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FINALISTE
Sélection Jury

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Pourquoi on a aimé ?

Un dialogue intérieur fort bien mené ! Malgré une thématique assez courante, l’auteur parvient à apporter beaucoup de fraicheur. Les sentiments...

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Toute histoire commence un jour, quelque part. Au détour d'une rue, du fruit d'une rencontre fortuite, d'un bouquin oublié sur un banc. Enfin, c'est ce qu'on dit. Pour Alix, cela s'était passé autrement – sinon il n'en serait pas là, à trois heures du matin, face à la fenêtre de sa cuisine lui recrachant à la gueule son triste reflet. Mais voilà, parfois on choisit pas. Et puis après... on a beau lutter, on finit toujours par perdre.
Nuit d'insomnie. Une autre. Pas différente de toutes les précédentes.
— Alix ?
Cette petite voix qui lui murmure à l'oreille. Il la connaît par cœur. Il la connaît trop, il la déteste autant qu'il l'aime. C'est l'autre Alix : celle qu'il aurait aimé être.
— Aliiiiix ?
Parfois il a peur que l'autre crie trop fort, et réveille Lou dans la chambre à côté. Mais non, Lou dort toujours, de sa respiration si régulière, faisant s'animer sa frêle silhouette à chaque expiration. Non, non, tout ça c'est dans sa tête. Il le sait très bien.
Au début c'était juste une pensée, un concept, seulement envisagé. C'était quand ? Il y a quinze ans ? Vingt, peut-être ? Un jeune étudiant, entrant en sciences po, qui se fait héler à la sortie des cours par un groupe d'étudiants de sa promo. Le genre de mecs, costard-cravate, très propres sur eux, qui te mettent tout de suite mal à l'aise, au simple coup d’œil. Il avait suffi de quelques remarques sur son physique élancé, et d'un commentaire sur ses “fringues de pédale”. C'est tout. Il n'en avait pas fallu plus. C'est à ce moment bien précis que son histoire à lui avait commencé. On a beau se dire, c'est juste des mots, mais en réalité ça ne marche pas comme ça.
Voilà, juste une pensée. Mais cette pensée ne déclina pas, elle se voulut persistante, persécutrice ; et c'est de là que l'autre naquît. Chimère fallacieuse et malicieuse, alter qui, plutôt que de disparaître, a pris de plus en plus de place, jusqu'à menacer de déborder, de prendre le contrôle.

Nuit d'insomnie, et voilà que la voix se met à hurler de plus belle, ébranlant les fragiles parois de sa boîte crânienne. Alix redoutait la nuit ; pire, il l'appréhendait telle une lypémanie inéluctable, son taedium vitae nocturne trop familier. Funambule au bord du gouffre, il lui sembla perdre pied, s'engouffrant dans un tourbillon de ténèbres et d'irrésolutions. Et puis après, le vide.
— Alix. Faut qu'on parle.
— OK.

Foutue nuit d'insomnie. Debout au milieu de la cuisine, perclus, le regard perdu, parti trop loin. La lumière du plafonnier vacille. Nuit blanche pour café noir. Encore. Discussion avec soi-même :
— Pitoyable, fit l'autre avec dédain. Regarde-toi. Une ruine.
— Avais-je seulement le choix ? 
— On l'a toujours. Tu as choisis de ne pas choisir.
— Ferme-la.
— Tu mens, assena l'autre Alix. Tu mens à toi-même, tu mens au monde, tu mens à Lou, continua l'alter. Assume !
Assume. Voilà ce qu'avait dit son ménechme intime, l'abandonnant dans sa déréliction. Alors quoi ? Assumer d'être une femme, recluse dans un corps étranger ? Assumer de ne pas être soi, de ne l'avoir peut-être jamais été ? Assumer, au risque de tout perdre ? Une femme, deux gosses, une petite vie rangée et tranquille, coup de balai sur le passé et on glisse tout ça sous l'armoire...
— Une petite vie rangée...
Eh bien oui ! Enfin quoi ? Y a-t-il une vie rêvée pour des personnes comme ça, des personnes comme lui ? Y en a, on en voit plein, qui décident de s'abandonner, alcool, drogues, et qui finissent dans la rue, à errer, tristes sires, le genre de ceux qu'on préfère éviter. Et puis d'autres, qui descendent dans la rue avec des banderoles et qui scandent des slogans. Et puis oui, il y en a certains – ou certaines – comme Alix, qui sont amenés à faire, si on peut dire, un compromis. Entre être et exister, et laisser de côté ce qu'on aurait pu (du?) être.
Pas de quoi être heureux, simplement avancer, un jour après l'autre, sans trébucher. Rester, tenir débout, faire face à une situation qui devenait source de tourments grandissants – elle était la nature même de l'autre. Disons plutôt qu'Alix n'est pas mécontent, parce que ça aurait pu être pire. Cependant, comme tout être humain n'ayant pas cédé au retraitisme, il aspirait à mieux. Et à ce moment précis, il en était à ce point où la contradiction n'était plus possible. Et ces rencontres nocturnes avec l'autre Alix, face à face dans la cuisine, devenaient une sempiternelle sérénade.
— Et Lou ? demanda la deuxième Alix.
— Quoi Lou ?
— L'aime-tu seulement ?
— Ce n'est pas ça, tu vois. Oui je l'aime, bien sur que je l'aime. J'aime Lou, je l'aime plus que tout au monde, mon amour pour elle est sincère, il l'a toujours été. Seulement, je suis...
— Tu es... une transgenre lesbienne ?
Ce que je suis ? Bordel ! Je suis l'indécision même, la contradiction en personne. Je suis plusieurs. Je suis lui, et elle, et elle aussi, et le vieux là-bas au bout de la rue, qui ne demande rien d'autre qu'un peu d'attention des désœuvrés qui passent devant lui. Je suis une larme séchée sur la joue d'un enfant triste. Je suis la feuille qui siffle au vent et disparaît dans l'inconnu, l'éclair qui parcours l'horizon d'un ciel sans nuage, une averse au milieu du désert. Je suis le calme avant la tempête, et le cyclone qui précède l’accalmie.
Je suis.
Je suis.
Je suis tant de choses. Et tellement d'autres encore.
— Oui, peut-être, si tu veux... on va dire ça, finit par répondre Alix.

Des éclats de rire sortent Alix de sa contemplation. Une bande de jeunes un peu délurés et surtout très éméchés passant sous la fenêtre de l'appart'. Dehors les lampadaires éclairent les bancs publics du square, au loin les enseignes des magasins papillotent et emplissent la sorgue de couleurs chatoyantes. Ça sent l'été, il flotte dans l'air une odeur de viande grillée, d'épices et de cigarette. Une petite brise vient caresser les jambes nues des jeunes filles qui rentrent de soirée. En tendant l'oreille, on peut entendre des bribes de conversations, de celles qui témoignent d'échanges interminables sur le balcon de la résidence d'à côté. Un peu plus à droite, assis dans l'herbe, une jeune fille qui joue de l’ukulélé à son copain et chante un truc pas trop connu, mais c'est beau. Ils ont l'air heureux. Ou plutôt insouciants. Frivolité de l'heur, légèreté d'esprit, alcyonienne équanimité de l'être. Parfois il se dit qu'il aimerait bien être comme eux. Cela le renvoie inlassablement à sa propre condition. Et le revoici alors, dans sa cuisine triste et vide, seul face à ses ruminations.

Il avait déjà pensé à se confesser à sa femme, à expliquer aux enfants, des centaines, des milliers de fois, de se confier, de tout dire, tout, débiter sans fin sa rage d'exister jusqu'à n'en plus pouvoir. Puis de mettre du rouge à lèvres, un fin trait d'eye-liner, une robe rouge et des talons hauts, et de sortir de cette foutue cuisine, de cet appartement miteux, d'ouvrir grand la porte et de s'avancer avec la même grâce que Maggie Cheung dans In the Mood for Love. D'être Alix, vraie et toute entière. Il n'en fut rien. Alix ne s'absentait que pour aller travailler ou faire quelques courses, et l'autre Alix n'était pas permise de franchir le seuil de la porte.
— Ainsi donc, tu comptes me laisser moisir ici ? demanda l'autre. Nier mon existence indéfiniment ? C'est donc à ça que se résume ta vie : à faire semblant de vivre le jour, pour te retrouver comme chaque nuit dans cette cuisine avec moi. Le paraître avant l'être.
— Tu crois ça ? rétorqua Alix
Le regard des gens. L'oppression systématique. L'hétéronormativité. La cisnormativité. La transphobie. La marginalisation. L'incompréhension. La catégorisation sociale et tous les processus d'étiquetage. La psychophobie. L'hypocrisie, la pitié, la compassion, la commisération. L'hostilité et la fausse bienveillance. L'ignorance. Oui, bordel, l'ignorance des gens. Des gens de partout et des gens de nulle part, ayant la science infuse et un avis sur tout. Et puis leur bêtise.
Et il y avait Lou. Et les enfants. C'étaient les seuls qui importaient vraiment. Les seuls qui avaient toujours été là, qui par leur simple présence réparaient tout, le faisait se sentir vivant. Parce que ces six dernières années avaient été les plus excitantes, exaltantes, enivrantes, de cette soirée passée chez le pote d'un pote où sur la terrasse il avait rencontré Lou la première fois, une clope dans la main droite une coupe de champagne dans la gauche, jusqu'à maintenant jusqu'à cette nuit précise. Parce que ces six dernières années avaient été les plus déchirantes, difficiles, douloureuses, de ce fardeau trop longtemps porté et qui chaque jour que Dieu fait menaçait de l'écraser un peu plus. Parler, c'est risquer de tout perdre, le bon, le mauvais, l'agréable et l'intolérable, et le plongeait alors dans d'obscures expectatives.

— C'est comme si j'étais dans les limbes, balbutia Alix avec hésitation. À 100km de la surface, au fond des abysses, au fond de l'abîme. Tu sais... un peu comme ces animaux, les poissons phares, dans les profondeurs des océans, qui fabriquent leur lumière et se dirigent dans les ténèbres avec leurs petits spots sous les yeux comme des lucioles perdues dans une nuit sans lune. Anomalops katoptron. C'est comme ça qu'on les appelle. Enfin, y'en a d'autres, mais c'est à cette espèce que je pense quand j'aperçois mon reflet. Peur de remonter à la surface. Je suis ce spécimen un peu bizarre, intriguant, qu'on exhibe, qu'on reconnaît au premier coup d’œil. Et puis qu'on abandonne dans un foutu aquarium comme objet de spectacle pour quelques philistins qui ne s'accablent guère de ce genre de soucis. Je suis perdu, j'avance à tâtons dans l'obscurité, en cherchant quelque chose à quoi me raccrocher. Je suis un anomalops. Alix l'anomalops. Alix l'anomalie. Alix l'animal, la bête féroce, le monstre enragé, dont il ne faudrait surtout pas s'approcher, surtout pas, parce qu'il pourrait vous arracher le bras, et même vous bouffer tout entier.

L'autre resta silencieuse.
Alix s'écarta de la fenêtre, et quitta la cuisine. L'autre ne bougea pas. Sans un bruit, les deux créatures se quittèrent. La discussion était finie.

En cuillère dans le lit, Lou dormait toujours, allégorie de la sérénité, étrangère au discret tumulte qui se jouait chaque nuit. Pourtant, viendra le jour où il faudra lui parler, avoir avec elle cette discussion sans cesse repoussée. Il hésita. Que faire ? Réveiller Lou, et tout est fini, voyage sans retour. La laisser dormir, et remettre à plus tard ; encore.
Alix s'agenouilla sur le matelas. S'approcha de Lou, jusqu'à sentir son souffle. Tendit sa main, s'arrêta à quelques millimètres de sa joue ; puis du bout des doigts y déposa une caresse. Lâcha quelques mots tendres dans le creux de son oreille. S'allongea derrière elle, l'enlaçant de ses bras longilignes. Alix fit donc le choix de l'entre-deux.
Lou s'agita, sembla s'éveiller, murmura quelques paroles incompréhensibles, puis replongea dans son sommeil. Ça ne sera pas pour aujourd'hui. Demain, peut-être.
Toute histoire commence un jour. Toute histoire finit un jour. Entre temps, quelques chapitres et de nombreuses pages tournées. Alix savait qu'un jour tout finirait ; mais aussi qu'à ce moment très précis, une nouvelle histoire commencerait. Il ferma les yeux pour mieux imaginer son dessein. Et s'endormit.

PRIX

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RAC · il y a
Ecrit avec beaucoup de poésie.
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Artvic · il y a
Un texte émouvant, sensible. 💚 Merci pour ce moment passé à vous lire.
Je vous invite à lire mon poème https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lempreinte-des-souvenirs amitiés

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fjäder fjäder · il y a
Wow il est super votre poème ! J'aime beaucoup la façon dont c'est écrit. D'une certaine manière... je ne sais trop comment, ça me rappelle les poèmes que je devais lire en cours de français au lycée. Cela m'a ramené quelques années en arrière, c'était une plaisante expérience ! Et ça m'a donné envie de lire vos autre poèmes aussi :-P
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Artvic · il y a
😉 je relis ton commentaire ! Et j'aurais adoré le lire sous mon poème aussi pour que le jury puisse débattre ... Et aussi parce-que je suis touché par ce que tu m'as dit 😋 merci encore.
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Artvic · il y a
Merci fjäder pour ce commentaire qui me touche. C'est tout à fait ce que je cherche à produire et tu es là première personne à me le confier. Merci beaucoup.
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Vinvin · il y a
Une très belle écriture pour un sujet des plus casse-gueule !!. Ce texte m'évoque une histoire entendu à la radio sur France Culture.
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fjäder fjäder · il y a
C'est gentil 😊 Ça m'a permis de découvrir vos écrits et de faire connaissance avec votre Clémence 😋
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Fred Panassac · il y a
Un texte poignant et un choix de narration avec mots rares (auxquels il est fait allusion plus bas) que je respecte et comprends après vos explications. Plus égoïstement je dirai que je vais revenir lire votre texte un peu plus tard, afin de noter les mots que j’ignorais et en rechercher le sens. Le sujet est en effet complexe et il est possible que votre personnage au prénom mixte ait cherché la manière la plus précise de s’exprimer, pour ne pas trahir son propos.
Mes votes séduits !

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fjäder fjäder · il y a
Avec beaucoup de retard, merci pour votre commentaire. En effet, j'ai fait certains choix qui peuvent paraître inhabituels pour ce type de concours (...je n'en sais rien, c'est la première fois que j'écris ici!) mais c'était intentionnel. La situation d'Alix est complexe, le personnage même d'Alix est complexe. J'ai voulu ma nouvelle immersive, avec l'envie de faire "ressentir" des émotions, des sensations au·à la lecteur·ice. Alors, si certaines choses sont difficiles à saisir, à s'approprier, c'est normal, c'est qu'Alix aussi a du mal !
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Dimaria Gbénou · il y a
Finale bien méritée avec ce que J'ai lu. De belles lignes. Bravo. Mes ***. Si vous avez le temps, je vous invite à lire :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/achou-lamour-empoisonne

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fjäder fjäder · il y a
Vous avez l'art de la chute ahah
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Charles Joel Tsiri · il y a
Tellement bien écrit ton texte fjader. je te donne mes trois voix en te souhaitant le meilleur pour la suite. Renvoies-moi l’ascenseur en suivant le lien https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-guerre-des-leaders-religieux#redirect-login
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fjäder fjäder · il y a
Une oeuvre intéressante, qui permet d'en savoir plus sur les cérémonies de sarclage et les questionnements qui les entourent 🙂
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Utilisateur désactivé · il y a
''L'ignorance. Oui, bordel, l'ignorance des gens(...)Leur bêtise.'' Tout le problème se trouve justement là, dans ce duo, dans cette équation simple et cruelle : les gens et leur bêtise ! Un coup de coeur pour un coup de gueule (ou un cri du coeur) ! J'aime beaucoup.
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fjäder fjäder · il y a
😊😊😊
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Keita L'optimiste · il y a
Je vous souhaite une bonne chance en vous offrant mes trois(3) voix. Veuillez découvrir mon texte sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/apparait-maintenant pour y voter
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fjäder fjäder · il y a
Yeah c'est pas mal ✌️
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Lyne Fontana · il y a
Un texte sensible et émouvant.
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fjäder fjäder · il y a
Merci à vous ! Je viens de lire "Aller simple" et "5 jours en novembre", c'est vraiment bien écrit ! Apparemment j'ai cinq années d'histoire à rattraper, ça va faire ma soirée :D
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