Antre Ventre Centre

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Retiré au bord de la mer, j'écris peu. Un roman, des petits textes mais peu de nouvelles. Qui sait short édition me donnera peut-être envie de me lancer dans les petites histoires si vous  [+]

Des enfants s’amusent en descendant vers l’eau, dévalant des sentes que bordent les hauts murs des jardins, surfant sur les pavés glissants de bruine. Leurs cris résonnent dans les ruelles de la colline. Ils passent de celle là, coupée de plus larges venelles à des traboules couvertes, à des traverses borgnes, à des artères plus larges, à d’infimes diverticules, qui conduisent à la mer ou se perdent en impasses.

Un passage sous les arcades autour des places donne accès aux cafés aux boutiques et aux rues. Mais c’est en sous-terrain que les liens, les conduits, les allées, ont été bâtis depuis longtemps.

Quelques boulevards, la rivière et des canaux, des avenues, ceignent et pénètrent la ville en ses bois de bordures et dans les creux. Ce sont des voies utilitaires noyées de verdure.

Le labyrinthe forme un coquillage bosselé où un premier colimaçon se multiplie en quartiers comme des fractales biologiques. Il n’est pas de construction plus vivante que cette armature et ce toit, ces vaisseaux ces poumons ces circulations éclectiques ces odeurs ces parfums ces digestions ces appétits ces soifs ces folies ces inventions ces langues, cette politique. On trouve ici les merveilles les trésors et la saleté. Les riches sont partout, et les pauvres partout, les truands s’insinuent quand bien même on les chasse, on croise des artistes, des cinglés, des rêveurs et des affairistes.

Sous le cocon défait des brumes du matin les bateaux des pêcheurs se rapprochent du port attendant à l’écluse l’heure de la marée. Les marchés se réveillent enfin. Perchés sur leurs Segway les promeneurs pressés croisent ceux qui flemmardent ou musent à pied. Les enfants crient.

A la terrasse du « rambla » j’écoute les oiseaux. Ceux du port et ceux des buissons, et aussi les pigeons dont les becs cherchent des miettes de rotis . J’ai commandé des rotis que j’émiette pour les pigeons, et un café au lait. Le lait mousse. Les rotis sentent bon le beurre et le pain du petit déjeuner. Il fait doux. Des flaques de soleil sèchent la rosée sur la pierre. Des rotis . On a des souvenirs de croissant, de mezze, tortilla, donut ou crêpe au sucre, nos madeleines.

Les passereaux minuscules pépient et volettent en nuées sous les feuilles des bigaradiers. C’est ainsi au printemps de chaque année. Un goéland marin est venu disputer leur pitance aux pigeons. Des gamins déboulent et leur bruit affole la volaille. Ils courent. Une autre bande arrive, ils se coursent. Je les suis du regard jusqu’au défilé qu’ils prennent vers la plage. Quelques passants reviennent du marché pendant que d’autres forment de petits groupes sur le quai et que la foule des acheteurs afflue.

Il n’y a plus une table de libre à la terrasse du café. Sur la placette les fauteuils en osier prennent toute la longueur des trottoirs. Une bâche recouvre ceux du « Pélican ». Tous les autres bars, toutes les gargotes, tous les bistrots font le plein. Et c’est ainsi à midi, le soir, et le matin. On attend au bar, on boit en marchant ou assis dans les squares ou adossé à un mur à un arbre un bateau mis au sec.

Ici de simples rituels quotidiens rythment les heures et les jours. De nouveaux rites nouent les fils des semaines et des saisons. C’est un village retrouvé au cœur de la cité. Des mille villes refaçonnées c’est elle qui m’attire où je reviens comme en un ventre sentir le sel et les fruits du couchant et me perdre de mille façons. Les ruines romaines à quelques lieues sur la côte montrent qu’en ces temps là déjà on avait repéré le lieu, le site de la cité. De toute éternité les villes se sont ancrées aux confluents. Ceux des rivières, ceux des chemins de piedmont, ceux des routes caravanières et dans les anses où les bateaux entrent au milieu des terres. Les villes forment des antres, des ventres, des centres.

Il a fallu bâtir celle là dans la défiance de l’époque et sous bien des menaces, mais on l’a bâtie là. Comme les métropoles de toute l’histoire elle abrite des nomades temporairement sédentarisés parmi les héritiers plus anciens de son patrimoine invisible. Ils contribueront à la diversité de ses bâtiments, de ses échoppes, des noms et prénoms prononcés, des langues, des cultures, de la musique des couleurs que forment les modes et les goûts.

Je suis nomade mais c’est ici que je suis né. Moi le romain du lieu, le citoyen, l’errant, le voyageur, celui qui pourtant chérit sa maison de terre au soleil et ceux qui m’accompagnaient enfant en courant le matin vers la mer et ma mère qui vit là. C’est ici en quelque sorte ma matrie. Lorsqu’on me demande où je vis c’est d’ici que je parle avant de dire que selon les années il m’arrive de m’absenter parfois dix mois, mais parfois seulement trois, et que je suis de là où je pose les pieds, de là où je dors. Si, la ville s’épelant comme s’épèle mon nom je suis questionné sur cette homophonie c’est, dis-je, que mon père l’a fondée. Si c’était vrai je n’en tirerais aucune vanité. Chez ceux qui vivent ce qu’ils croient, et qui accordent tant de crédit au savoir, qu’ils croient aussi peu que possible ; devant le peu de vérité qu’ils espèrent saisir; la vanité n’habite pas. Mais ce n’est pas vrai, ses fondateurs furent nombreux, la ville porte un nom commun : Hadas.

C’est mon premier café chapati du printemps, Anna me hèle depuis sa fenêtre à deux maisons d’ici et nous agitons nos bras pour nous saluer. La brume s’est levée.

Au café on parle indifféremment français berbère arabe ou globish comme partout dans les rues et dans les maisons dans les écoles et les tribunaux. C’est à la discrétion des interlocuteurs. Et si un étranger veut s’exprimer dans sa langue il sera traduit s’il le faut. La loi communale prévaut sur celle du pays car la ville a depuis l’origine un statut de port franc. C’est au développement du réseau des ports et villes franches que je me consacre avec Anna. C’est une nouvelle Hanse d’une nouvelle espèce de commerçants qui désormais croisent leurs canaux d’échange all over the world.

Les toits des maisons reflètent les nuages dans leurs nappes photovoltaïques. De loin on pense voir des mares au cœur de prairies. Tous les toits forment des jardins d’herbe ou de mousse, souvent une végétation de garrigue. Après la pluie la ville sent le thym. Avec le soleil du matin le parfum des simples domine et l’origan le basilic et le cerfeuil et la sarriette et la bourrache et toutes les santolines se mêlent en une pastorale citadine pour nez avides. Les embruns apporteront le sel, et le sel passera au moulin des éoliennes alignées sur la ligne de crête comme en une majestueuse statuaire votive.

La foule nous frôle et nous formons la foule et nous frôlons ces amis et ces étrangers qui vivent là ou viennent ici former cette foule où l’on se perd où l’on se trouve. Elle va dans un sens et bifurque, une autre vague vient, contourne une assemblée, piétine, ralentit, se dissipe. Elle a son air du jour, en colère, affairée, solennelle, joyeuse, indifférente, amicale. Elle s’étoffe maintenant devant moi, son bruit m’est symphonie jazzy si je ferme les yeux pour l’entendre passer. Anna me hèle :

- Elim !

Je lui fais signe de la main, je viens. Dans son jardin terrasse elle a défait le lit où nous avons dormi. Elle attend.

- Elim !
- Oui.
- Tu sens cette merde ?
- Oui !

Oui, maintenant je la sens. Les paquets flottant, les îles, d’ulve agglomérés sont revenus, ça empeste et ça s’insinue, ça couvre le parfum de la ville et c’est fade comme la mort comme un égout mal ventilé comme une merde pâle. Les regards se tournent vers la mer et les nez sniffent à petits coups. Ca pue !

- Elim !
- Je viens.

Je viens, oui, le monde a changé, nous le reconstruisons après ces guerres, et ce « global warming »
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Utilisateur désactivé · il y a
Il y a de belles descriptions dans votre nouvelle. J'ai une petite hésitation (peut-être) que je me trompe : est-ce le Liban ?