Anxiogène

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Dans la foule hystérique cherchant à attraper les harengs distribués du balcon de l'hôtel de ville de Dunkerque, Maurice a mis son coude dans l'œil de Martine. Geste malencontreux et anodin, me dites-vous... Que nenni ! Ce fut un acte qui conditionna tout le restant de sa besogneuse petite vie. Jugez plutôt. D'abord pompiers, plates excuses... hôpital, rires de connivence... retour en Renault quatre, attouchements... hôtel de la Poste, retards de règles... mairie, église... La totale. Rien de prémédité, simplement des évènements dans l'ordre des choses. C'était il y a une éternité. Maurice Chabron va avoir quarante-sept ans dans une quinzaine de jours. Il est marié à Martine depuis vingt et un ans. Ils habitent une de ces minuscules et insipides maisons de ville, toute en briques rouges, comme il en existe des centaines d'autres dans le quartier de la Croix-Rouge à Tourcoing.
Vie inconsistante, monotone et vide. Maurice et Martine ne sont pas heureux, mais comme on dit chez les « plus défavorisés » impécunieux : « faut bien vivre avec ». Maurice et Martine n'ont pas eu d'enfants. La faute à personne, c'est comme cela, c'est tout. Ils n'ont pas d'amis, pratiquement plus de famille – Martine a encore sa mère qui végète dans son fauteuil roulant à l'hospice Saint-Vincent – peu de vie sociale, si on excepte les discussions entre voisins par-dessus la clôture du jardin... enfin... le jardin... une courte bande d'herbe rase à l'arrière de la maison, où se languissent deux rosiers arrosés par la pisse nauséabonde de « Cookie », le caniche abricot de Martine. Ils ne s'aiment plus depuis longtemps, c'est vrai, mais vivre en commun est le « moins pire », comme le répète à l'envi Maurice à ses copains de pétanque. Quoique... à bien y regarder... les disputes ont tendance à se faire de plus en plus rapprochées et de plus en plus virulentes, ces derniers mois. Maurice essaie de passer outre, il vivote, ça lui suffit. Martine prie... pour que ça s'arrête ou pour que ça continue, elle ne sait plus très bien. Tout aurait pu continuer ainsi longtemps, du moins jusqu'à ce que l'un disparaisse naturellement... Ou pas.
Ah, si ! Il y a bien une chose qui peut bouleverser la vie monotone et misérable de Maurice et de Martine ! C'est un sujet hautement explosif à l'intérieur du couple : les reptiles, particulièrement les serpents. Maurice a toujours eu peur des serpents, très, très peur. Une frousse irraisonnée, une répugnance insondable envers ces abjectes bestioles, une phobie irrésistible, une terreur irrépressible, de celle où vous ne vous contrôlez plus et qui pourrait bien vous amener à commettre l'impensable, l'impardonnable. Par bonheur, il faut bien avouer que les serpents, à Tourcoing, sont éminemment rares. Maurice n'en avait d'ailleurs jamais croisé un, en vrai, ni dans le jardinet où il ne mettait de toute façon jamais les pieds, ni dans la ville, ni dans l'usine. Jamais.
En revanche, chaque fois qu'il buvait trop, il en voyait des dizaines, glissant vers lui en se tortillant, le rattrapant parfois et enroulant leurs corps souples et froids autour de ses chevilles. Un cauchemar d'autant plus récurrent que Maurice a une forte tendance à l'imbibition au fil des années. Tous les jours de la semaine, après l'usine où il visse consciencieusement, et sans fin, des écrous sur des tiges filetées destinées à la fabrication de machines agricoles, Maurice se précipite « Chez Ginette », le bistrot au coin de la rue Caumartin. Une bonne quinzaine de ses collègues faisaient d'ailleurs la même chose, trinquant dans la joie outrancière et la bonne humeur surfaite des gagne-petit, jusqu'à la fermeture du bouiboui.
Maurice rentrait tant bien que mal, le plus souvent en marchant à côté de sa bicyclette, jusqu'à la maison où il s'écroulait sur le sofa, Martine lui ayant interdit de venir ronfler dans son lit, et de toute manière l'escalier est beaucoup trop raide. C'est sur le carrelage à damier que les reptiles surgissaient. Ils se glissaient sous le sofa, escaladaient les meubles, chutaient du vaisselier et le fixaient avec leurs affreux petits yeux noirs. Un long cauchemar, agité de soubresauts, noyé de sueurs et de vomissures jusqu'à ce que Martine lui hurle dans les tympans qu'il était un gros dégueulasse, un ivrogne invétéré, un abruti congénital et qu'il était l'heure de partir au boulot. Gueule de bois, réveil douloureux, bouche pâteuse, douche froide, café fort et retour à l'usine.
Le week-end eût pu être source d'entente sinon de réconciliation. Trois fois hélas... L'alcoolique le passait en grande partie au sous-sol de sa maison entre ses maquettes de bateaux de pêche bretons et son casier de bouteilles de « Météor blonde ». Au diner, la montée de l'escalier était déjà laborieuse et, avant même le dessert, Maurice redescendait auprès de ses chères bouteilles. Martine lui hurlait une énième fois qu'elle se demandait ce qu'elle faisait encore avec un nul comme lui, que la voisine du 34 avait bien fait de se barrer et qu'elle n'allait pas tarder à faire la même chose. Sur quoi, il lui rotait au nez en lui faisant un bras d'honneur et refermait la porte menant au sous-sol.
Martine dit avoir quarante ans, mais elle s'est rajeunie de trois. Elle n'a pas eu la chance d'être mère, mais n'en est pas vraiment peinée. Elle a toujours pensé qu'elle n'avait pas la fibre maternelle. Elle a failli avoir une ou deux aventures extraconjugales, mais ça ne s'est finalement pas fait. Elle a pris une vingtaine de kilos, s'habille au marché, fume en cachette et se teint les cheveux en blond roux tous les quinze jours. Facile, Martine est coiffeuse au « Tif'Annie », un salon pour dames désuet et déserté, à deux pas du Jardin botanique que Martine traverse tous les jours pour prendre son bus.
Dix-sept ans que Martine triture les tignasses de ces dames pour le compte de Madame Lise, la patronne obèse qui ne peut plus s'occuper que de la caisse. Après une toujours trop longue journée à piétiner autour des femelles du quartier, à écouter sans fin leurs doléances sur le temps, les hommes en général et le leur en particulier, les enfants « dont on ne peut plus s'aider, ma bonne dame », les fins de mois difficiles et l'arthrose qui vous guette, Martine, la tête bourdonnante, monte dans le 58. Après vingt minutes de « shaker » dans les ruelles de Tourcoing, elle descend, en grimaçant à cause de sa hanche douloureuse, à deux cents mètres de sa porte.
Martine rêve de tout larguer, comme Béa, la pimbêche du 34. Une connasse blonde décolorée et un décolleté « niagaresque » qui a au moins eu le courage de quitter son abruti de mari avant qu'il ne l'envoie à l'hôpital. La rumeur du marché couvert prétend qu'elle a trouvé un beau parti à Cannes, à moins que ce soit à Biarritz ou en Espagne, bref, elle est heureuse quelque part au soleil. Ce n'est pas à elle que ça arriverait ! Quitter Maurice ? Elle ne demande que ça ! Martine n'en peut plus de côtoyer un minable industrieux. Bière et pétanque : charmant engagement de vie. Il n'a jamais été un ardent de « la chose », mais il ne la touche plus depuis que sa prostate est en berne et que sa vessie fuit.
Alors, pour faire passer le temps et les soucis, Martine conjecture, imagine, avec l'aide précieuse et prolixe de ses clientes, des voyages dans les iles, des séjours sur un yacht et des idylles avec de richissimes nababs bronzés. Sûr que la promiscuité du 58, les ruelles de Tourcoing et l'haleine de Maurice vous font descendre de votre nuage. Mais, comme pour le sempiternel loto du mercredi entre collègues, le tout est d'espérer, non ?
Pour Martine, ce mois de juin est des plus pourris. La météo est calamiteuse, les clientes du salon sont aux abonnés absents, « Cookie » a été victime d'une occlusion intestinale en ayant avalé un cochonnet qui trainait dans la cuisine, sa pauvre mère a définitivement « lâché la rampe » et ce con de Maurice n'a pas daigné mettre les pieds à l'enterrement. Martine n'aurait jamais pensé que sa vieille mère fut, à ce point, prévoyante. Il faut dire que depuis une dizaine d'années, elle discute, chaque lundi, jour de fermeture du salon, plus avec le fauteuil roulant qu'avec le fantôme décharné et absent, assis dedans. C'est en recevant la lettre de l'assurance que Martine a découvert que sa mère économisait depuis des années sur une assurance-vie à son nom. Un magot inattendu et des plus conséquents. Largement de quoi envisager une croisière dans les Caraïbes, sur un somptueux bateau au bras d'un charmant jeune homme en tricot de corps blanc. Si vous voyez ce que je veux dire. Elle s'est bien gardée d'en toucher un mot à Maurice.
Hier, Martine a été aperçue sortant du « Grand Jardin », suivi d'un des employés, soufflant comme une vieille locomotive dans la pente de Chamonix et défaillant sous le poids d'un gros colis, enveloppé dans une couverture marron. Ce dimanche soir, après trois demandes de plus en plus exaspérées, quand Maurice a enfin daigné remonter du sous-sol pour diner, Martine lui a aimablement ouvert la porte avec son nouvel animal de compagnie dans les bras. Un majestueux python jaune et blanc, d'un mètre dix de long avec de grands yeux fixes, orange et noir. Maurice a écarquillé ses gros yeux injectés d'alcool, bouche ouverte, il a mimé un hurlement abominable, tout en faisant de grands moulinets avec les bras. Maurice est parti à la renverse dans l'étroit escalier. Le cœur s'est arrêté, tétanisé avant même qu'il n'ait touché les marches. Maurice ne bouge plus sur le ciment froid du sous-sol. Martine embrasse « Monthy ». Martine n'a jamais eu peur des serpents, elle.
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Mijo Nouméa · il y a
Excellent. Cette Martine a dû croiser ma Marguerite actuellement au coeur de mon quotidien dans ses assassinats de cons :)
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Assassinats de cons ? Vaste programme... pour une Marguerite. Bonnes écritures. Merci de la (multi)visite.
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Ninn' A · il y a
un tricot de corps blanc, elle a bon goût Martine :-) bien joué pour le nom du python. super couple et un texte enlevé !
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Heureux de vous divertir. Merci de votre bienveillante attention.
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Virgo34 · il y a
U récit plein d'humour qui tient en haleine jusqu'à la chute.
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Merci de votre visite. A bientôt.
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Carl Pax · il y a
Un style vif qui s'adresse franchement au lecteur, une chute que je n'avais pas devinée, et qui entraîne à réfléchir à un après : Martine n'a pas de raison de s'inquiéter, vu que Maurice a été victime d'une crise cardiaque avant de tomber dans les escaliers. Un peu goguenard par moments, très agréable à lire.
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Heureux que cette histoire vous ait plu.Merci de votre observation.
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Mitch31 M · il y a
Une histoire drôle et délicieusement horrible avec un serpent python aussi mortel qu'un colt python. C'est sûr, le moyen est plus discret.
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Psychologie et psychopathie, deux des mamelles d'un bon vieux crime. Merci de votre lecture.
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Chris BÉKA · il y a
L'argent, ce catalyseur ...
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Comme l'écrivait Trivulce : " Trois choses sont absolument nécessaires, premièrement de l'argent, secondement de l'argent, troisièmement de l'argent. Merci de votre passage.
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J.A. TROYA · il y a
Le portrait d'un "vieux" couple au vitriol avant la chute finale ! Une histoire qui prends aux tripes.
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Merci de votre visite.
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Joëlle Brethes · il y a
"Crime parfait !" Quelle horreur ! (Mais j'avoue que j'ai quand même ri ;)
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Sourire partagé, plaisir décuplé. Merci.
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Ginette Flora Amouma · il y a
C'est affreux ! Quelle histoire ! Il fallait bien qu'il y ait une fin , un jour !
Votre écriture a de quoi affoler nos imaginations!

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Jean-Michel BONVIN · il y a
Merci de vos encouragements.
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Mireille Béranger · il y a
Ah, Jean-Michel, j'ai ri ! Et pourtant, quelle triste vie là-bas à Roubaix ! Ou à Tourcoing, je ne sais plus ! Oui, je veux bien le croire, les serpents, à Tourcoing, sont éminemment rares ! Maurice se passionnait - ce que je comprends, bien sûr - pour des maquettes de bateaux de pêche bretons ! Quant à Martine, elle doit vivre des jours heureux, à présent, avec un jeune homme au tricot de corps blanc !
Votre style d'écriture est vivant, drôle, formidable. J'ai adoré.

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Jean-Michel BONVIN · il y a
Merci infiniment. Votre satisfaction enjouée me comble d'aise ... et me presse de reprendre une nouvelle page blanche :)
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Annabel Seynave- · il y a
L'ambiance du Nord rendue avec talent pour une histoire horrible et malicieuse.
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Ravi que cela vous ait plu. Merci de votre attention.

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