sympathie.

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Champolion · il y a
Le thème est original,le texte est riche et dense et la chute remarquable.
Mes voix.
Sa relative longueur risque d'en dissuader plus d'un:combien ont écrit:"au delà de x minutes , je laisse tomber!"
Champolion

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thierry · il y a
Waouw !!!!!!!! mes voix ****
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Chantal Sourire · il y a
Mon vote !
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