Anthropocène

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Enfant, j’avais en moi une rage de vaincre cette maladie qui condamnait mon enfance à la mobilité réduite. Les mots sortis de ma plume ont couvert mes maux. J'ai compris qu'avec une feuille et un  [+]

Lionel n’avait aucune raison de se presser. Il lui restait une bonne demi-heure avant que ne commence sa journée de travail. Autrefois, il appréciait ce petit moment de paix pour prendre son petit déjeuner. C’était un minuscule tronçon de temps suspendu, une bulle d’oxygène qui n’appartenait qu’à lui. Déguster doucement son premier repas, accueillit par les timides rayons du soleil qui perçaient la brume matinale et s’insinuait dans son foyer par la fenêtre.

Par réflexe, il ouvrit le placard de la cuisine. Il le referma vivement. Bien sûr, il était vide. Les temps étaient durs, impossible de l’oublier, mais les vieilles habitudes ne disparaissent pas aussi facilement. Sans plus s’occuper des lamentations de son ventre, il posa son regard sur ses enfants encore endormis, craignant que la porte du placard fermé à la hâte ne les ai éveillés. Il fut vite rassuré : les petits êtres dormaient à point fermés. Pelotonnés les uns contre les autres sur un matelas posé à même le sol, une mince couverture pour les isoler des fraîcheurs de la nuit, son fils et sa fille avaient le visage paisible des visiteurs du pays des songes.

Non loin à côté d’eux, un bric à brac empilé à la hâte dans des cartons : leurs affaires, toute leur vie, entassé dans un coin de la pièce. C’était leur cinquième déménagement cette année. Au premier, ils avaient pris soin de déballer toutes leurs affaires, de se reconstruire un cocon rien qu’à eux. Au deuxième, ils y avaient mis moins de cœur. A présent, il n’y avait plus de contes et plus d’espoirs. Ils avaient trop voyagé, égrainant leurs affaires et leurs illusions le long de leur route.

Et les voici dans un nouvel endroit, n’osant plus y croire assez pour déballer leurs affaires de nouveau, les laissant s’éparpiller dans un coin, s’attendant à tout instant à devoir refermer de nouveau les cartons pour s’enfuir encore.
S’enfuir... Lionel retournait ce mot sans cesse dans sa tête, avec une rage grandissante. Ce n’était pas la vie qu’il s’était promis d’offrir à sa famille.

-« Est-ce que tout vas bien mon amour ? »
Lionel acquiesça et embrassa sa femme qui venait d’entrer dans la cuisine.
-« J’ai fait un bien jolie rêve cette nuit. Lui dit-elle, ses grands yeux verts pétillants de malice.
-Ah oui ? Lequel ?
-J’ai rêvé de notre première rencontre. Lui répondit Louise. Te souviens-tu ?
-Comme si c’était hier ! Lionel entoura Louise de ses bras. J’étais si maladroit quand je suis venue te parler. J’avais si peur que tu refuses cette danse avec moi...
-Comment aurais-je pu ? Tu m’as plu dès le premier regard que tu as posé sur moi.
Les deux époux commencèrent à danser, lentement, en suivant la musique de leurs souvenirs.
-« Oh, Lionel... Que nous est-il arrivé ? La vie est devenu si compliquée... Où sont passés la fougue et les rêves des premiers temps ? Tout était alors si facile, notre amour seul suffisait. Depuis quand l’inconnu est-il devenu si obscur ?
-J’imagine que nous avons vieillit.
-Moins que nous, je pense que c’est le monde dans lequel nous vivons qui a changé... ».

Lionel saisit doucement le menton de Louise pour la regarder dans les yeux :
-« Nous allons surmonter ça ensemble... Tout va finir par s’arranger... ».
Ils échangèrent un baiser plein de tendresse.
-« Beuuuurk » Entendirent-ils derrière eux.

Ils se retournèrent, amusées, et saluèrent leurs enfants qui venaient de se réveiller. Soudain, Lionel pris conscience de l’heure qu’il était :
-Je dois filer où je vais être en retard au travail ».
-Bonne journée chéri, à ce soir ».

Et tandis qu’il fermait la porte de sa maison, il entendit son fils se plaindre de la faim qui le tenaillait. Le cœur de Lionel se serra.
Il se mit en route tout en se faisant le serment de trouver vite une solution. Lorsqu’il arriva au travail, il avait pris sa décision : il irait voir son employeur pour lui demander une petite avance, juste de quoi nourrir convenablement sa famille. Lionel était un bon employé, jamais un retard, jamais une absence, il faisait ses heures sans jamais se plaindre, remplissait tous les objectifs qu’on lui donnait. En sept ans, il n’avait jamais demandé aucune faveur. Pourquoi lui refuserait-on l’aide qu’il demandait ?

Il fut une époque où la nourriture était abondante et à la portée de tous les travailleurs. Aujourd’hui tout ce qui est comestible est devenu une denrée rare. Seules les maigres réserves de son usine parvenaient difficilement à les nourrir, mais pour combien de temps encore ?

Hélas, rien ne se passa comme prévu. Dès que son patron vint observer avec quelle vitesse les noisettes se triaient dans son usine, Lionel quitta son poste pour solliciter son attention. Son employeur l’écouta attentivement mais son air affligé ne laissait présager rien d’heureux.
-« Je vais devoir fermer l’usine... ». Lui annonça-t-il lorsque Lionel eut terminé.
-Quoi ? demanda ce dernier, abasourdit.
-Les noisettes sont devenues une denrée rare, notre stock est presque vide, l’usine ne tourne plus comme avant. Je ne suis même plus en mesure de vous verser votre salaire. Je suis contraint de délocaliser. Comprend moi, tout ferme autour de nous, des familles entières sont contraintes de bouger vers le nord, nous aurions dû les suivre depuis bien longtemps. Ils se rapprochent et nous n’y pouvons rien... Il n’y a plus rien de bon ici, je ne peux plus continuer comme cela... expliqua-t-il à regret ».

C’est comme si le sol s’effondrait sous les pieds de Lionel. Il senti le désespoir le ronger peu à peu :
-« Mais... Et ma famille ? Mes enfants ? Comment je vais faire pour les nourrir maintenant ? ».
Son employeur posa une main sur son épaule, compatissant :
-« Je suis désolé Lionel, je suis sincèrement désolé... ».
Lorsque les employés de l’usine quittèrent leur lieu de travail ce soir-là, la même inquiétude rongeait tous les cœurs. L’usine venait de fermer définitivement ces portes. Ils portaient quelques noisettes sous le bras, maigre cadeau de départ, errant çà et là autour de l’usine, ne sachant pas bien où aller ni que faire. Certains comme Lionel traînaient encore un peu, redoutant le retour et l’annonce de la mauvaise nouvelle à leur famille... Une de plus.
Ils discutèrent un peu de ce qu’ils allaient faire. La plupart pensait fuir, bouger vers le nord en espérant trouver une vie meilleure. Lionel ne voulait pas infliger un déménagement de plus à sa famille. Ces terres, c’était les siennes. Celles qui l’avaient vu naître, celles sur lesquelles il avait grandi, connu ses échecs et ses succès, ses premiers émois, ses grandes peines et ses bonheurs les plus intenses. Il avait connu sa femme et élevé ses enfants ici. Ces terres étaient codées dans son ADN. Il ne voulait pas les fuir, les abandonner de la sorte, mais avait-il vraiment le choix ?

Son collègue et ami s’était arrêté non loin, écoutant le vacarme qui régnait depuis quelques temps dans l’atmosphère. Celui-ci semblait s’intensifier de jours en jours...
-« Ils se rapprochent encore. » Dit-il, plus pour lui-même que pour Lionel.
Ils se rapprochent et nous n’y pouvons rien... Il n’y a plus rien de bon ici.
Lionel retournait sans cesse dans son esprit cette phrase que lui avait dite son employeur, à la recherche d’une échappatoire, d’une solution, d’une ligne de conduite... Et soudain, il sut. Il lui apparût que s’il n’avait plus rien à perdre, il lui restait une dernière chose à tenter.

Il laissa tomber ses noisettes et courut en direction du vacarme. Il entendit des voix hurler son nom dans son dos, des voix qui tentaient de le dissuader d’une telle folie. Mais il n’écoutait pas, il courrait à en perdre haleine, il courrait comme si sa vie en dépendait. Il allait leur parler, il allait leur dire.
Il ne fut pas long à les trouver, ils étaient vraiment très proches maintenant.
Sans hésiter, Lionel sauta sur l’un de leurs monstres de métal pour se placer à leur hauteur. Il voulait leur expliquer, yeux dans les yeux, d’égal à égal. L’un d’eux leva le bras vers ses collègues. Comme par magie, les moteurs s’éteignirent, le vacarme disparu et le calme revint dans la forêt. Ils firent un cercle autour de Lionel, intrigués.

Sachant qu’il avait toute leur attention, Lionel se mit à leur parler. Il leur exposa tout ce qu’il avait sur le cœur, il leur expliqua tout ce que sa famille et lui avait dû traverser depuis qu’ils étaient entrés ici, il leur livra ses craintes et ses peurs pour l’avenir. Il leur confia que des accords pouvaient sans doute s’établir, un partage des lieux basé sur le respect. Il leur expliqua que les siens et eux avaient les mêmes valeurs et le même désir de protéger leurs familles, le même désir de vivre convenablement...

Lorsqu’il eut fini, Lionel repartit, comme il était venu, le cœur prêt à exploser. Peut-être cela n’avait il servit à rien, mais il avait au moins eu le courage d’exprimer sa colère et sa douleur aux responsables. Il fallait que quelqu’un leur disent, il fallait que sa sorte. A regret, il regarda une dernière fois ses terres, comme pour leur dire adieu. Une larme coula délicatement le long de son museau et se perdit dans sa fourrure flamboyante. Il n’y avait plus rien de bon ici, il se devait de protéger sa famille. Tant pis, ils partiraient, comme tout le monde, ils recommenceraient tout, plus au nord, loin de toute cette folie. Derrière lui le vacarme revint, les moteurs s’étaient rallumés, ils continuaient d’avancer...




Tandis que ces collègues retournaient au boulot, encore amusés par la scène improbable à laquelle ils venaient d’assister, Damien restait là un peu rêveur, à contempler la chute des grands arbres sous la morsure de la scie électrique.
Un collègue le secoua :
-« Hé Damien, oh tu dors où quoi ? On a encore du pain sur la planche, il va bientôt faire nuit ! Je ne tiens pas à me perdre mon boulot, j’ai une famille à nourrir je te signale ! »
-Oui, excuse-moi, je m’y remets. C’est juste que... Je pensais à cet écureuil...
-Ouais, bizarre qu’il soit venu jusqu’à nous, d’habitude les bêtes nous fuient quand on entre dans la forêt avec tous nos engins... Là, il est venu direct pour nous, c’est comme s’il avait quelque chose à nous dire... ».

Sur ces paroles, son collègue s’éloigna. Damien se retourna pour contempler la saigné noirâtre d’arbres morts. Devant eux, la verdure luxuriante, le chant des oiseaux, la course des écureuils, derrière eux, le silence et la mort.
Un craquement sonore retentit. Et tandis qu’un nouvel arbre embrassait le sol pour grossir les chiffres de ce que les hommes appellent Déforestation, Damien se demande soudain la légitimité des humains à venir en tout lieu pour s’approprier ces ressources, sans même se demander si elles leurs appartenaient.
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