Aphorismes et périls

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J'ai écrit un récit (La disparition de Deborah L..., editions du Seuil, 2012) qui a assez bien marché. et un roman (Le puzzle du chat) (Editions Michel de Maule, 2018) qui a nettement moins bien  [+]

Image de Automne 2020
Il avait tenu, après avoir mangé, à partir en exploration. Le second lac n’était qu’à dix minutes, avait-il précisé, et, pour tout dire, il se sentait frustré : deux heures et demie de montée sur un sentier rocailleux pour aboutir à ce lac morose aux berges boueuses et aux perspectives sévères… En arrivant, ils n’avaient même pas trouvé un endroit correct où se poser. Les quelques bonnes places où ils auraient pu s’installer pour déjeuner étaient squattées par les randonneurs qui les avaient dépassés. Ils s’étaient finalement juchés sur un rocher inconfortable pour déballer leurs provisions – des tomates et un fromage local achetés la veille, auxquels s’ajoutaient le pain et les fruits qu’il avait tenu à subtiliser au buffet du petit déjeuner.
— Je vais juste jeter un coup d’œil, avait-il donc annoncé en avalant le denier quartier de pomme. Ça ne t’ennuie pas de m’attendre ?
Cela avait été plus long que prévu. Après avoir nettoyé et rangé les reliefs de leur repas, elle avait encore eu le temps d’observer les petits groupes qui, çà et là, parsemaient de taches colorées les abords grisâtres du lac. Des gens plus jeunes qu’eux dans l’ensemble, qui paraissaient heureux, débordant d’énergie. Pas de couples isolés, ou alors, ils s’étaient installés plus loin. On discutait à trois ou quatre dans la bonne humeur en se passant bouteilles, victuailles et cartes de randonnées.
Comme il ne revenait toujours pas, elle avait sorti son téléphone. Il n’y avait pas de réseau, mais elle s’était occupée en naviguant sur son écran, relisant quelques messages et triant ses dernières photos… À propos de photos, elle s’était remémoré celle qu’elle aurait bien voulu prendre tout à l’heure dans la montée : une marmotte peu farouche qui les avait observés avec curiosité. Mais quand elle la lui avait montrée du doigt, il lui avait fait impérieusement signe de ne pas bouger, et, avec des ruses d’indien, il avait cherché à l’approcher au plus près. Bien sûr, la marmotte avait plongé dans son trou dès qu’il avait sorti l’appareil de sa poche.
— La garce ! avait-il commenté. On dirait qu’elle l’a fait exprès.
Son air mortifié lui avait donné envie, à elle, de le prendre en photo : il faisait la tête d’un enfant à qui on a retiré une friandise. Elle s’était abstenue cependant : il n’aurait pas aimé. Il n’avait pas ce genre d’humour.
Les derniers mètres avaient été éprouvants. Il avait ralenti sa progression bien sûr, une invite à ce qu’elle calque son rythme sur le sien. Mais la pente était raide et elle avait d’autant plus de mal à le suivre qu’elle était consciente de l’effort qu’il faisait à chaque pas pour ne pas la distancer. Enfin, ils étaient parvenus au terme de leur balade, marqué par un panneau de bois jaune : lac Long (2387 m).
— On est dans les temps, avait-il constaté avec satisfaction en regardant sa montre. Super !
Il avait tenu à faire un selfie, eux deux posant devant le poteau indicateur, avec le lac en arrière-plan. Le troisième essai avait été le bon : ils y paraissaient heureux et détendus, devant un paysage montagnard typique. Après, elle avait pu chercher un endroit où déjeuner.

Plus d’une demi-heure était maintenant passée depuis qu’il l’avait quittée quand, enfin, elle le vit déboucher en haut du chemin.
— Il faut que tu ailles voir, lui lança-t-il dès qu’il fut à portée de voix. C’est superbe, vraiment superbe.
Il semblait très excité.
— C’est tout près, et ça vaut absolument le coup, expliqua-t-il en la rejoignant. Le lac est magnifique…
Elle restait cependant réticente :
— J’étais prête à redescendre, protesta-t-elle. Il y a bien encore deux heures jusqu’en bas, non ?
— Un peu moins, mais de toute façon il est tôt, on n’a pas besoin de se presser.
— Ça fait beaucoup de marche, quand même.
Il insista, persuasif comme il savait l’être :
— Écoute, je te jure que tu ne regretteras pas ; au contraire, tu me remercieras. Je ne peux pas te dire autre chose. Crois-moi, simplement, fais-moi confiance : c’est rien comme chemin, et ça rattrape toute la balade.
— Tu viens avec moi, alors ? tenta-t-elle en dernier recours.
— Ah non, je ne vais pas remonter… Mais vas-y, je te dis, c’est tout près. Une fois là, tu verras : rien que du bonheur… Prends ton temps, tout le temps que tu veux, je t’attends ici tranquillement.

À contrecœur, elle s’engagea sur le sentier. Non qu’il l’eût entièrement convaincue, mais à tout prendre obtempérer était encore le plus simple. Autrement, il serait déçu, boudeur peut-être, et, à tous les coups, elle resterait avec un sentiment mêlé de frustration et de culpabilité. En partant, d’ailleurs, elle ne savait pas vraiment ce qu’elle espérait : trouver au bout du chemin un endroit paradisiaque et lui en être effectivement reconnaissante ou, au contraire, aboutir à un paysage banal qui la conforterait dans l’idée qu’elle avait eu raison d’hésiter… Pour l’instant, c’est plutôt la seconde hypothèse qui semblait prévaloir. Le sentier serpentait irrégulièrement entre rochers et touffes herbeuses, montant en lacets jusqu’à la petite crête qui bouchait l’horizon. La montée restait soutenue. Pourtant, dès les premiers pas, elle nota un changement, quelque chose de différent par rapport à ce qu’elle avait éprouvé dans la première partie de la balade. Cela ne tenait pas au paysage, toujours aussi peu attractif, ni à un adoucissement de la pente, dont l’inclinaison n’avait pas varié. C’était, bizarrement, une sensation inexplicable de légèreté, une aisance inattendue, l’impression d’une plus grande mobilité. D’abord étonnée de cet allègement soudain, elle crut qu’il était dû au fait que le sac était resté en bas et qu’elle ne portait plus rien sur ses épaules. Mais c’était absurde : c’est toujours lui qui se chargeait du sac – un sac qu’il préparait avec soin et qui contenait leurs victuailles pour le déjeuner, les doudounes, les deux litres d’eau et quelques en-cas. Non, ce n’était pas le sac, il y avait autre chose…
Elle mit quelque temps à comprendre que c’était tout simplement lui qui n’était pas là ! Elle l’avait laissé au premier lac, avec le sac et pour une fois, elle marchait seule. Il ne la précédait pas, il n’était pas à ses côtés, il ne la suivait pas. Elle évoluait hors de sa présence, hors de sa vue, libre de son regard, libre surtout de cette voix qui, même lorsqu’il se taisait, continuait à la presser ou à l’encourager.
C’était donc cela qu’elle ressentait, un échappement, une libération. Elle pensa à un ballon qu’on aurait lâché dans les airs, un ballon rouge qui montait en dansant dans le bleu du ciel. À mesure qu’elle progressait vers la crête, cette idée prenait de la densité, s’installait dans sa conscience : elle était son ballon à lui, un ballon captif que retenait un fil invisible, tissé d’habitudes, de souvenirs et de compromis. Il avait attaché le fil à son poignet ; elle, au bout, l’accompagnait, suivait le mouvement, docile, toujours disponible. Et ce sentiment de liberté qu’elle éprouvait après s’être échappée – oui, c’était bien le terme, échappée, même si ce n’était que le temps d’une escapade –, cette sensation d’une soudaine légèreté, la comparaison avec l’absence d’un sac sur ses épaules, cela ne pouvait s’interpréter que d’une façon : quelque part, il lui était un fardeau.
Elle était maintenant parvenue au sommet de la crête. De là, elle découvrit l’autre versant – un alpage en pente douce qui menait jusqu’au second lac. Elle s’y arrêta quelques instants, tant pour reprendre son souffle que pour mettre de l’ordre dans ses pensées. La vue était belle de ce côté et, comme il le lui avait dit, le panorama valait effectivement le coup. Il avait eu raison, comme toujours. « Je ne me trompe jamais », aimait-il à répéter, et c’était une vieille plaisanterie entre eux. Il lui avait raconté qu’une fois, énervé par la mauvaise foi d’une secrétaire qui prétendait avoir reçu de sa part de fausses indications, il lui avait sorti cette sentence : « Je ne me trompe jamais. » Il en avait été le premier surpris : ça lui était venu comme ça, quasiment à son insu. C’était ridicule, évidemment, personne ne peut raisonnablement sortir une telle ineptie, il voulait juste lui clouer le bec. Mais ça avait marché. De surprise, elle était restée sans voix. Depuis, il en avait fait un aphorisme, un aphorisme qu’il ressortait régulièrement. « Je ne me trompe jamais. » C’était au second degré, évidemment, il se moquait de lui-même. Mais elle, à trop l’entendre, ça ne l’amusait plus. D’autant que c’était vrai : sans prétendre tout savoir, il se trompait rarement. D’un côté bien sûr, c’était reposant ; on pouvait lui faire confiance, s’en remettre à ses jugements. Mais en même temps, elle ne pouvait s’empêcher d’en être agacée, parfois même de lui en vouloir quand elle devait admettre qu’il avait eu raison.
L’impression de légèreté persistait lorsqu’elle se remit en marche. Elle croisa quelques promeneurs qui la saluèrent avec affabilité. D’en bas lui parvenaient des bêlements hachés. Un troupeau de moutons pâturait au bord du lac sous la garde paresseuse d’un chien. Vision idyllique : elle s’arrêta pour prendre une photo, et se fit légèrement bousculer par quelqu’un dont elle n’avait pas perçu la présence sur ses talons.
Un quelqu’un qui était en fait une quelqu’une. Qui s’excusa avec gentillesse, tout en la plaisantant sur son absence de feux de stop. Qui convint que le paysage méritait une photo. Qui s’offrit à la prendre afin qu’elle y figure comme premier plan. Avec qui, en chemin, elle commença à bavarder.
Et c’était agréable de marcher en devisant, agréable d’entendre une voix nouvelle, de répondre à des questions dont on n’avait plus l’habitude, de rencontrer un regard neuf sous lequel on se sentait autre. Si agréable que, lorsqu’elles arrivèrent au lac, sans se concerter, elles poursuivirent le long de la rive, et continuèrent de se raconter l’une l’autre, de s’écouter, de peu à peu s’approcher. Une complicité naissait à comparer leurs parcours pourtant si différents – l’une, moitié d’un couple dans lequel se dessinaient déjà les grandes lignes d’un avenir sans histoire, l’autre libre, sans attaches, attachante. De cette complicité, elles s’étonnaient à peine. L’eau du lac frémissait doucement sous un vent léger, le soleil éclairait les reliefs alentour, il faisait beau, il faisait doux. Elles s’assirent, grignotèrent des douceurs que l’autre avait apportées, en vinrent au tutoiement, puis se turent. Leurs silences les rapprochèrent encore.
Après, il fut temps de repartir. Elles avaient échangé leurs adresses, leurs numéros de téléphone, elles se reverraient, bien sûr, et très vite…
À lui elle ne dirait rien : tromper quelqu’un qui ne se trompe jamais, c’était, d’une certaine façon, rétablir un équilibre…
Et cette pensée l’amusa pendant tout le chemin de retour.
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Gisèle Bry · il y a
Une fin que je n'avais pas imaginée mais plaisante !!!
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Mischa · il y a
Merci ! Ça fait toujours plaisir...
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Julien1965 · il y a
Très beau texte qui m'embarque dans cette randonnée en montagne, mais pas que... "tromper quelqu'un qui ne se trompe jamais, c'était, d'une certaine façon rétablir l'équilibre". J'aime... Mon soutien
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Mischa · il y a
Merci !
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Olivier Pélissier · il y a
Intrigue bien menée. N'ayant pas lu les thèmes, je m'attendais à de la science fiction ou du polar. Jusqu'au bout, on a hâte de connaître le dénouement. Mes voix.
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Mischa · il y a
Merci. C'est vrai que le titre n'éclaire pas...
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François B. · il y a
Très beau texte sur ces moments de prise de conscience où tout peut basculer. Mon soutien renouvelé
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Mischa · il y a
Merci ...
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Choubi Doux · il y a
Très belle circulation sur les rives d'ailleurs ou d'ici.
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Mischa · il y a
Merci...
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Yanisley E. · il y a
Les disparitions ou les pas de côté semblent être une grande source d'inspiration pour toi. J'ai été intriguée et cela m'a amenée à Deborah Lifchitz. Ton texte est simple en apparence mais seulement en apparence. Bravo.
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Mischa · il y a
Ton commentaire aussi est simple, seulement en apparence. Il me touche beaucoup...
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cyrille Bonamy · il y a
J'avais raison de penser que ce que tu écrirais m'emmènerait sans hésitation! Déambulation subtile...
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Joël Riou · il y a
Une randonnée salutaire, bien conduite jusqu'à la fin.

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