Animal de nuit

il y a
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Finaliste
Jury
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00h21.

La nuit est tombée. Sans étoiles.
On vient de dépasser Mantes-la-Jolie. Quel drôle de nom pour une ville aussi terne. Je ne pourrais pas vivre ici, c’est sûr.
Je monte un peu le son de l’autoradio. J’aime bien la chanson qui passe. Elle me rappelle des choses. Pas forcément des bonnes, mais j’ai toujours été comme ça, à ressasser mon passé le plus sombre.
J’ai toujours été comme ça, c’est vrai.
C’est peut-être pour ça que j’aime rouler de nuit ; ça me procure une sensation d’apaisement et d’oubli.
Je roule.
Anonyme.
Invisible ou presque. Dans la nuit, nous ne sommes que des lueurs de phares.
J’ai une Audi. Bonne tenue de route.
Nerveuse. Racée.
Ma femme veut que je possède une belle voiture. « C’est ton image, dit-elle, ta carte de visite en quelque sorte, on se dit : "Tiens ce type assure avec sa belle bagnole et son costume bien taillé." »
Pour un commercial, ça pète non ? Et c’est important l’apparence. Ma femme aime les apparences. À défaut de gratter derrière la surface, elle préfère se fier à ses premières impressions et rester là-dessus. Ainsi, elle a vu en moi un type intelligent, assez drôle, ambitieux et dévoué. Tout ça dès notre première rencontre. Et en un sens, rien de tout cela n’est faux.
Je suis quelqu’un de cool.
Tu ne trouves pas ?
La route est quasi-déserte sur cette portion et dans ce sens, un samedi soir. Les banlieusards ont déserté leur morosité quotidienne pour les lumières attirantes de Paris. Tous les week-ends c’est pareil. Et tous les week-ends, j’emprunte cette route quasi-déserte, toujours dans le même sens, toujours à me dire la même chose. Et à force, ce sentiment de répétition me donne l’impression de m’enfermer toujours plus dans une obscurité complexe, pleine de rancœurs et de désirs étranges.
Je vois des trucs.
J’imagine.
Les kilomètres défilent. Sur sa droite, des arbres erratiques bordent la Seine. Une voix plaintive monte de la radio. Une voix brisée. Si belle. Je monte un peu le son.
Ça ne te gêne pas ?
De toute façon c’est moi qui conduis. Presque deux jours que je suis au volant mais bizarrement, je ne ressens guère la fatigue. Il faut dire que j’ai fait quelques pauses, dont une grosse environ trois cents kilomètres avant Paris, sur une départementale peu empruntée. C’était en début d’après-midi et mes yeux se fermaient doucement, alors je me suis dégoté un petit chemin à l’écart, non loin d’une clairière. Et je me suis laissé aller. Au fond, ça devait arriver car je me suis rendu compte qu’après, un immense soulagement m’a envahi, et je me sentais reposé. Délivré d’un poids.
Oh mon Dieu, écoute ce piano chancelant. C’est beau, non ?
Encore une heure ou deux et je serai chez moi. Terminus Lisieux. Ville liftée et lieu de pèlerinage. On y est tranquille. Au vert. J’ai une belle maison dans laquelle je m’ennuie. Mais n’est-ce pas le lot de beaucoup ? C’est peut-être la raison de mes divagations de plus en plus fréquentes : l’ennui.
Mes phares trouent l’obscurité et dévoilent un abri de cantonnier sur le bas-côté. Plus loin, un panneau indique Chaufour-lès-Bonnières. Deux minutes pour le traverser. Je souris. Tout ça me rappelle tellement de choses, encore une fois. Mon enfance. Mes premiers émois.
La culpabilité.
L’odeur de renfermé chez ma grand-mère, cette vieille peau sans dents qui passait son temps à insulter les gens et à bouffer du beurre rance parce qu’elle n’avait pas de réfrigérateur. Radine.
J’accélère.
Tu comprends mon désarroi parfois ; ça n’excuse pas tout, OK, mais il me prend parfois l’envie de vivre, de me faire entendre par des personnes comme toi. Même si elles ne sont pas forcément d’accord. Mon quotidien est tellement lugubre. Un quotidien que je vais retrouver dans environ une heure trente. Deux ou trois si on fait une dernière halte.
Tu aimerais ?
Ok, on va s’arrêter bientôt. Dans un petit coin tranquille.
Regarde-moi cette route sans relief. Le jour, c’est encore pire. On croirait traverser le même paysage je ne sais combien de fois. Ces routes m’ennuient. Ce boulot de pute m’ennuie. Aller demander à des gens que je ne connais pas de m’acheter des piscines couvertes pour leur maison. Des piscines couvertes ! OK, je suis doué dans ce que je fais, parce que j’ai une belle gueule, une belle voiture, un discours rôdé et rompu à toutes les inquiétudes des potentiels acheteurs. C’est la femme généralement qui décide. Elles adorent cette idée de posséder une piscine couverte rien que pour emmerder les copines ou épater le voisinage. Suffit de voir la mienne. Elle se délecte quand je reviens, des commissions plein les poches. Ça lui paie ses fringues, ses parfums et tout le toutim. Est-ce qu’on s’aime encore ? Ce n’est plus le problème. On vit ensemble dans une ville de vieux.
J’arrête la musique. La douleur du chanteur est trop grande à force. Ça m’irrite. Ça déteint sur mon moral déjà pas au top. Je passe sur France Inter. Les infos. Un flux de nouvelles plus ou moins bonnes : une guerre lointaine, un ministre accusé de blanchiment d’argent, une actrice morte. Flux et reflux du monde débités d’un ton las. Idem pour les faits divers. Une fusillade en plein centre-ville de Grenoble, un mari qui tue toute sa famille et une jeune femme disparue dans le Nord sur une aire d’autoroute.
Oui, le monde est rempli de dangers. Entre les accidents, les règlements de compte, les maladies, les fous ou l’ennui, vivre est parfois un peu compliqué. Mais tellement plus excitant aussi ; un peu comme la roulette russe. On ne sait pas toujours ce qui peut advenir et heureusement qu’il y a ça.
Tu sais, je rêve souvent d’une nuit éternelle, là, comme toutes ces nuits où je passe mon temps à rouler. Une nuit soyeuse, enveloppante, sans rien d’autre que le silence et l’effacement. En fait, je ne demande pas grand-chose.
J’écoute vaguement la fin des infos. La météo. Le point route. Un accident grave est survenu près de Rouen et génère de gros ralentissements. Et voilà, un accident ! une famille en deuil peut-être. Ou plusieurs. Des tôles froissées. Du sang. Des cris. Des sirènes hurlantes.
Quand je parlais de roulette russe, j’avais raison.
Un air de jazz envahit l’habitacle.
Évreux. Bientôt la fin du voyage.
Mais d’abord on doit trouver un endroit tranquille pour s’arrêter. Une dernière halte avant de se coltiner à nouveau le train-train quotidien.
Je coupe la radio. Je n’aime pas le jazz ; trop difficile pour moi. Je ne comprends pas cette musique et je ne comprends pas qu’on puisse s’extasier en l’écoutant. C’est monotone, trop cérébral. Tout ce que j’abhorre. On roule en silence désormais, seul le doux ronronnement du moteur nous accompagne. Mes phares balaient la nuit.
Pourquoi ? Tu m’as demandé hier, pourquoi es-tu comme ça ? Tu as une vie sympa pourtant, une femme, une belle maison, un métier qui rapporte, hein ? Pourquoi ? Si je savais, est-ce que ça changerait grand-chose, je ne crois pas. Si je savais, ce serait peut-être pire. Il ne faut pas toujours chercher à savoir car souvent on est déçu. L’arbre cache la forêt comme on dit. Je n’ai pas vraiment réfléchi à ça. De toute façon, qu’est-ce que tu en as à foutre ?
Je ralentis. Il y a un petit bois sur la droite. Je l’ai repéré depuis longtemps, à force d’emprunter toujours le même trajet. Et à chaque fois, je me fais la remarque qu’il faudrait que je m’y arrête un de ces jours.
Ce sera cette nuit. Regarde comme l’endroit est sombre, et ces arbres hauts, solides, feuillus, formant une masse compacte et noueuse. C’est angoissant mais une fois que nous y serons, tout ira bien. L’angoisse s’estompera au profit d’un sentiment beaucoup plus brut, en accord avec la nature.
Je serai animal.
J’ai coupé le contact. Nous sommes à l’orée du bois. J’écoute le bruissement des feuilles, les craquements nocturnes, et tu es dans mes bras, légère, fragile, le teint verdâtre. Mais belle encore. Pas autant qu’il y a vingt-quatre heures, bien sûr, où tu te débattais comme une anguille en me demandant pourquoi. Tu n’es plus de la première fraîcheur.
Je t’allonge sur la terre humide, tes yeux grands ouverts semblent contempler le ciel sans étoiles. Je pense à ma femme, à son corps chaud de sommeil que je retrouverai dans quelques heures, au petit-déjeuner que nous prendrons, entamant ainsi un week-end bien mérité. Je dormirai jusqu’à midi et me réveillerai en songeant à ces presque deux jours passés ensemble. C’était chouette. Mais l’heure est venue de se quitter.
Là, au milieu de ce bois, non loin de la nationale. Peut-être qu’on te retrouvera. Peut-être pas. Peut-être que les bêtes te dévoreront avant qu’on t’ait retrouvée. Va savoir !
Malgré tout, je voulais m’excuser. Je n’avais rien contre toi, j’essaie juste de combattre l’ennui, de mettre un peu de piment dans ma vie routinière. Ça faisait longtemps que ça me taraudait et toi tu étais sur ma route, avec ton joli corps, ta bouille souriante. Tu étais là, comme un cadeau.
La nuit est toujours sans étoiles. Je te dépose au pied d’un arbre. Si mon existence avait été différente, sans doute t’aurais-je déposée dans mon lit, tout simplement. Mais bon. Le sort en a décidé autrement.
Je te recouvre de feuillages. Toi aussi, tu t’es laissé abuser par les apparences, pauvre idiote.

2h15
Finalement, je ne suis pas rentré chez moi. J’ai dépassé Lisieux. Je roule, seul désormais, débarrassé de ce cadavre puant. Quelle idée m’est donc passée par la tête ? Je roule en silence, tous phares éteints. Comme un fantôme en maraude. C’est terriblement grisant.
Jusqu’où irais-je ainsi ?
Je ne sais pas.
Je ne sais pas.

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Gari Gari · il y a
Bonjour, vous avez écrit ce texte il y a six ans et je m'étonne de vous adresser le 58e remerciement. Vous en méritez bien d'autres !
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Roxane Soixante-treize · il y a
Je tombe par hasard sur ce texte ... rien à ajouter à ce qu'écris Luc M
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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Utilisateur désactivé · il y a
Il n'y a pas un mot à retirer, rien. Le ton est d'une justesse absolu! J'arrive trop tard mais je vais aller regarder vos autres textes, parce que celui là, c'est du grand art!
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Zalma Solange Schneider · il y a
C'est sombre et glaçant, sans l'ombre d'une fausse note.
Tout simplement excellent....

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Zalma Solange Schneider · il y a
C'est sombre et glaçant, sans l'ombre d'une fausse note.
Tout simplement excellent....

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Christophe Albrieux · il y a
Horriblement génial ! A voté, pour voir qu'au bout de la route...
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Thierry Blandenet · il y a
Merci à toutes et à tous !! Hemma, Olivier, Fred, Rachel, Ninie la terreur, Anna, Jcrenault, Louise, Lila, Julien
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Hemma · il y a
Pour avoir appréciée toutes ces émotions transcrites + 1
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Olivier Vetter · il y a
+1 pour la noirceur de ce texte

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