Apparences

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Sur fond de voyage et de conquête spatiale, Apparences est une histoire SF magnifique à l'univers fouillé. Le texte aborde avec douceur et

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Autrice des genres de l'imaginaire. Elémentaire, mon cher Poulpson ! - Etherval n°18 Enigma Docteur ès aliens - Le Quotidien du médecin n° 9872 - 9874 - 9876 - 9878 et 9880 Mahana te Miti -  [+]

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La saison de la récolte a commencé et avec elle le départ des vaisseaux. Nooraa'ma s'allonge dans la douce herbe bleue de la colline et regarde les traînées d'or qui parsèment le ciel du crépuscule dans le sillage des transporteurs. Elle a toujours aimé ce spectacle, même si elle aurait préféré que Auum'i soit avec elle. Elles auraient pu rêver ensemble à ces mondes lointains vers lesquels les voyageurs s'en vont.
Soudain, une gerbe d'argent au milieu des étincelles dorées. Celui-là refroidit ses moteurs pour pouvoir se poser, c'est une arrivée, pas un départ. Qui donc peut bien venir sur leur planète au beau milieu de la récolte ? Les touristes préfèrent la saison de l'eau et il est bien trop tôt pour le retour des premiers cargos.
Nooraa'ma soupire, tend ses longs bras aux mains palmées de chaque côté de sa tête. Elle ne peut pas rester ici trop longtemps, son épiderme risque de sécher. L'air est sec pendant la saison de la récolte, et la peau vert bleu de son peuple ne le supporte pas plus de quelques heures. Sa mère-de-couvée le lui a dit et répété des centaines de fois, les amphibiens sont fragiles, beaucoup trop pour voyager dans les étoiles.
Pourtant, c'est la seule chose qu'elle a toujours voulu faire, aussi loin qu'elle se souvienne. Depuis qu'elle est sortie de l'œuf, elle regarde vers le ciel, vers ces autres mondes qu'elle imagine, loin là-bas, au fond de l'univers. C'est sûrement pour ça que les autres enfants l'évitent, qu'elle est souvent seule. Pour les koaaluu'ri, la vie est ici, dans l'eau calme des marais, pas dans l'inconnu froid de l'espace. Elle ne comprend pas vraiment pourquoi.
Elle soupire à nouveau, se redresse, passe une main sur ses joues. Si elle ne fait pas plus attention, elle va encore desquamer. De son pas bondissant, elle descend la colline, contourne les grands arbres-à-plumes et leur feuillage urticant. Elle s'arrête un instant pour regarder les immenses champs de bulbes d'eau. La récolte s'est arrêtée maintenant qu'il fait nuit et les champs sont vides, les gros bulbes pourpres flottant sur l'eau saumâtre, bien accrochés dans les fonds vaseux de leurs racines tordues. Mais demain matin, quand le soleil se lèvera, l'horizon fourmillera de tous les gens de la région venus récolter à la main la seule véritable richesse de leur monde.
Les bulbes d'eau sont un peu plus gros que la tête d'un koaaluu'ri adulte et entièrement remplis de vaal'u, un liquide rosâtre. Sa mère-de-couvée lui a expliqué en détail tout ce que l'on pouvait faire avec le vaal'u, mais Nooraa'ma n'a pas vraiment écouté toutes ces histoires de molécules. Elle ne se souvient que d'une chose, c'est que le contenu d'un bulbe suffit à nourrir et abreuver un adulte de la plupart des espèces pendant plus d'une semaine. C'est pour ça qu'ils sont si précieux, si demandés. Ils peuvent se conserver plusieurs années, si on s'y prend correctement.
Nooraa'ma comprend bien tout cela, mais la seule chose qui l'intéresse, c'est de savoir que les bulbes sont très utiles pour les longs voyages interstellaires et qu'un jour, quand elle partira, elle en emmènera avec elle. Car elle partira, elle en est sûre.
Elle reprend sa route, son regard se portant dans la direction de l'astroport. Elle se rappelle des étincelles d'argent, elle est curieuse. Elle voudrait savoir qui sont les visiteurs qui sont arrivés par le vaisseau qu'elle a vu tout à l'heure. Peut-être que Auum'i saura, elle sait toujours tout. Elle se dépêche de rentrer, impatiente de demander.
***
Nooraa'ma s'étire lentement, savourant le contact tiède de la pluie qui tombe sur sa peau. Elle tire une longue langue pour en goûter la saveur légèrement acide. Elle a beaucoup grandi ces dernières saisons, elle sera bientôt en âge de pondre. Cette pensée ne la réjouit pas, alors elle s'efforce de la repousser au fond de son esprit, là où elle essaye aussi tant bien que mal de ranger ses rêves de voyages spatiaux.
Une main sur son épaule la fait sursauter. Derrière elle, Auum'i l'attend.
— Viens, le festival va commencer. Si nous sommes en retard, nous ne verrons rien. Et essaye de te comporter comme tout le monde, pour une fois !
Nooraa'ma bondit à la suite de sa sœur-de-couvée, qui court presque dans sa hâte d'arriver. Le festival de l'eau est la plus grande fête koaaluu'ri. Beaucoup de voyageurs viennent des quatre coins de l'univers pour voir la danse des eaux-de-lune le dernier soir. Tous ses frères et sœurs sont impatients de déambuler dans les rues de la ville et de découvrir les merveilles que les marchands ont ramenées de leurs périples. Ils sont huit, dans sa couvée, trois garçons et cinq filles, qui ont tous éclos le même jour. Aucun ne connaît ses parents biologiques, mais ils ont été élevés par la même mère-de-couvée. Pourtant, Auum'i est la seule avec qui Nooraa'ma puisse encore parler. Petit à petit, les autres se sont éloignés d'elle, incapables de comprendre ses idées, ses envies. Ils parlent d'agriculture et de couvées, là où elle parle d'étoiles et de vaisseaux.
La jeune koaaluu'ri ressent dans le cœur ce pincement si familier qui accompagne la plupart de ses pensées sur sa couvée. Depuis quelques temps, même Auum'i se détache d'elle, absorbée par de nouvelles passions que Nooraa'ma ne comprend pas. L'apparence n'a jamais eu beaucoup d'importance pour elle, mais sa sœur ne parle plus que de tissus et de coquillages. Elle ne s'intéresse plus aux étoiles, trouve sa sœur exaspérante quand elle parle de navires célestes. Petit à petit, elle s'éloigne, elle aussi. Et cela, la petite fille ne sait pas comment le réparer.
Le festival vient de démarrer, la foule emplit les rues, composée des siens ainsi que de nombreux habitants d'outre-monde. Nooraa'ma est fascinée. Il y a de grands Orklktes, avec leurs plumes multicolores, les effrayants Sargiens, mous et spongieux, les diaphanes Alontées, presque transparents dans la lumière grise. Elle ne sait plus où regarder, tant il y a de choses à découvrir. Des étals recelant mille merveilles qu'elle ne reverra plus avant l'année prochaine.
Elle erre entre les gens, entre les tables, entre les échoppes, pendant un long moment. Elle a perdu Auum'i dans la foule, presque tout de suite, peut-être en le faisant un peu exprès, mais ce n'est pas très grave. Dernièrement, sa sœur n'est plus très drôle. Elle ne pense qu'à impressionner les autres jeunes koaaluu'ri et à se faire bien voir des anciens. Comme si les anciens en avaient quelque chose à faire des coquillages autour de son cou !
Nooraa'ma s'arrête soudainement. Elle n'a pas fait attention, elle est sortie des rues du festival. Elle est devant le chemin qui part dans les montagnes, derrière la ville, bordant la région des étangs. Personne ne va jamais par là. C'est là-bas que vit l'être-dans-la-caverne. Elle hésite, les yeux braqués sur les pierres du sentier, fascinée par sa courbe.
Elle se souvient très bien du jour où ils sont arrivés. Elle a vu leur vaisseau dans le ciel, il y a des années. Ils ne sont pas restés longtemps, les anciens n'ont pas voulu d'eux. Elle a entendu dire qu'ils ont tué leur monde et que depuis, ils errent dans les étoiles à la recherche d'une planète qui voudra les accueillir. Sa mère-de-couvée dit qu'ils étaient si terrifiants qu'on pouvait perdre la vue rien qu'en les regardant. Elle a interdit à tous ses enfants-de-couvée d'approcher de l'être-dans-la-caverne.
Elle contemple toujours le chemin, comme hypnotisée. Aujourd'hui, il n'y a personne pour la dissuader, personne pour la surveiller et lui interdire d'y aller. Auum'i n'est pas là, elle ne pourra pas la dénoncer. Alors, d'un pas lent mais décidé, elle s'y engage. Elle avance doucement, regardant bien partout autour d'elle. La route monte, l'air se rafraîchit. Elle se mouille dans une petite mare sur le bas-côté, pour éviter que sa peau ne sèche trop. Heureusement, c'est la saison de l'eau, il pleut très souvent. Elle se demande un peu pourquoi elle fait ça, pourquoi elle a voulu désobéir, mais elle ne veut pas trop y réfléchir. Sinon, elle ferait sûrement demi-tour.
Au fond, Nooraa'ma sait qu'elle se ment à elle-même. Elle sait très bien pourquoi elle avance sur ce chemin qu'on lui a interdit. Cette volonté qui gronde en elle, qu'elle étouffe pour ressembler à tout le monde. Cette envie de connaissances et d'autres mondes que personne ne comprend. De toute façon, elle a besoin de savoir, de voir de ses yeux l'être venu de cet ailleurs inaccessible, alors elle ne laissera pas ses angoisses l'arrêter. Pas cette fois. Il y a trop longtemps qu'elle tente d'être quelqu'un d'autre à cause de la peur et qu'elle n'y arrive pas. Autant essayer d'être elle-même, avec ses rêves et ses questions.
Il y a une brève averse et, brusquement, elle est là. La caverne.
Quand ils sont partis, il y en a un qui est resté. À lui, les anciens ont dit oui, elle ne sait pas pourquoi. Il s'est installé dans une grotte sans humidité, son espèce n'a besoin que de très peu d'eau. Il paraît même qu'ils ont des dents. Celui-là est resté ici, tout seul, pendant que son peuple repartait. On lui a dit que c'était un mâle, mais elle ne l'a jamais vu. Il ne sort pas beaucoup, en tout cas il ne vient pas en ville. Nooraa'ma se demande ce qu'il peut bien manger.
Doucement, silencieusement, avec toute la prudence du monde, elle avance vers l'entrée de la grotte. C'est sombre, mais pas autant qu'elle l'avait craint. Elle passe la tête par la large ouverture. Il y a une drôle d'odeur dans l'air et il fait sec, trop sec. Elle humidifie ses yeux avec sa langue. Elle avance encore.
Soudain, il y a un bruit devant elle, dans le fond de la grotte. Elle se fige, le cœur battant, les doigts accrochés à la pierre rugueuse. Et elle le voit.
Il marche sur deux jambes, comme son peuple, mais c'est la seule chose familière chez lui. Il est grand, plus grand que le plus grand des koaaluu'ri, il a des membres longs et fins, avec des mains pâles aux doigts séparés qui dépassent de manches trop petites. Son cou aussi est long, beaucoup trop long. Sa tête, surmontée de quelques rares fils blancs, a une peau de craie. Une large bouche, aux dents très blanches, qui s'étire comme une plaie dans son visage sans couleur. Là où il devrait y avoir des yeux, il n'y a rien, rien d'autre que cette peau crayeuse, lisse et tendue.
La respiration de la fille se bloque dans sa poitrine. Elle est certaine qu'elle va mourir. La créature, lentement, tourne la tête vers elle. Son non-regard s'arrête sur la silhouette pétrifiée de l'enfant. Alors, la bouche s'ouvre, en un large puits de ténèbres.
Nooraa'ma hurle. Elle hurle comme elle ne l'a jamais fait, elle hurle devant cette chose qui s'est figée au bruit de son cri. Puis, d'un bond, elle s'enfuit hors de la caverne, si vite que le temps semble un instant suspendu. Ce n'est qu'une fois de retour dans le brouhaha rassurant de la ville qu'elle s'arrête et se retourne. Derrière elle, le chemin est vide.
***
L'astroport est tranquille, en cette période. Peu de départs et encore moins d'arrivées. Nooraa'ma contemple la zone de décollage, à travers la vitre. Elle n'est pas encore très sûre d'y croire.
Les anciens ont dit oui. Après des années de conflits, d'interdictions de leur part et de révoltes de la sienne, ils ont finalement cédé. Sa mère-de-couvée l'a supplié, mais elle ne s'est pas laissée fléchir. Elle sait bien que les autres ne comprennent pas, que personne ne comprend. Mais les anciens ont donné leur accord, voyant qu'elle ne changeait pas d'avis. C'est la seule chose qui compte, même si elle a un peu l'impression d'être un problème sans solution dont ils ont fini par se débarrasser. Aujourd'hui, elle va partir dans les étoiles et sa vie va pouvoir commencer. Elle a gagné.
Elle n'emmène pas grand-chose, tout ce dont elle aura besoin lui sera fourni là-bas. Elle va rejoindre Harmoréon, la station-relais, puis de là elle prendra une navette pour la planète Iorj. Elle va intégrer l'école des navigateurs et devenir une spatienne, elle va apprendre à conduire des vaisseaux à travers l'univers. C'est ce qu'elle a toujours voulu. C'est pour ça qu'elle a toujours refusé de porter des œufs, de participer aux cycles de reproduction. Cela l'aurait attaché à la terre et à l'eau, alors que son âme vivait dans le ciel.
Elle est seule, au milieu de la foule de la salle d'embarquement. Sa mère-de-couvée et sa sœur Auum'i ont voulu l'accompagner jusqu'à son départ mais elle a refusé. Elle a préféré leur dire au revoir avant. Sinon, elle n'est pas sûre qu'elle aurait eu le courage de les quitter. Elle ne leur a pas dit, mais elle a peur. Malgré la joie sans limites, malgré l'excitation qui fait bondir son sang dans ses veines, elle a peur.
Depuis hier, elle a l'impression qu'on lui écrase la poitrine avec un étau. Elle va quitter tout ce qu'elle a toujours connu, tous ceux qu'elle aime, pour partir dans un endroit si éloigné qu'on ne peut même pas le voir avec le télescope. Une planète où elle ne connaîtra personne, où aucun koaaluu'ri n'a jamais mis les palmes avant elle. Elle sera seule.
Pourtant, c'est bien ce qu'elle veut, ce rêve auquel elle s'est accrochée si longtemps. Mais maintenant que ce rêve est à portée de main, elle doute. Et si la réalité n'avait rien à voir avec ce qu'elle imagine ? Le monde extérieur peut être effrayant, elle le sait.
Elle repense à ce moment dans la caverne, il y a quelques années. À cet être qui la terrifie encore, qui la réveille parfois la nuit, apeurée. Elle sait qu'il y en a d'autres comme lui, pire que lui, là, dans l'immensité de l'espace. Des planètes hostiles, des êtres mauvais, des endroits morts. Mais ensuite, elle pense à tout ce qu'il y a à découvrir, toutes les possibilités qui l'attendent. Tous ces mondes à explorer. Toutes les choses impensables qu'elle pourra voir. Tous les rêves qu'il y a dans sa tête et qui seront bientôt sous ses yeux.
Elle respire profondément. Ce qu'elle quitte, c'est aussi une société agraire qui n'a que faire des autres mondes, une société qui voit son rêve comme un défaut. Elle souffle doucement par les narines. Elle a encore peur, mais ce n'est plus la même peur. Celle-là, c'est une peur qui pousse en avant, pas une qui tire en arrière. C'est la peur qu'il lui faut pour partir, celle qui donne des ailes, qui fait battre son cœur.
— Nooraa'ma ?
Elle se retourne. Un vieux koaaluu'ri lui fait signe, vêtu de la tenu du personnel de l'astroport.
— Ça va être à toi dans quelques instants. Tu as tout ce qu'il te faut ?
— Oui, merci.
Le vieux plisse les yeux et pince la bouche.
— Et tu es toujours sûre de toi ? Il n'est pas encore trop tard pour renoncer. Personne ne t'en voudra si tu rentres chez toi, dans ta famille.
— Je sais. Mais c'est la voie que j'ai choisie, et j'ai l'intention de la suivre jusqu'au bout. Merci encore.
— Alors rejoins le couloir numéro quatre, et puissent les eaux de ton prochain monde être accueillantes.
Nooraa'ma attrape son sac, passe sous un des brumisateurs et longe le couloir jusqu'à la porte de l'immense vaisseau qu'elle doit emprunter. C'est le dernier chargement de bulbes d'eau, qui part pour l'inconnu. Et elle aussi, enfin.
Ce voyage qu'elle va faire, elle sent qu'il est sans retour. Pas parce qu'elle va mourir, non. Elle reviendra un jour, elle en est certaine. Mais quand elle retournera parmi les siens, elle ne sera plus la même et ceux dont elle se souvient auront changé aussi. Peut-être est-ce une bonne chose, peut-être pas. Cela, elle le saura un jour, dans longtemps, quand ça n'aura plus autant d'importance.
***
L'espace sans fin s'ouvre devant elle. Comme à chaque fois avant le saut dans l'inconnu vide et froid, Nooraa'ma sent monter en elle une bouffée d'exaltation. Ses longs doigts humides se posent avec tendresse sur les commandes du vaisseau. Il reste encore quelques minutes avant le départ, mais elle est déjà prête. Elle l'a toujours été. Dans quelques instants, elle fera bondir ce géant de métal à travers les étoiles, sûre d'elle, de ses capacités, de sa connexion avec le navire stellaire. Elle franchira les gouffres infinis qui séparent les mondes, naviguant à travers l'immensité de l'univers vers des territoires inconnus.
Ce voyage est une mission de reconnaissance avant une colonisation, et le monde qu'elle part chercher, personne n'a encore posé les yeux dessus. Elle sera la première, puisqu'aujourd'hui enfin, elle est la pilote principale du vaisseau. Pas de pilote plus expérimenté qu'elle qui affiche un air supérieur et la toise avec mépris, pas d'autres ordres que celui de les mener sains et saufs à destination. Ce trajet est à elle seule, et c'est à elle seule qu'il appartient de décider ce qu'elle veut en faire. Elle choisira la voie qu'ils emprunteront et personne ne contestera ses décisions. Elle est la pilote. Et quand ils arriveront, lorsque le monde vers lequel ils s'en vont s'offrira à eux, ce sera pour ses yeux seuls, avant ceux du reste de l'équipage, avant ceux du reste de l'univers. C'est aujourd'hui qu'elle devient vraiment ce qu'elle est née pour être. Une voyageuse. Libre.
Le petit signal lumineux qu'elle guette du coin de l'œil la tire de ses pensées pour la ramener au présent. Le signal de l'autorisation de départ. L'espoir, l'ardeur, la joie enveloppent ses sens, tellement qu'ils doivent déborder d'elle. Le regard sauvage, Nooraa'ma avance les mains vers les commandes du navire et, sans hésitation, plonge en plein cœur de sa vie.
***
Le chemin est exactement le même que dans son souvenir. C'est étrange, normalement le temps transforme toutes les images de l'esprit. Nooraa'ma penche la tête sur le côté, pour voir le paysage sous un autre angle, mais non, le chemin ressemble au chemin de ses cauchemars.
Pourtant, des cauchemars, il y a longtemps qu'elle n'en avait pas fait. Cela fait presque vingt ans qu'elle est partie de chez elle, presque vingt ans pour revenir parmi les siens, qui ne le sont plus tout à fait. Et depuis qu'elle est montée dans ce vaisseau, elle n'avait plus jamais rêvé de l'être-dans-la-caverne. Comme s'il n'appartenait qu'à cette planète et n'avait rien à faire dans les étoiles.
Sans se presser, elle commence à gravir le sentier, sans peur, sans hâte, sans émotion, il le faut. La peur n'a plus sa place en elle. Il n'y a que quelques jours qu'elle est revenue sur Koaaluu'r, mais elle sait déjà qu'elle n'y est pas chez elle. Plus maintenant. Peut-être jamais. Les gens la regardent d'une étrange façon, osent à peine s'adresser à elle. Même sa mère-de-couvée, vieillissante et fière, lui parle comme à une étrangère. Auum'i l'a saluée, mais depuis elle l'évite sans cacher que sa présence dérange. Qu'elle ne devrait pas être là.
Un petit soupir. Elle savait que ça ne serait pas facile, mais elle n'avait pas mesuré à quel point. Elle est plus âgée, plus posée, plus expérimentée. Elle a rapporté avec elle un peu de la sagesse du grand vide. Elle n'est plus une des leurs, désormais, elle est une spatienne, une étrangère. Elle a voyagé dans l'espace, vu des mondes qu'ils ne peuvent même pas imaginer. Ils ne la reconnaissent pas, comme ils ne la connaissaient pas avant. Ce n'est pas si grave, tout compte fait. Elle non plus ne reconnaît rien. Rien, à part ce chemin.
Elle arrive en vue de la caverne. Il fait beau, aujourd'hui, mais elle a enduit son corps d'un baume spécial qu'elle utilise pour les voyages spatiaux. Sa peau ne craint rien, ses yeux non plus. Elle s'avance d'un pied ferme, passe l'ouverture, fait quelques pas, s'arrête.
Depuis qu'elle a touché le sol de sa planète, les cauchemars ont repris. Aussi forts que dans sa jeunesse, avec des images qu'elle pensait oubliées. Alors elle est venue. Pour savoir. Pour comprendre.
L'intérieur est simple, sans prétention. Quelques meubles de bois, joliment travaillés. Des étagères avec des livres, des ustensiles. Un tapis brodé, dans un coin. Rien qui puisse donner des cauchemars à une enfant.
Un raclement, au fond. L'être-dans-la-caverne surgit devant elle. Il n'est pas aussi grand que dans son souvenir. Pas aussi maigre non plus. Pas aussi blanc, pas aussi effrayant. En fait, celui qui se tient devant elle ne fait pas peur du tout.
Il est plus grand qu'elle, c'est vrai, mais ce n'est pas un géant. Il a la peau laiteuse, d'un beige rosé, un pelage gris clair sur le haut de la tête et le bas du visage. Le même pelage, plus sombre et clairsemé, se retrouve sur ses bras nus. Et deux yeux noirs cerclés de blanc la contemplent en silence.
— Bonjour, dit Nooraa'ma.
Il y a un moment de flottement, puis la bouche de l'être s'étire sur son visage, avant de s'ouvrir. Les dents, carrées, sont plus étranges que terrifiantes.
— Bonjour, répond la créature en koaaluu'ri, avec une voix grondante à l'accent râpeux. Vous pouvez entrer, si vous voulez. Je n'ai pas vraiment l'habitude de recevoir, mais je crois bien qu'il me reste une bouteille de cet excellent vaal'u que m'ont offert les anciens au dernier festival.
Avec lenteur, Nooraa'ma s'approche de l'être-dans-la-caverne. Il lui désigne une chaise à haut dossier, elle s'assoit, serre les mains sur ses genoux. L'autre s'éloigne puis revient avec la bouteille promise. Il s'assoit en face d'elle, pose deux verres sur la table, les remplit, en pousse un vers elle et porte l'autre à ses lèvres. D'un seul coup, il renverse la tête en arrière et avale tout le contenu de son gobelet, avant de le reposer avec force sur le bois.
— Alors, jeune koaaluu'ri, dit-il de sa grosse voix, qu'est-ce qui te ramène par ici ? Non pas que je m'en plaigne, note, c'est juste que tu as eu tellement peur la dernière fois que je ne pensais pas te revoir un jour.
Son invitée écarquille les yeux. Il se souvient d'elle ? Après tout ce temps, comment est-ce possible ? Elle inspire profondément.
— Vous m'avez déjà vue ?
Il hoche la tête.
— Oui, il y a peut-être vingt-cinq ou trente ans. Je me souviens de ton hurlement. Tu es venue quand j'avais attrapé la fièvre des marais. J'avais la tête enveloppée de tissus, j'étais amaigri, épuisé et sale, je suppose que c'est pour ça que je t'ai fait aussi peur. J'en suis désolé, ce n'était pas mon intention.
— Ne vous excusez pas, c'est moi qui suis désolée. J'avais entendu tellement de choses sur vous et imaginé tant de chimères... Je n'ai vu que ce que mon esprit avait envie de voir. Je n'aurais pas dû crier ainsi.
Il hausse les épaules, se ressert. Nooraa'ma trempe sa langue dans le breuvage. C'est vrai qu'il est bon. Elle décide de faire les choses comme il faut.
— Je suis Nooraa'ma, des koaaluu'ri. Je suis honorée de vous rencontrer.
— Je suis Timothée, des humains. L'honneur est pour moi.
C'est peut-être un étranger, mais il est poli et connaît les coutumes de la planète où il vit. Elle ne comprend pas vraiment pourquoi il fait si peur, pourquoi tout le monde l'évite. Peut-elle lui poser la question sans le blesser ? Elle le tente. Il rit, un peu.
— Les gens ont toujours peur de ce qu'ils ne connaissent pas, de ce qu'ils ne comprennent pas. Je crois que c'est inhérent à la plupart des espèces. Mais ça ne me dérange pas vraiment. Au moins je suis tranquille. Les anciens m'ont laissé rester là, ils passent me voir de temps en temps, leur compagnie me suffit. Le reste du temps, je m'occupe de mon potager, je fabrique des meubles en bois, je lis, je me promène. Je n'ai pas besoin de grand-chose.
— Pourquoi ? Pourquoi êtes-vous resté, pourquoi n'êtes-vous pas reparti avec les vôtres ? Ils ne vous manquent donc pas ?
— Un peu, au début. Mais je ne pouvais plus continuer cet exil, cet exode sans fin. Les miens voyagent depuis si longtemps qu'ils ne se souviennent plus de ce qu'est une maison, un chez soi. Tes anciens l'ont compris, ils m'ont accepté même s'ils n'ont pas pu accueillir mon peuple. Je ne regrette pas. Et toi, petite fille ? J'ai entendu parler de toi, la koaaluu'ri qui voulait naviguer dans les étoiles. Pourquoi es-tu partie, et pourquoi es-tu revenue ?
Nooraa'ma hésite un instant et le silence s'installe entre eux. L'humain ne dit rien, il n'a pas l'air pressé. Elle a le sentiment qu'elle pourrait parler vraiment à Timothée, qu'il comprendrait. Elle décide qu'elle peut lui dire.
— Les étoiles ont toujours été mon but, depuis que je sais ce qu'est une étoile. L'infinité de mondes qui s'étalait devant moi dans la nuit. L'immensité des possibilités qu'ils offraient. C'était plus grand, plus beau que tout ce que pouvait m'offrir ma vie ici. C'était... C'était plus.
— Alors pourquoi es-tu rentrée ?
— Parce que...
Elle cherche ses mots, se demande comment formuler. Pourtant, elle est sûre qu'il sait déjà ce qu'elle veut dire. Il plonge son regard dans le sien.
— Parce que l'espace est trop grand et que nous autres, créatures vivantes, n'y serons jamais tout à fait à notre place.
C'est ça. Il a raison. Il formule mieux qu'elle ce qu'elle veut dire. Sans doute parce qu'il a connu la même chose. C'est pour ça qu'il est là, c'est cela qu'il lui a dit. Il a quitté les siens parce que l'espace était trop grand, et que ce n'était pas chez lui.
Elle s'adosse à la chaise, songeuse. Elle, elle est chez elle, mais...
— Oui, c'est pour ça que je suis revenue. J'ai eu une vie merveilleuse et j'ai vu plus de choses dans mes voyages que n'en imaginent tous les miens au cours de leur existence. Je ne regrette pas d'être partie. Je ne regrette aucune étape de ma vie, ni ici, ni là-haut. Mais il manquait toujours quelque chose. Alors j'ai voulu rentrer. Et quand je suis arrivée, je n'ai pas trouvé ce que j'avais laissé. Ici, ce n'est plus vraiment chez moi, plus comme avant. Et on ne veut pas de moi. Je crois que moi non plus, je n'ai plus de maison.
Timothée laisse son regard traîner dans la pièce, suivant le souffle du vent chaud qui s'engouffre par l'entrée béante.
— Nous autres, voyageurs du ciel, nous ne sommes pas comme les terrestres. Nous n'appartenons plus vraiment à la même espèce que nos semblables. Mais nous pouvons nous retrouver une maison, même si parfois il nous faut reconstruire. Il suffit de le vouloir suffisamment pour le réaliser.
Il ne la quitte pas des yeux, il attend.
— Je crois que je le veux vraiment, Timothée des humains.
— Dans ce cas, Nooraa'ma des koaaluu'ri, si tu le souhaites, tu peux venir me voir, parfois, quand ce sera difficile, quand tu seras vraiment seule, ou simplement quand tu le voudras. Nous pourrons parler, de tout ce qui remplit l'espace et de ce rien qu'il y a autour, de nos âmes semblables dans nos corps différents, de cette étrangeté que l'on appelle la vie. Et nous serons peut-être moins seuls ainsi, le temps d'une conversation avec un ami, avec un autre perdu de l'existence.
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Chris BÉKA · il y a
Cette nouvelle nous entraîne dans un univers très original et décrit sans verbiage. La rencontre de ces deux êtres très différents met en exergue la peur des étrangers mais aussi de nos semblables, quand ils ne 'fonctionnent' pas comme nous.
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Laetitia Beau · il y a
Merci beaucoup !
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Frédéric Gérard · il y a
Merci pour cette évasion. Je vote a nouveau, bonne finale
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Laetitia Beau · il y a
Merci à vous !
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Alice Merveille · il y a
Je découvre avec un réel plaisir ce monde fascinant... un texte porté par une belle plume. Bonne finale Laetitia !
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Laetitia Beau · il y a
Merci ! Je suis toujours contente quand mes univers plaisent à leurs lecteurs :)
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François B. · il y a
Mon soutien renouvelé
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Laetitia Beau · il y a
Merci !
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Mireille Bosq · il y a
Beau voyage initiatique au propre et au figuré
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Laetitia Beau · il y a
Merci pour votre lecture !
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Guy Bellinger · il y a
A nouveau mes votes.
Je ne me souviens plus si avant le piratage vous aviez lu (et éventuellement voté pour) mon poème finaliste "Les bleus au cœur d'un bleu du cœur". Dans la négative, en voici le lien :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-bleus-au-coeur-dun-bleu-du-coeur

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Caroline Bonnet · il y a
Des questions universelles habilement posées dans un agréable récit de science-fiction.
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Laetitia Beau · il y a
Merci beaucoup !
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Sékou Oumar SYLLA · il y a
Bravo pour ce beau texte ! Vous avez toutes mes 3 voix. Je suis finaliste et j’occupe la 2ème place du Prix des jeunes écritures. Pour l’heure, près de 200 voix me séparent de la première place. Merci de passer faire un tour chez moi et de soutenir mon texte si vous avez le temps. . Les votes seront clos ce jeudi 15 juillet à 17h (Heure de Paris)
Le lien du vote.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/l-art-de-la-vie-et-de-la-reussite

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Keith Simmonds · il y a
Bonne finale bien méritée !
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Laetitia Beau · il y a
Merci !
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Joëlle Brethes · il y a
Un très beau texte pour un univers fascinant : bravo !
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Laetitia Beau · il y a
Merci beaucoup ! Contente que ça vous ait plu.

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