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Panela.v

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Qualifié

Le café était encore brulant. Elena savourait l’arôme qui s’échappait de la tasse, pour se répandre en nappes odorantes dans la large pièce. Comme ce parfum lui avait manqué ! Évidemment, sa mère s’était moqué de cet entêtement à appliquer avec rigueur les conseils, les injonctions qui n’avaient pas cours à l’époque où celle-ci l’avait portée. Mais Elena avait voulu bien faire. Faire au mieux. Et lorsqu’il avait fallu se rendre à l’évidence que l’allaitement était un échec, c’est avec un affreux sentiment de culpabilité qu’elle avait abandonné les tentatives. Au moins, elle y avait gagné l’autorisation de reprendre ses anciennes habitudes : la tasse fumante à côté du clavier.
Oui, le clavier. Parce qu’elle s’était imposé de ne pas s’emparer de son téléphone dès la cafetière enclenchée. Elle avait relevé ce défi. Sa victoire sur cette fâcheuse habitude avait un goût de triomphe. Même, elle appréciait d’autant plus ce moment délicieusement repoussé.
Elena pressa le bouton d’alimentation. Le gong retentit, emplit la pièce de ses vibrations. Le bureau virtuel s’afficha, et sans y penser, par pur automatisme, elle lança le navigateur. Là, elle pianota et entra avec délectation les lettres dans la barre de recherche. De même qu’elle avait reculé le moment de se connecter, elle avait choisi de ne pas créer de favori. Le chemin pour atteindre le site était un parcours qu’elle savourait, qu’elle préservait par superstition inconsciente.
Le liquide sombre refroidissait. Elena avala une gorgée. Tables de nuit, tables de chevet, commode Louis Philippe avec son marbre d'origine, garde-robe en chêne, commode trois tiroirs, meuble d’enfant en palissandre, commode table à langer. Elle filtra par zone géographique, en ne circonscrivant qu’au niveau de la région. Ça me laisse plus d’amplitude, s’expliquait-t-elle. Mais cette excuse, précisée pour elle seule, était un leurre, façonné pour tromper cette inquiétude qui la rattrapait dans ses rêves. En effet, les nuits d’Elena étaient peuplées de routes enneigées, de lacets sans fin, de montagnes immenses, de pics acérés. Et dans ces décors d’aventuriers, irrémédiablement, elle se perdait, un traineau l’abandonnait, une corde cassait. Et seul le réveil en sueur l’extirpait des blanches étendues infinies.
Elena n’aimait pas vivre dans ce village perdu. Certes la maison dont avait héritée son mari était splendide. Grande, immense. Trop grande. Elena s’y sentait aussi perdue que dans les paysages sauvages qui s’étendaient à perte de vue. « Tu n’as qu’à la remeubler, cette baraque, on ne va pas rester avec ces vieilleries ad vitam eternam. On se croirait dans un gite loué pour Noël » avait insisté Noam. Les yeux de la jeune femme tombèrent sur l’armoire en pin, aux rideaux de dentelle qui dessinait des flocons de neige géométriques. Elle promena son regard sur les décorations suspendues aux murs : raquettes anciennes, pièces de charrues, horloges en bois sculptés : comme si on avait voulu clouer au mur l’ancien temps, figer un antan de conte de fée, une époque meilleure qui n’avait jamais réellement existé. Il avait raison, il fallait se débarrasser de tout cela.
Depuis que le petit était chez sa nourrice, Elena avait du temps disponible. Elle s’occuperait de remplacer le mobilier en le revendant à des amateurs d’intérieurs rustiques et folkloriques. Il en avait été décidé ainsi. Mais elle avait beau avoir pris les photos, créé un compte sur le site de revente, elle préférait chercher pour son propre compte, chasser, dénicher la bonne occasion, le meuble rare.
Les listes défilaient ; les photos, les titres, les descriptifs. Soudain, son regard s’arrêta sur un intitulé : « coiffeuse partagerait appartement ». Ce bandeau détonnait. Habituée du site, Elena connaissait les désignation et les variantes jouant tantôt sur l’argument esthétique – glamour, luxe, vintage –, tantôt sur l’argument commercial : prix imbattable, affaire en or... Mais jamais, hormis des maladresses dues au manque de pratique, jamais elle n’avait rencontrée une telle fantaisie dans les formulations. Elena cliqua et découvrit l’annonce. « Dans l’obligation de me séparer de ma commode coiffeuse pour cause de déménagement. M’a suivie depuis l’adolescence. En parfait état cependant. Annonce visible = article disponible. » La touche personnelle lui remémora la bobine de chantier qui lui servait de table basse lorsqu’elle était étudiante et à laquelle elle avait dû renoncer lorsqu’elle avait emménagé chez Noam, quelques mois après leur rencontre. Dans l’urgence, la table avait fini à la benne. J’aurais bien aimé qu’elle serve à une nouvelle génération, qu’elle serve à l’étalage de nouveaux rêves, de nouvelles discussions, se dit-elle. Elle conclue en se persuadant que ces jeunes discussions ne proposaient jamais que les mêmes idéaux, à peine reformulés.
Elena regarda la photo de la coiffeuse. Le meuble était joli, sans plus. Le reflet qu’on apercevait dans le miroir attira son attention. En agrandissant l’image, elle se rendit compte que la vendeuse apparaissait dans le cadre. Un poignet, une manche de pull bleu, une mèche de cheveux blonds tombant en boucles. Elena chercha le nom de la vendeuse. « Venus 69 », « Envoyer un message ». Il n’y avait pas de numéro de téléphone. Sans doute, avec un pseudo pareil, ne voulait-elle pas se faire empoisonner par des hommes en mal de rencontres. Elena jeta un coup d’œil à la localisation. L’agglomération la plus proche. La ville, évidemment. « Voir sur la carte ». Une grande forme géométrique apparut, une forme de papillon. « L'utilisateur n'a pas renseigné l'adresse exacte du bien : demander l’adresse du bien ». Que de précaution pour quelqu’un qui laisse trainer son reflet, songea Elena.
Elle réalisa que sa tasse était vide. Néanmoins, elle ne quitta pas son siège et, sans vraiment y réfléchir, copia-colla le pseudo dans la barre de recherche du site. Apparut une longue liste d’objets aux titres soignés. « Miroir mon beau miroir » pointait une psyché sur pied, « jetez un voile sur votre intérieur » des doubles-rideaux... Alors qu’Elena s’attardait sur la présentation d’un abat-jour pour lumière tamisée, elle remarqua qu’elle cherchait involontairement une trace de la vendeuse. Parce que, avait-elle remarqué, chaque photo d’article contenait un détail, un oubli, une empreinte. Un bout de vêtement, un élément de la pièce dans laquelle le cliché avait été pris. Les rideaux, malgré leur caractère occultant, dévoilait un panorama urbain. L’océan de toits qu’elle cru distinguer lui rappela la vue qu’offrait son petit studio d’étudiante. La photo de la lampe dévoilait des moulures supposant un appartement au charme de l’ancien restauré. Les textes toujours présentés avec humour, étaient irrémédiablement achevés par la mention « Annonce visible = article disponible » dont la banalité contrastait avec le reste.
Combinant les indices oubliés sur les images et la nature des différents objets de la liste, Elena commença à échafauder des hypothèses et reconstruisait par déduction ce que pouvait être la vie de Venus69. Pas d’articles appartenant à la catégorie équipement d’enfant : une jeune femme sans doute nullipare. Sans savoir pourquoi, c’était ce mot qui lui était venu à l’esprit. Cette étiquette dont l’avait affublée froidement le gynécologue, cinq auparavant. A cette époque, Elena s’était sentie vexée, blessée et même un peu inquiétée. Elle approchait déjà de la trentaine à l’époque. Et même maintenant qu’elle avait changé de catégorie, cette expression lui semblait violemment laide, intrusive, d’une froideur médicale.
D’après les bouts d’affiches repérées sur le mur où était adossé le miroir, Venus aimait les mêmes artistes qu’Elena : il lui avait semblé reconnaître le poster de l’exposition d’Hokusaï. Elle y était allée avec Noam, à l’époque où ils avaient organisé leur voyage à Paris, l’époque où ils voyageaient encore ensemble. Peut-être que Vénus y était-elle au même moment. Peut-être s’y étaient-elles croisées.
Elena poursuivit son exploration jusque tard dans la matinée. Elle était absorbée dans l’inspection minutieuse d’un canapé, légendé par la spirituelle vendeuse « recherche divan désespérément », lorsque le signal d’appel de son téléphone l’interrompit. Avant qu’elle n’ait eu le temps de réagir, l’écran l’informait d’un nouveau message vocal. C’était la nourrice. Le bébé avait de la fièvre, et, puisqu’elle savait qu’Elena n’avait pas d’impératif, il lui semblait mieux qu’elle vienne le chercher. Cela contraria Elena. Certes c’était mieux pour lui d’être avec sa maman. Certes elle pouvait se libérer. Certes. Mais que cette femme pense à sa place, ça, ça la mettait hors d’elle. Elena n’arrivait pas vraiment à pointer ce qui lui procurait ce sentiment de colère, cette vague de fureur qui la submergeait. Elle s’arracha donc à sa lecture et se prépara à aller récupérer son fils.
Elle prit le temps de refermer chaque fenêtre, de quitter les applications et d’éteindre son ordinateur. Elle ramassa sa tasse et au moment de la rincer, elle remarqua que le marc au fond du récipient dessinait une paire de ciseaux entrouverte. L’image d’un speculum vint se superposer à l’empreinte et ne la quitta pas.

***

L’auto-radio diffusait une émission dédiée à la génération 80’ et évoquait les films cultes de cette décennie. La critique enthousiaste des séquences réunissant Madonna et Rosanna Arquette ramena Elena à ses hypothèses. Sa Vénus devait forcément avoir grandi bercée par les mêmes idoles. Elle doit avoir mon âge, ou peut s’en faut. Le son de Berlin replongea la conductrice dans les souvenirs de dance-floor et de sueur désinhibée. Les images mentales se superposaient au paysage et les brumes attachées aux flancs des reliefs se confondaient avec le flouté des fins de soirées. La voiture dépassa le chemin qui bifurquait en direction de la maison de la nourrice. Elena dut faire demi-tour et cela l’agaça. Elle récupéra l’enfant en coupant court aux conjectures de son interlocutrice. Les dents, un début d’angine, un refroidissement. Allez savoir.
Une fois de retour dans la maison, Elena coucha l’enfant dans le berceau qu’elle transporta près du bureau. Il ne tarda pas à sombrer dans un sommeil agité. Elle relança le site. Elle se rendit compte qu’elle était en fait parvenue au bout de la liste d’articles à vendre. Elle ouvrit à nouveau chacun des descriptifs pour vérifier si Venus n’avait pas à un moment choisi de laisser un numéro ou une localisation plus précise. Mais chaque fois s’affichait la mention laconique « L'utilisateur n'a pas renseigné l'adresse exacte du bien : demander l’adresse du bien ». Elena resta perplexe. Elle retomba sur la photo des rideaux et agrandit le cliché. Elle parvint à repérer parmi les toits, celui du théâtre du centre. Bâtiment ultra-subventionné, vitrine de la ville, son architecture était reconnaissable sans hésitation. Elle chercha à repérer d’autres éléments connus et ouvrit une fenêtre de navigation virtuelle. Elle parvenait à se repérer d’après le point de vue. Oui, elle avait trouvé l’endroit où vivait Venus ! Assez haut dans la rue Robert-Houdin, les possibilités s’échelonnaient dans une petite fourchette qui allait du 57 au 83. Éliminant les bâtiments de moins de cinq étages, qui n’auraient pas pu offrir la vue plongeante sur les toits alentours, elle resserra les probabilités : 59, 63, 69, 73, 81, 83. Le numéro 69, évidemment ! Elena ressentit une joie et une fierté personnelle remarquable, comme si elle avait triomphé d’un problème de mathématiques. De plus, elle avait l’impression d’avoir ainsi développé une certaine forme de connivence avec Vénus ! Les vagissements du bébé la rappelèrent à la pièce dans laquelle ils se trouvaient et elle entreprit de le bercer afin de le calmer, les yeux rivés sur la fenêtre nord, derrière laquelle s’étendait la sombre forêt. Même si on approchait de la fin avril, l’hiver ne semblait jamais vouloir s’achever. Les arbres étaient encore décharnés, hormis les imposants sapins dont les rameaux, alourdis par l’humidité omniprésente, écrasaient les tapis de feuilles et d’humus. Il lui semblait qu’un mur compact se dressait devant elle et le manque d’horizon lui serra le cœur. Cette oppression la suivit toute la soirée durant. Elle resta longuement à observer le feu, les yeux rivés sur la chaleur du poêle, l’âtre vivant. Un renard dans une cage en fonte. Ce serrement ne quitta Elena que lorsqu’elle ferma les yeux plus tard dans la soirée et qu’elle s’endormit.

***

Les jours qui suivirent s’écoulèrent dans une morne tranquillité. Il fallait s’occuper du bébé, qui, pour des raisons bénignes, persistait à présenter de légères poussées de fièvre, suffisantes pour faire renoncer Elena à le ramener à la nourrice. Elle le gardait pour le surveiller. Cela la forçait à sortir, lorsque la température du petit retombait, se rangeant à l’opinion bien pensante que le grand air faisait du bien. Or le temps restait maussade et elle devait bien souvent envelopper le porte-bébé dans un manteau emprunté à Noam pour le protéger de la bruine glacée ou de la fine neige qui semblait ne jamais devoir cesser. Parfois, depuis le col où la portaient irrémédiablement ses pas, elle contemplait la brume qui montait des cheminées des vallées. Elle se sentait prisonnière des neiges de l’ennui. Ses journées s’effilaient. Le crépuscule arrivait toujours trop tôt. L’obscurité s’installait et la mélancolie s’intensifiait. Parfois avec la fin du jour, arrivait la colère. Elle se sentait alors en rage contre la hache, contre le chat, contre le brouillard épais, contre le chasse-neige qui ne passait pas. Le noir de la nuit remplaçait le gris des jours. Une fois, à la nuit tombée, Elena découvrit au milieu de la neige, une moitié de lièvre, éclairée par la lune montante. La couche neuve de poudreuse avait recouvert les traces du prédateur et dans cette étendue vierge, les restes de se proie semblaient sortis de terre. A trop s’approcher, Elena eut peur de tomber dans les viscères de cette plaie béante, de s’enfoncer dans cette neige collante et sombre.
Cette monotonie gluante était uniquement rompue par les précieux moments où, profitant de la sieste du petit, Elena pouvait brancher son ordinateur. Sans précipitation, savourant chaque étape, elle s’enquérait alors des nouvelles offres de Venus. A sa grande joie, la liste qu’elle avait parcourue dans le détail au premier jour, s’était allongée et une nouvelle catégorie d’articles disponibles était venue grossir les annonces d’ameublement. L’inconnue vendait désormais bijoux et accessoires. Elena pu y puiser les éléments propres à établir un portrait-robot d’un genre nouveau, fait de lobes ciselés, de poignets courbés, de nuques découvertes et de gorges dévoilées. Cette peinture recomposée se caractérisait par l’absence de raccords puisque dans son impudeur, la vendeuse prenait tout de même soin de ne jamais dévoiler son visage entier. Mais peu à peu, prenait forme dans l’esprit d’Elena le portrait recomposé de Venus descendant l’escalier de son imagination.
Toutefois, ces moments de réveil étaient de courte durée et les pleurs de l’enfant interrompaient les divagations de la jeune femme. Un jour, le soleil ayant réussi une percée, elle partit en forêt. Son esprit vagabondait. Le bébé endormi au rythme des pas, la frondaison se révéla . Elena vit se dérouler sous yeux une nature en plein réveil : des primevères qui illuminaient les talus de leur vert tendre et neuf, des tapis de timides violettes qui s’épanouissaient dans le creux des chemins, des forsythias sauvages qui illuminaient son passage de leurs ors... Elle aussi sentait son sang bouillonner dans ses veines et fut prise du vertige des parfums délivrés par l’herbe neuve, des vrombissements d’insectes réveillés, de la tiède chaleur renaissant.
Le lendemain, il neigea. A nouveau. Pour retrouver la joie de la veille, Elena choisit de reprendre le même sentier que la veille mais la rêverie était brisée. La couche blanche recouvrait les fleurs comme un glaçage artificiel. Elle ne retrouvait plus l’emplacement des roses pâles et des mauves fragiles. Seuls les pétales des arbustes dorés avaient été saupoudrés sur le nappage sucré. Elle eut alors l’impression d’évoluer sur un immense gâteau de semoule. La dernière pente avant le col avait des airs de pâtisserie indienne. Au sommet, il lui semblait évolué sur un sol de lassi blanc et onctueux, parsemé du safran en pétales de chatons tombés, l’amande des feuilles basses se détachant sur la neige devenue crème. Elle se rappelait de ces boissons orientales qu’elle achetait toujours dans la boutique qui occupait tous le bas du premier immeuble dans lequel elle avait vécu.
Elle en avait oublié l’enfant dans son sein. Les pleurs se confondaient avec le souvenir de la musique diffusée sur les baffles de fortune raccordées à un téléviseur dont l’image sautait. Elle revint à elle, quelques volutes d’encens tardaient à se dissiper imprégnant ses souvenirs d’un lourd parfum de bois de santal. Les trouées de soleil s’étaient évaporées et le petit avait froid. Elena reprit le chemin du retour.
Elle attendit le coucher avec une impatience morose, et ne trouva pas le sommeil. Noam dormait à ses côtés. La respiration paisible de celui qui partageait son lit soulignait l’imminence de l’insomnie qu’elle sentait s’installer. Elle finit par capituler et se leva, sans bruit, de peur de réveiller le petit dans la chambre voisine. Elle se dirigea vers le bureau et alluma l’écran. Sans savoir ce qu’elle cherchait, elle tapa instinctivement l’adresse de son ancien logement, cherchant dans la liste de résultats le nom de la boutique indienne dont le souvenir l’avait rattrapée l’après-midi même. Elle chercha une vue de la rue et s’aperçut que tout avait changé. L’immeuble mitoyen avait été rasé et reconstruit, le rez-de-chaussé était désormais occupé par un institut de beauté : Le jardin d’Artémis. Elle ouvrit un nouvel onglet. Elle se rendit sur le site de petites annonces. Elle accepta la proposition de recherche enregistrée dans l’historique puis s’abima dans la contemplation d’un collier sautoir. Presque sans s’en rendre compte, elle cliqua. Un formulaire s’afficha. Elle le remplit par réflexe : nom, prénom, numéro de téléphone, adresse email... Elle interrompit sa tâche automatique lorsqu’il fallu trouver un pseudonyme. Après seulement quelques secondes de réflexion, elle entra le nom de Diane, la déesse chasseresse. Elle rédigea ensuite un message qui s’imposa comme une évidence. Elle ne prit pas le temps de le relire et envoya tel quel le texte écrit d’un trait. Elle referma alors la fenêtre et alla se coucher, sombrant dans un sommeil sans rêve.
Au matin, elle eut du mal à s’extirper du lit. Noam était déjà levé, avait nourri et changé l’enfant. Il l’avait laissé dormir mais il fallait maintenant qu’il parte travailler. Il s’occuperait de le déposer chez la nourrice. Son épouse restée seule mit un temps pour émerger de son engourdissement. Les événements de la nuit lui revinrent petit à petit, alors qu’elle observait les gouttes noirâtres qui tombaient une à une dans la cafetière. Lorsque tout lui revint, elle fut prise d’une sourde inquiétude et attrapa son téléphone. Un message reçu. Elle se versa une tasse, avala une grande gorgée du sombre liquide et ouvrit fébrilement l’application. Elle sentit une pointe de déception. Le texte était très impersonnel. Formule de politesse, proposition de rendez-vous, demande de confirmation. Rien de plus. L’émettrice n’avait même pas signé. La jeune femme posa l’appareil et s’approcha de la fenêtre. Elle sirota la fin de sa tasse en observant le vent qui faisait onduler les lourds rameaux, la fine pluie qui tombait et elle eut l’impression d’être face à une mer démontée, qui aurait pu engloutir sa vie entière.
Plus tard dans la journée, elle se résolut à répondre. Elle accepta la proposition de rendez-vous fixée au surlendemain après-midi. Le bébé serait chez sa nourrice, elle aurait le temps de descendre jusqu’à la ville dans la matinée et d’être à l’heure juste. Elle détestait être en retard.
A sa grande surprise, la confirmation ne tarda pas. Cette fois, le ton du message était beaucoup plus spontané, spirituel même. Et Venus avait signé. De son prénom. Bianca ! Bianca lui proposait un rendez-vous mercredi devant le théâtre. C’était parfait.
Les heures qui la séparaient de la rencontre s’écoulèrent à une vitesse folle. Elle s’occupa de l’enfant, dormit parfaitement, cuisina avec plaisir. Elle passa son mardi à prendre soin de son apparence. Elle se teint les cheveux dont les racines se déroulaient, s’épila avec soin. Le soir venu, elle réfléchit au choix de sa tenue, fit des essayages en fredonnant un air dont elle ne pouvait se débarrasser mais qu’elle appréciait. Seule la remarque quelque peu ironique de son mari la contraria et elle rétorqua d’un ton sans appel que pour une fois qu’elle sortait en ville, elle pouvait bien réfléchir un peu à son apparence sans pour autant qu’il la considère comme une paysanne endimanchée.

***

En longeant l’avenue principale, elle se sentait gauche, maladroite. Elle avait l’impression que tout le monde autour d’elle voyait son embarras. Elle transpirait. Une sueur de stress. Une transpiration qui sentait la peur, le malaise. Pourtant, elle avait déjà changé une fois de chemisier, lors d’un premier faux-départ. Juste après avoir déposé le petit, un doute l’avait prise : n’avait-elle pas laissé l’autocuiseur en marche ? Elle avait voulu pré-cuire le repas du soir. A dire vrai, elle se sentait presque un peu mal de partir à son rendez-vous. Elle ressentait une sorte de culpabilité, l’impression de se rendre à une rencontre clandestine. A cause de cela, ou parce qu’elle était excitée, elle avait décidé que son fils ne mangerait pas de petit pot. Elle avait voulu lui confectionner une purée. Mais le temps avait filé. Elle avait dû interrompre la cuisson. Mais une fois passée la borne du village, elle avait douté. L’image des légumes carbonisés, de la cuisine incendiée, de la maison réduite en cendres s’imposait de manière de plus en plus réelle. Elle était revenue en arrière. Avait trouvé la maison debout. La pièce intacte. L’appareil éteint.
Maintenant, elle croyait être en retard et pressait le pas. Elle jeta un coup d’œil sur son téléphone et s’aperçut d’un message non lu. C’était Bianca qui s’excusait et annonçait un empêchement. Elle souhaitait différer leur rendez-vous d’une heure ! Elena sentit la colère monter. Prévenir ainsi, à la dernière minute ! Elle s’apprêtait à pianoter une réponse vengeresse lorsqu’elle réalisa soudain que le SMS avait été expédié la veille au soir. Dans son exaltation, elle ne l’avait tout simplement pas relevé. Elle tenta de recouvrer son calme, s’assit sur un banc et rédigea une réponse polie, s’excusant à son tour de ne pas s’être manifestée plus tôt. Très vite, sa destinataire confirma la tenue d’un nouveau rendez-vous. Dans deux heures. Elle resta un moment, les yeux rivés sur ses pieds qui piétinaient la pelouse déjà ternie du petit square dans lequel elle s’était arrêtée. Ses chaussures rouges contrastaient avec le vert de l’herbe. Elle repensa au jour où elle les avait mise pour la première fois. C’était le jour de son oral. Les chaussures lui enserraient les pieds. Elle n’avait pas l’habitude de se chausser si étroitement. Mais elles lui semblaient incarner l’élégance même. Et le bruit des talons. Elle avait lu, elle ne savait plus où, que ce son donnait une impression de puissance. Il était comparé à celui des bottes guerrières. Toutefois, une fois sa prestation terminée, elle s’était jurée de ne jamais les remettre. L’échec à son examen n’avait fait que la conforter dans sa décision, attribuant son insuccès à cet accessoire, mue par une rassurante croyance superstitieuse. Mais alors pourquoi les avoir choisies aujourd’hui ? Lui revint en tête la photo de sandales identiques, aux chevilles de Venus. L’annonce spécifiait qu’il ne s’agissait pas de contrefaçon. Contrairement aux siennes.
Elle chassa cette pensée de son esprit et pour mieux l’oublier, se releva et se dirigea sans but précis, dans la direction du centre ville. S’attardant devant les vitrines, elle fut accostée par un démarcheur qui souhaitait discuter d’écologie. Elle refusa brutalement la proposition. Elle partit dans le sens inverse, désorientée. Ça tournait. Elle se liquéfiait. Elle entra dans une boutique de vêtements. La vendeuse désœuvrée fondit sur elle. Elle balbutia qu’elle ne faisait que regarder et sortit précipitamment.
Elle arriva au lieu de rendez-vous avec une vingtaine de minutes d’avance. Son cœur battait. Elle allait enfin rencontrer Venus. Comme un signe du destin, on jouait une adaptation théâtrale des Métamorphoses d’Ovide et l’affiche de la pièce mettait en scène la divinité au milieu des bois. Voilà une bonne manière d’entrer en matière. Elle pourrait également lui proposer de profiter de la terrasse du café attenant à la salle de spectacle. Le soleil printanier réchauffait l’air. Il serait doux de siroter une limonade. Ou non, un Perrier plutôt. Oui c’est ça, un Perrier-tranche.
Elle remarqua soudain que le banc voisin était occupée par une jeune femme qui donnait l’impression d’attendre. Sa silhouette élancée était mis en valeur par la robe de soie blanche, un bandeau vert clair enserrant sa taille fine. Ses cheveux d’un blond vénitien étaient relevés par un foulard dont les tons rappelaient la ceinture. Le choix de la tenue, l’élégance de ses gestes... ça ne pouvait qu’être celle qu’elle attendait. Ne sachant comment l’aborder, elle profita que l’inconnue allume alors une cigarette pour lui en demander une. Elle n’avait plus fumé depuis l’annonce de sa grossesse. La jeune femme lui tendit son paquet avec un flegme naturel. A la mine hésitante de son interlocutrice, elle lui tendit sans attendre un briquet nacré. En lui rendant l’objet scintillant avec une précaution presque sacrée, elle s’attendait à ce que la conversation s’engage naturellement. Les phrases tournaient dans sa tête, sans parvenir à les ordonner. Avant qu’un son puisse franchir ses lèvres sèches, elle vit le regard de son interlocutrice s’allumer. Cette dernière se leva prestement et rejoignit l’homme qui arrivait par la gauche et qui l’entraina plus loin. Comment avait-elle pu se tromper ainsi ? Elle tenta de retrouver ses esprits quand soudain, elle entendit une voix enrouée derrière elle. « Vous êtes là pour le collier ? » Elena se retourna et vit une femme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux gris, vêtue d’un jean informe et d’un chandail délavé. Elena hocha la tête lentement, décontenancée. La femme était accompagnée de trois enfants blonds. La plus grande devait avoir treize ans. L’un somnolait dans une poussette, tandis que le dernier serrait un ballon dans ses bras. Malgré son trouble, Elena reconnut le fin poignet contre le plastique du jouet, puis les boucles dorées sous la capote de la poussette, les chaussures de l’adolescente. « Alors, c’est bon ? Ça correspond à la photo ? » Cette interrogation extirpa Elena de sa stupeur. La femme agitait le collier sous son visage. Elena acquiesça et sortit automatiquement son porte-monnaie. « Vous n’avez pas la monnaie ? Ben moi non plus. On arrondit alors. Vous pouvez bien le prendre à vingt Euros. Vous savez, c’était celui de ma fille. Elle l’aimait beaucoup. N’est-ce pas Véronica ? » L’adolescente soupira et relevant une mèche de cheveux. « C’est pour votre fille ? » lui demanda encore la vendeuse. Elena ne répondit pas, tendit le billet qu’elle avait sorti, remercia d’un signe de tête et quitta prestement l’esplanade. Ses talons claquaient sur les pavés et ce son résonna dans sa tête tout au long de la route qui la ramenait jusque chez elle.

PRIX

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Adlyne Bonhomme · il y a
L'odeur du café de Dany Lafferière un peu me revient aux premières lignes. Pas que les textes soient inscrits dans le même schéma, mais le café, l'odeur.
J'aime le ton. Je vous mets un j'aime

Au passage, je vous invite à voter pour mon poème finaliste

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Lllia · il y a
Mes votes +5 avec tous mes encouragements pour la suite!!
Je participe aussi à un concours de dessin en finale si tu veux jeter un coup d’oeil: https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/victoire-weasley

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Zouzou · il y a
...attention aux mauvaises rencontres ! mes voix
en lice poésie ' Adieu léthargie ' et ' Des rêves d'Iran ' si vous aimez

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Alain Lonzela · il y a
Ben décidément ces chaussures ne lui portent pas chance ;-)
Très bonne histoire

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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour, magie d'une rencontre fantasmée, on ne devrait jamais se rendre à ce genre de rendez-vous ...
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Hervé Mazoyer · il y a
On suit avec interet la vie de votre héroine de son bebe malade aux échanges avec Venus jusqu à la rencontre finale. De plus c est bien écrit. Bravo je vous offre mes voix.
Sans aucune obligation vous pouvez si vous ne les avez pas tous lus découvrir mes trois textes en compétition en utilisant les trois liens ci-dessous :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-peril-vert
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-ridicule-ne-tue-plus-nouvelle-humoristique
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/au-dela-de-la-foi
Tres amicalement.

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