Anton et le tueur

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Des pieds dépassaient de la rambarde. Des pieds immobiles et tatoués aux deux chevilles. Je sifflais. Pas de réponse. Je sifflais plus fort. Toujours aucun mouvement des pieds. Un homme en costume me jeta un regard menaçant. Il fallait qu'elle réponde rapidement. Ses pieds étaient toujours dans la même position; bizarre. D'un seul coup, je me mis à avoir peur. Et si le tueur l'avait retrouvée et avait fini par l'assassiner? Je sifflais de nouveau. Rien. Je me mis à crier son prénom à plusieurs reprise. Vraie forteresse résidentielle, il m'était impossible d'entrer dans le bâtiment sans qu'une personne ne m'ouvre de l'intérieur. Plusieurs personnes à leur balcon me regardaient avec suspicion. J'étais un inconnu en pantalon de lin délavé et t-shirt coloré. Un étranger qui harcelait des pieds féminins. Impossible d'entrer mais impossible de repartir. Je m'assis sur un rebord de plantes, espérant qu'elle s'inquièterait de ne pas me voir arriver. Si elle avait été tuée, et bien à la nuit tombée, je serai forcé de prévenir qui de droit.

Le soir commençait à tomber. Je ne savais plus quoi faire; les pieds n'avaient pas bougé. L'homme en costume était passé plusieurs fois devant moi, me jetant des regards assassins. Mais je devais absolument voir Majda aujourd'hui. Lorsque je relevais de nouveau les yeux vers son balcon, qu'elle ne fut pas ma surprise de voir que les pieds avaient disparu. Ainsi elle était vivante. Je sifflais de plus belle. Tant pis si les voisins devaient appeler la police : il fallait que Majda me réponde maintenant. Son visage apparut enfin par-dessus la rambarde. Elle me fit signe qu'elle m'ouvrait. Je montais les marches quatre à quatre: une envie pressante me pinçait le bas du ventre. Je ne saluais pas Majda et fonçais aux toilettes. Une fois soulagé, je la rejoignis dans la pièce principale. Elle jouait sur sa console.
"Alors? Demandai-je.
_ Que du vieux! Répondit-elle sans quitter l'écran des yeux.
_ Toujours sous protection policière ?
_ Bof. De toute façon je pars demain. A quatorze heures, je serai dans l'avion pour très loin.
_ Je suis content pour toi.
_ Tu as un truc pour moi?
_ Je ne suis là que pour ça, ma belle !"
Je sortis le calepin de ma poche de pantalon. Le calepin de tous les trésors: ceux que depuis des générations notre équipe avait réussi à dénicher. Et le plus glorieux de tous: l'identité d'une descendante d'une lignée réputée de sorcières scandinaves. Celle que tous les chercheurs de trésors comme nous rêvaient de trouver ces deux dernières années. Et c'était Majda qui détiendrait désormais le calepin. Mon père avit trouvé cette princesse des ombres mais avait refusé de la collectionner. Une B.A. dans toute sa vie de "voleurs de trésors". Aujourd'hui notre équipe était dissoute alors le calepin devait partir loin. Majda avait accepté de se charger de cette mission.
"Qu'est-ce qu'on fait pour ta dernière soirée? Demandai-je.
_ Ce que tu veux."
Elle arrêta la console puis se tourna vers moi. Elle tendit la main pour prendre le calepin puis joua avec:
"Si tu me parlais un peu de ce qu'il contient.
_ Tu le sais déjà. La liste des trésors trouvés: connus ou inconnus du public. Je veux juste que personne ne le trouve avant cinquante bonnes années. Lorsque nous serons tous morts et enterrés.
_ Et la sorcière ?
_ Tu es au courant de cette histoire? Demandai-je surpris.
_ Vaguement.
_ Comment ça, vaguement? Où en as-tu entendu parler?
_ Je ne sais plus. Et puis, laisses tomber! C'est notre dernière soirée ensemble; il faut en profiter!"
Elle sortit deux verres et une bouteille de champagne. Je bus de bon coeur. J'appréciais beaucoup Majda et cela me faisait de la peine de ne plus jamais la revoir. Je voulais profiter de ces derniers instants de notre amitié et retrouver de notre insouciance avant qu'elle ne soit prise pour cible par le tueur.

Au matin, je me sentais encore plus triste. Je lui proposais de l'accompagner jusque l'aéroport. Elle refusa catégoriquement.
"Ne sois pas stupide, lui dis-je. Ta garde rapprochée policière me connaît bien. Ils me laisseront venir pour l'adieu !
_ Je ne veux pas que tu viennes."
Majda continuait à faire ses valises, sans m'accorder plus d'attention.
"Pourquoi?
_ Ce serait trop dur.
_ Je t'en prie; c'est une fausse excuse !
_ Je veux partir incognito et seule. Ça me rassure. On ne sait jamais; ta venue peut attirer l'attention."
Elle ne laissa pas répondre et fila dans la salle de bain en fermant la porte à clef. Bizarre. Ces six derniers mois, Majda avait sollicité ma présence des dizaines de fois par semaine. J'étais quasiment la seule personne autorisée à rester près d'elle. Et là, au moment de l'adieu, elle me disait que ma présence la dérangeait et constituait un risque pour sa vie. Je partis sans un mot. En sortant dans la rue, je repérais sa garde rapprochée policière et leur fis un petit signe de la tête: ce qui signifiait que je voulais leur parler. L'un d'eux sortit de la voiture, alluma sa cigarette électronique et se mit sous l'abribus au bout de la rue. Je le rejoignis et fis mine de lire les horaires.
"Quoi de beau, Anton? Me demanda-t-il l'air de rien.
_ Je voudrais accompagner Majda à l'aéroport.
_ Comme tu veux. Nous ne faisons que la déposer devant l'aéroport.
_ Vous ne vérifiez pas qu'elle entre saine et sauve dans l'avion?
_ Non. Pour nous, le tueur a une autre cible en vue. Et puis, elle a disparu pour le monde entier depuis cinq mois et dix-huit jours. Elle n'existe plus.
_ J'irai.
_ Très bien."
Pour moi, Majda jouait la dure. J'irai là-bas et m'assurerai ainsi qu'elle entre saine et sauve dans l'avion.

Aéroport. Midi. Je la vis au loin dans la file d'attente pour passer les contrôles de sécurité. J'accélérais le pas: il fallait que je lui fasse mes adieux avant qu'elle n'arrive aux portiques. A dix mètres d'elle, je chutais et m'étalais de tout mon long. Un petit rigolo avait dû me faire un croche-pied. Majda regardait fixement au loin devant elle. Trop fixement. En regardant dans la même direction qu'elle, je vis un homme debout, face à la foule. Sa tête me disait quelque chose. Peut-être l'amoureux de Majda. Après tout, il était probable qu'elle n'ait pas eu envie de commencer une nouvelle vie seule. Je criais son prénom; elle ne m'entendait pas. J'essayais d'avancer mais un homme-chapeau, gros manteau, accent bizarre, me bloquait le passage. Il me posait des questions auxquelles je ne comprenais rien. Je le poussais. Il ne s'y attendait pas et tomba sur le dos. Trop tard: elle était aux portiques. Je hurlais son prénom. Elle se retourna; un chariot de bagages passa devant moi à ce moment-là. Elle ne me vit pas. J'hurlais encore. C'était son tour de passer ; elle ne se retourna pas. J'étais furieux. Mon amie partait pour toujours et je ne lui avais même pas dit adieu. Pas même un simple au-revoir parce que j'avais filé à l'anglaise. Majda passa de l'autre côté. L'homme, qui me semblait familier, lui fit un petit signe et partit sur la gauche. Majda alla également sur la gauche. Elle fouilla dans son sac et tendit un carnet à l'homme. MON calepin. J'étais sous le choc: elle me trahissait. L'homme prit le calepin et le feuilleta. Majda lui parlait mais il semblait à peine l'écouter. Puis il fourra le calepin dans sa poche et posa sa main sur le cou de Majda. Cette dernière se tut immédiatement. A ce moment-là, un groupe d'intervention policière leur tomba dessus: Majda et l'homme ne purent s'enfuir. J'étais sous le choc. Majda se faisait menotter par la même force de police qui l'avait protégée comme victime de crime. Tout se bousculait dans ma tête. Le visage de l'homme apparut dans la lumière et je ne fus pas le seul à crier: c'était le tueur. Celui qui avait essayé de découper Majda. Et mon calepin était dans sa poche.

Je fus évidemment interrogé par la police sur le contenu du calepin et m'en sortis avec une date de procès pour l'année suivante. J'en profitais pour apprendre comment j'avais pu tomber si bêtement. Mon père et ses pairs avaient eu une carrière de trente-cinq ans et n'avaient jamais été inquiétés une seule fois. En réalité, Majda n'avait pas survécu au tueur. Il lui avait laissé la vie sauve pour que je lui donne le calepin des trésors. Le tueur voulait faire un coup d'éclat lors de son prochain crime: découper une sorcière d'une vieille lignée scandinave. Majda avait négocié sa vie contre ce calepin. Elle m'avait trahi mais c'était justifiable. J'aurai probablement agi de la même façon dans de pareilles circonstances.
Je n'écoutais pas l'autre rumeur qui disait que Majda et le tueur étaient intimes et qu'elle voulait refaire sa vie avec lui.
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