Antoine et Bénédicte

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Je me suis mis dans la tête de faire des excercices d'ecriture. J'ai 45 ans, je suis expatrié au coeur des Alpes, en Autriche, depuis bientôt 24 ans. A quinze ans, j'ai lu la saga complète des ... [+]

Je me souviens encore de cette histoire que me raconta Antoine, un soir d'été. Il était venu boire un verre à la maison, à l'improviste. En général, nos soirées étaient préméditées, autours d'une bouteille de vin, parfois d'un petit joint. On passait la nuit à jouer de la guitare ensemble, sur la terrasse par beau temps, ou dans la salle de jeu, installée à la cave, par mauvais temps.

Antoine travaillait à cette époque dans une entreprise de prestations logistiques depuis déjà quelques années. D'une grande efficacité et atteint d'un don commercial certain, il s'était constitué un réseau commercial prospère et transformait les dossiers d'apparence les plus difficiles, en poules aux œufs d'or. De surcroit, Antoine savait fidéliser sa clientèle et se faire apprécier de ses collaborateurs. Il avait devant lui une autoroute, il avait engagé la cinquième vitesse et mis sa carrière en mode croisière.

Tout le monde savait qu'il en avait encore sous la pédale. Toutefois, il ne cachait pas privilégier un semblant de vie de famille. Et pour cause ! Il était très attaché à Cécile, passionnée d'art et de littérature, mais éternelle rêveuse, qui n'a jamais su terminer ses études, et qui finalement, avait choisi le métier de mère au foyer. Antoine avait reçu, le plus beau cadeau que la nature pouvait offrir, Julie, une fille adorable, qu'il protégeait et choyait comme la prunelle de ses yeux. Plus elle grandissait et plus les déplacements professionnels étaient, pour sa fille et lui, un déchirement, une fracture, comme un éloignement à jamais. Un drame inconsolable. Les premiers mois après la naissance, c'était sa femme, qui souffrait le plus de cet éloignement répétitif. Lui partait d'un air gai, á la chasse aux clients, promettant à sa femme de ne pas s'inquiéter, car il serait prudent et rentrerait à l'heure. Antoine rentrait toujours à l'heure. Quand l'avion arrivait en retard, c'est le cœur déchiré qu'il réconfortait son épouse. De temps en temps, il ramenait dans ses bagages une babiole ou une de ces petites choses qui entretiennent la flamme. Et puis, petit à petit, Julie avait repris le rôle principal, jouant de sentiments enfantins ou laissant parfois échapper de gros sanglots. Et puis, quand il rentrait, même en retard, après avoir baisé Cécile, il filait dans la chambre de sa fille, qui se réveillait et écoutait religieusement les histoires de papa.

Au bureau, Antoine affectionnait beaucoup Sabrina, jeune cheffe d'exploitation, récemment promue. Elle avait gagné ses jalons, grâce à son franc-parler, une intelligence supérieure à la moyenne et un sourire lumineux, qui jamais ne semblait s'éteindre. Sabrina, lui avait suggéré de se renseigner sur un prospect, dont le potentiel était prometteur. Elle avait trouvé ce dossier – c'était son don à elle – alors qu'il semblait avoi été volontairement enterré, sous une pile de documents inutiles, au fond d'un tiroir. D'autres s'y était cassés les dents par le passé, mais Sabrina connaissait parfaitement les qualités d'Antoine, que le défi motivait immédiatement. Une courte recherche et un entretien téléphonique avait suffi pour confirmer le tuyau. Bingo ! Après de longues semaines de démarches téléphoniques polies, d'échanges de courriers patient, Antoine avait fini par arracher un rendez-vous avec Bénédicte M., directrice logistique. Ah ! Combien de fil à retorde lui avait-elle donné ! Elle avait inventé toute sorte d'excuses (c'est incroyable l'énergie que dépensent certains acheteurs à décourager ou déstabiliser les vendeurs). Bénédicte M. ne lui avait laissé le choix ni dans la date, ni dans l'heure : « Puisque vous êtes si insistant, alors que le temps me manque, venez mardi prochain, à 17 heures ou jamais. ». L'horaire avait surpris un peu Antoine, mais il ne s'en était pas inquiété plus que cela. Il réorganiserait simplement ses déplacements en conséquence.

L'usine ressemblait à toutes ces usines vieillissantes du siècle dernier : grande bâtisse rectangulaire, en briques rouges aux larges et hautes fenêtres à carreaux. Chaque angle de l'usine était surmonté d'une cheminée, telle une aiguille pointée vers la voûte céleste, noircie par les fumées d'autrefois. L'usine faisait, malgré son âge, grâce à quelques liftings judicieux, une belle impression. Du reste, les quais regorgeaient de marchandises et d'innombrables camions attendaient imperturbables leur chargement. Un petit ensemble de bâtiments modulaires préfabriqués, installé sur le parking servait de loge d'accueil aux visiteurs. En cette fin de journée, l'horizon avait pris des teintes roses et oranges qui se reflétaient étrangement sur les parois blanches des bungalows. Une jeune femme, tête rousse, coiffée à la garçonne, qui semblait perdues dans ses pensées, sursauta à son arrivée.

- « On ferme ! Vous avez rendez-vous ? » lui demanda l'hôtesse, sur un ton sec et plutôt désagréable.

Les formalités réglées, Antoine dû se diriger vers le hall de l'usine, où sa cliente le chercherait. Ce hall, aux hauteurs vertigineuses ; ressemblait plus à un musée qu'à une salle d'attente. Une énorme fileuse trônait au centre ; alors que contre les murs, on avait installé des vitrines, présentant des objets divers et qui renseignaient Antoine sur la nature actuelle et passées des activités du site. Sur une des parois, une frise racontait en date la vie de l'usine, ses gloires et ses peines. De la filature d'origine, l'usine s'était transformée en câblerie. Elle récupéra Antoine, alors que celui-ci lisait assidûment une plaque en l'honneur du fondateur du site.

- « Bonjour, je suis ravie de vous voir, Antoine !... Je peux vous appeler par votre prénom, j'espère, je suis Bénédicte ».

- « Oui, pas de problèmes, Bénédicte. ».

- « Voilà qui est fait. Suivez-moi, s'il vous plaît. »

C'était une femme qui paraissait assez joviale, d'environ quarante-cinq ans, de petite taille. Elle avait quelques rondeurs sur les hanches et une poitrine pulpeuse qu'elle masquait judicieusement sous ses vêtements. Pantalon noir, talons aiguilles, blouse à rayures verticales, blazer assorti. Elle ne laissait pas paraitre d'émotions, mais de discrètes pattes-d'oie indiquaient que la dame était d'un naturel joyeux. Antoine marchait d'un pas léger à ses côtés, s'effaçant avec un sourire et un « bonsoir » poli, en croisant les employés, qui en cette heure quittaient leurs bureaux. Les uns avaient la mine tendue et fatiguée, d'autres consultaient concentrés leur téléphone portable. Tout en ouvrant le chemin, Bénédicte aussi faisait mine de lire sa messagerie électronique, ou s'adressait aux collaborateurs qu'elle croisait dans les couloirs, jouissant de son statut de cheffe. Elle semblait avoir élaboré toute une stratégie pour impressionner son visiteur, mais ce n'était que partie remise. Ils avaient longé un long couloir blanc aseptisé, fraichement repeint, qui semblait interminable. Puis, ils avaient monté des escaliers et longé un autre couloir interminable. Antoine avait l'impression d'avoir parcouru plusieurs centaines de mètres, lorsque passant devant un bureau, Bénédicte récupéra des clés qui ouvrirent finalement une salle de conférence. Celle-ci était équipée de grandes baies vitrées, offrant une vue plongeante sur la production dont la géographie ne représentait qu'un amalgame de grosses machines, tréfileuses, enrobeuses, enrouleurs, pantins mécaniques bruyants. Quelques ouvriers en treillis bleu surveillant ces monstres et leur progéniture. Au centre de la salle était installé une grande table ronde aux pieds sculptés, ceintes de fauteuils en cuir. Au plafond pendait un projecteur. Il n'y avait qu'une seule fenêtre, géante baie de morceaux de verres sertis, assemblés régulièrement, qui telle une rosace, laissait entrer quelques rayons de lune. Antoine pouvait apercevoir dorénavant, le voile lourd de la nuit sur la ville. Bénédicte referma la porte, alors qu'il observait les lieux en prenant place. Avec des gestes élégants elle avait fermé la porte à clef, assez discrètement, sans qu'Antoine ne s'en rende réellement compte. Il avait bien observé la manière dont elle avait réglé le compte à la serrure, mais peut-être concentré sur sa stratégie de vente, il n'avait pas vraiment réalisé.
Antoine rompit le silence en toisa son interlocutrice du regard :

- « Dites-moi, Bénédicte, vous recevez toujours vos fournisseurs en fin de journée ? ». La question, directe, énoncée avec espièglerie, un peu taquine, déstabilisa Bénédicte.

- « Vous savez, c'est une façon de tester les fournisseurs. Vous vous êtes entêté et vous avez accepté ».

- « Ai-je donc réussi le test ? »

- « Ne vous méprenez pas, je ne vous ai pas encore qualifié, Antoine. Ayant réglé mes affaires courantes, je serai donc plus à votre écoute. »

Il avait marqué des points, mais la partie était loin d'être gagnée. La suite de la conversation était d'une banale efficacité. Antoine usait, tel que je le connais, à la perfection son rôle de commercial, écoutant religieusement son interlocutrice, parlant d'une voie très pédagogique. Les minutes passaient, Bénédicte faisait mine d'écouter, mais son attitude avait changé, pour se décontracter. Elle avait machinalement dégrafé un bouton de sa blouse et basculé son buste vers l'avant, offrant son décolleté au champ de vision de son interlocuteur. Sa gestuelle et ses expressions non verbales, discrètes au début, devenaient de plus en plus grotesques et ostentatoires, renforçant au fur et à mesure un sentiment de malaise chez Antoine. Elle le dévorait des yeux. Elle s'était levée et rapprochée de lui, en lui caressant les cheveux, son nez se rapprochait de son corsage. Par son jeu, elle le poussait dans ses retranchements. Partagé entre une pulsion de rut animal et la loyauté envers sa femme et sa fille, il avait compris, trop tard, qu'il était tombé dans un guet-apens. Antoine cherchait de quelle façon il pourrait contrôler les émotions auxquelles il était soumis. Dans une manœuvre désespérée, il fit un bon en arrière, lorsque Bénédicte s'exclama : « Baise-moi, Antoine ». Passer à l'acte, transformer un rendez-vous d'affaire en une longue histoire commerciale, où à défaut, constituer un lot de consolation, au risque de rompre ses liens avec Cécile et sa fille Julie ?

- « Et alors, tu as fait quoi, Antoine » lui avais-je demandé, en nous servant un nouveau verre de vin.

- « Et toi ? » répondit-il en riant ? « Tu aurais fait quoi ? »

Ce soir-là, lorsque Antoine était venu me rendre visite, il était aussi venu consoler sa tristesse. Quelques mois auparavant, rentré un jour plus tôt que prévu d'un déplacement, il avait surpris son épouse au lit avec un inconnu. La suite fut, un divorce douloureux, tant financièrement que psychologique. Financièrement, car femme au foyer, à l'époque, et il avait dû consentir un soutien alimentaire conséquent. Psychologique, car outre la blessure adultère, il n'avait obtenu la garde de sa fille chérie.

Il ne pouvait pas tomber dans le piège.

- « Ecoutez-moi, Bénédicte, je ne peux pas. Je suis là pour faire du commerce, mais comprenez-moi, je ne vois aucun avantage à développer des relations d'affaires par promotion canapée. Je trouve cela même malsain. Imaginons que nous nous laissions allez ce soir à nos fantaisies et que je devienne ton amant. De deux choses l'une : tôt ou tard, nous nous disputerions et nous nous séparerions, car nous ne voudrions pas détruire nos familles, ce qui brisera, avec douleur des relations commerciales ».

Le visage de Bénédicte s'était assombri et elle éclata en sanglot. Antoine laissait ce soir-là une femme blessée, fraichement divorcée, qui avait trouvé pour seule refuge son boulot et sa position hiérarchique. Mais de ses explications, il s'en fichait, il n'avait plus qu'une seule idée en tête : prendre ses affaires et déguerpir. Antoine aurait, le lendemain, tout le temps de débriefer.

- « J'aurais fait pareil », lui rétorquais-je, « mais avec le recul, ne regrettes-tu pas ? »

- « Regretter de ne pas avoir pris mon pied ? Et ensuite ? Ce n'est pas à cet endroit que mon mariage a échoué... »

Bénédicte n'avait plus donné de nouvelles, ce qui ne dérangeait en aucun cas Antoine. Il avait toutefois fini par apprendre de la bouche de Sabrina, qu'elle avait quitté l'entreprise. Moi, je crois savoir qu'elle s'est fait licencier pour faute grave, à peu près au même moment ou Antoine se séparait de son ex-femme. Bénédicte est mon ex.
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