7
min

Anniversaire

Image de Maria Angelle

Maria Angelle

10 lectures

0

Vous rentrez chez-vous en regardant cette enveloppe de vélin crème au milieu des publicités qui encombrent votre boîte aux lettres. C’est quoi ? Pas une facture ni une lettre officielle, c’est déjà ça ! Une invitation ! Waouh !
« Vous êtes invité au Restaurant ... pour l’apéritif et le repas, le samedi 31 juin à partir de 18h »
Qu’elle merveilleuse surprise ! Il avait bien caché son jeu. La dernière fois que vous vous êtes rencontrés il n’en a pas soufflé mot. Il avait toujours dit qu’il fêterait ses trente ans. Il tient sa promesse et pas n’importe comment.
Vous connaissez de réputation ce restaurant de la banlieue lyonnaise. Vous n’avez pas encore eu le loisir de vous faire votre propre opinion. Un peu au-dessus de vos moyens et surtout pas trouvé l’homme, suffisamment amoureux, pour vous le faire découvrir ou vous accompagner.
Comment vais-je m’habiller ? C’est la question qui vous préoccupe pour l’instant. Vous vous demandez tout de même qui va être invité. Vous renvoyez tout simplement le coupon par lequel il peut compter sur votre présence. S’il n’a pas évoqué ce repas la dernière fois que vous vous êtes vus, c’est qu’il tient à garder un certain suspens.
Vous avez hâte d’être à ce grand jour. Sans tarder vous prenez rendez-vous chez l’esthéticienne, l’Onglerie, le coiffeur. Vous passez en revue votre garde-robe et après de multiples essayages, vous optez pour cette robe bustier corail. Elle met en valeur votre silhouette et votre teint. S’il fait frais vous glisserez sur vos épaules l’étole en soie que vous avez rapportée de vos dernières vacances en Inde.
Enfin le jour « J » est là. Vous êtes nerveuse. Vous voulez être parfaite. Vous avez préparé vos vêtements. Ils reposent sur votre commode. Votre robe glisse comme une seconde peau. Vous chaussez des sandalettes noisette assorties à votre pochette. Un dernier coup d’œil dans votre miroir avant de sortir vous conforte dans l’idée que vous êtes : TOP. Vous avez poussé l’élégance jusqu’à laver de fond en comble votre Clio et de la passer au polish. Vous n’alliez tout de même pas changer de voiture !
18h15, vous franchissez l’entrée du domaine. Plusieurs voitures sont déjà alignées sur le parking du restaurant. Un voiturier est là pour vous diriger.

Vous « le » cherchez du regard. Vous l’apercevez au loin en grande conversation avec un couple qui vous est inconnu. Vous vous glissez parmi les invités, vous reconnaissez plusieurs membres de votre famille.

- Bonjour tante Mathilde. Tu n’as pas pris une ride.
- Bonjour René, toujours aussi bel homme. Quelle élégance !
- Catherine, comme cela me fait plaisir de te voir. Il y a si longtemps. Pierre n’est pas là ?
- Tu sais avec son travail il est difficile à saisir. En ce moment il est en Afrique.
- Céline, comme tu es devenue jolie. Tu n’étais qu’une adolescente la dernière fois que je t’ai vu. Avec deux-trois boutons d’acnés qui te désespéraient. Elles éclatent de rire. Je constate qu’ils ne sont qu’un mauvais souvenir. Comme tu es devenue ravissante. Dis-moi, tu ne dois pas manquer d’amoureux. Cette coiffure, les cheveux relevés légèrement décoiffés, comme cela te va bien ! Tu es restée aussi blonde que dans ton enfance.

- Michèle, cela fait si longtemps. Tu es radieuse. Dis-moi, cette robe marine à pois, quelle élégance !
- Ma chérie je n’ai pas tous les jours l’occasion d’être invitée dans un si bel endroit, je pouvais me mettre en frais ! Elle ponctue sa réponse du rire que vous avez toujours aimé.
- Tu habites toujours dans ta maison de l’Arbresle ?
- Oui bien sûr, pourquoi ne viendrais-tu pas passer un week-end ? Cela me ferait tellement plaisir. Nous aurions tant de choses à nous raconter !

Elle a raison Michèle. Maintenant, cela vous ferait plaisir. Vous devez trouver le temps !
Au départ de vos parents vous n’avez plus voulu voir personne. Comme si leur bonheur – à eux – vous faisait mal. Pourquoi, avec tant d’alcool dans le sang cet homme avait-il pris la route ? Bousculant toute votre existence ? Vous n’aviez que seize ans. Vous aviez cru devenir folle. Sans doute la raison pour laquelle, pensant vous éloigner de votre malheur, vous êtes partie très tôt faire vos études à l’étranger. Ils auraient été heureux aujourd’hui d’être là pour l’anniversaire de Jean qu’ils aimaient comme leur fils. Jean c’est le frère que vous n’avez pas eu. Vous le connaissez depuis l’école primaire. C’est vers lui que vous avez déversé vos peines et vos bonheurs.
Ah, le voilà ! Vous arrivez à le saisir au passage pour le remercier et l’embrasser en le traitant de cachotier ! Il sourit, Jean est toujours de bonne humeur. Enfant abandonné, élevé vaille que vaille par une famille d’accueil, il a toujours fait partie des fêtes de votre famille. Personne ne vous invitait sans qu’il le soit aussi. Aujourd’hui il est happé de toutes parts.
Pourquoi ne s’est-il jamais marié ? Son premier chagrin d’amour a laissé une trace indélébile. Il évite toujours le sujet.

Vous évoluer un verre de champagne à la main tout aussi radieuse que Michèle. Un mot avec ceux-ci, un salut avec ceux-là.
Vous croisez Lucien. Echangez quelques mots avec lui. Ce bon vieux Lucien. Comme il vous a fait la cour ! Offert des bonbons. Des fleurs plus tard. Il était charmant. Seulement vous, vous ne l’aimiez pas ! Il vous présente sa femme. Il a fini par découvrir l’amour ? Plus loin, sous d’autres tropiques. Guadeloupéenne ? Enchantée. Vous ne tarissez pas d’éloges. Il ne faudrait surtout pas qu’il pense que vous avez des regrets. D’ailleurs vous n’en n’avez pas ! Vous la trouvez très belle. Il a mieux réussi que vous ? Peut-être ? Vous savourez votre indépendance. Vous avez un job qui vous donne toutes satisfactions, vous permet de voyager et de vivre à l’aise. Que demander de mieux ?
Encore un peu de champagne ? Vous tendez volontiers votre flûte. Servir l’apéritif dans ce merveilleux jardin est vraiment réussi. Le barnum est dressé au milieu de la pelouse pour l’ombre, Les roses des massifs sont en pleine floraison. Leur parfum subtil embaume l’air. Vous avez rarement mangé des petits fours aussi délicieux. Et les mignardises ! Vous les savourez délicatement ne voulant rien perdre du côté onctueux des crèmes. Jean a choisi l’endroit idéal pour son anniversaire. Il a bien réussi professionnellement et il veut par cette soirée remercier les personnes qui, de près ou de loin, lui ont permis d’arriver à ce stade. Vous évoluez avec aisance et bonheur au milieu de ce parterre d’invités. Verre à la main. Un sourire ineffaçable aux lèvres. Vous avez fait le tour de la famille. Rencontrez vos connaissances. Vous avez aussi bavardé avec de parfaits inconnus qui pourraient vous faire revoir votre statut de célibataire. Mine de rien vous vous accrochez à Paul. Comme vous, il semble seul. Son teint basané, ses dents blanches et ses yeux bleus vous charment. Son aisance, avec les uns et les autres et surtout avec vous, vous flatte. Vous abordez différents sujets, son savoir vous subjugue. Son téléphone vibre.

- Vous permettez ? Il s’éloigne, vous ne pouvez pas entendre la conversation. Courte d’ailleurs.
- Excusez-moi, à tout à l’heure, nous allons certainement avoir l’occasion de nous revoir au cours de la soirée.

Evidemment ! Vous y comptez bien !
La sonnette retentie, il est l’heure de passer à table. Vous gravissez lentement les marches qui mènent sur le perron pour lui permettre d’arriver. La salle à manger donne sur celui-ci. Des tables rondes recouvertes de nappes blanches un bouquet de roses dans les mêmes tons que votre robe. Cela vous fait sourire. Vous êtes en parfaite harmonie. Votre bonheur est à son comble.
De quel côté vous diriger ? Les célibataires doivent être regroupés ? Avec un peu de chance vous serez près de lui, au moins à la même table ! Vous lisez les noms de cette première table lorsque vous sursautez au son de sa voix.

- Julie, je vous présente ma femme Sophie.

Votre sourire perd de son aplomb. Vous la trouvez quelconque. Mièvre. Sans grâce. Sa femme ? Cette petite maigre, blonde aux cheveux qui lui cachent la moitié du visage ? Qu’elle couple mal assorti. Vous dissimulez mal votre désappointement. Vous leur souhaitez : Bon appétit par politesse et vous partez à la recherche de votre place. Une sourde colère vous gagne et vous ronge la poitrine. Vous luttez en vain pour retrouver votre sourire. Cette contrariété gâche une fête qui était à son apogée. Comment vous détendre et retrouver le sourire ? Vous respirez à fond, rien n’y fait.
Vous croyez tomber en lisant votre nom et surtout ceux de vos voisins de table. A votre gauche le cousin Gaston et sa femme Aimée sont déjà installés. A votre droite : Alfred ? Ce benêt, vague cousin, orphelin élevé par tante Michèle ? Et en face ils arrivent : Louis et Marie, les épiciers du fond de campagne. Ils n’ont pas évolué d’un pouce. Lui a sorti son nœud pap pour le dépoussiérer et elle, col claudine sur gros seins. Quel manque de goût ! Vous pensez que Jean vous déteste. Vous avoir « casée » au milieu de ces gens pour le repas ! Vous pensiez qu’il avait plus de considération pour vous. Vous dites bonsoir du bout des lèvres. Vous vous souvenez vaguement d’Alfred, un ringard, comme son prénom ! Eternellement gauche dans ses paroles comme dans ses gestes. Vous n’avez pas jugé utile de le chercher à l’apéritif pour le saluer. Michèle vous avait dit qu’il était là, vous n’aviez pas relevé. Et maintenant, un comble, vous allez devoir passer la soirée à ses côtés! Il arrive. Tient je ne me souvenais pas qu’il était si grand. Il s’est étoffé physiquement. Il a perdu son côté « godiche ». Apparemment il a appris à marcher sans se mélanger les pieds. Rien à dire il est vêtu avec goût.

- Bonjour Julie, on se fait la bise ?

Vous vous exécutez de mauvaise grâce. Ce n’est pas parce que vous trouvez qu’il a évolué en bien que vous allez lui sauter au cou. Votre humeur est cafardeuse. Alfred ne vous lâche pas. Au moins lui semble content de votre présence. Et tu ceci... et tu cela... il ne va pas vous « lâcher les baskets »... Quand est-ce que le repas arrive qu’il se taise un peu ? Vous n’avez personne d’autre à qui parler. Vous répondez. Du bout des lèvres. Par monosyllabes. Vous n’allez pas lui racontez votre vie. Et la sienne, vous vous en fichez complètement. Tient voilà les épiciers qui vous adressent la parole. Ils ont quoi comme légumes à vendre ? Des petits pois, des carottes, des patates ? Ils feraient mieux de vendre leur soupe ailleurs. Et de l’autre bord, c’est Aimée qui vous fait des compliments. Il ne manquait plus que ça. Vous connaissez ses goûts. Vous ne pouvez pas prendre au sérieux ses flatteries! Si elle croit que vous allez vous intéresser à elle ! Vous répondez « Merci » par éducation. Elle a dit ça pour nouer le contact ? Bof... L’Aimée ou le René ! Vous ne leur prêtez pas attention. Vous vous tournez vers Alfred. C’est le moins pire. Si vous osiez, vous partiriez de suite. Vous ne voulez pas créer d’esclandre à cause de Jean. Vous lui toucherez tout de même deux mots à l’occasion. Et le service qui traîne. Vous pianotez d’impatience sur le bord de la table.

- Cela me fait un immense plaisir de te revoir Julie. Jean m’a souvent parlé de toi.
- Ah bon ? Tu vois Jean ?
- Nous sommes en contact par Skype, puisque l’un comme l’autre notre travail nous conduit à travers le monde.

Vous restez perplexe. Jean parle de vous à Alfred ? Cela vous surprend. Vous personnellement cela ne vous ai jamais venu à l’esprit de demander de ses nouvelles à Jean. Vous l’écoutez. Il ravive des souvenirs. Vous n’en revenez pas ! Cela fait 12 ans ? Au mariage d’Armelle ? Incroyable comme le temps passe vite. Vous comprenez qu’il est devenu bavard. Vous apprenez tout de son parcours professionnel. Vous n’en revenez pas. Ce timide. Ce silencieux. Toujours un peu gauche. Vous ne le connaissiez pas vraiment. Vous le découvrez : I-n-g-é-n-i-e-u-r ! Tu as réussi tes concours ? Seattle dans un mois pour trois ans ?
Vous n’en croyez pas vos oreilles.
Pas si mal le cousin Alfred !
0

Vous aimerez aussi !

Du même auteur