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Angoisse sur la voie

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Luc Moyères

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Le fantastique est bien plus proche que vous pourriez le croire. Il est tapi juste là, tout près de nous, peut-être même attend-il en nous. Il nous guette et nous ne le voyons pas. S’il décide de se révéler, comme une baudroie à l’affût sur le fond d’un lagon, son aspiration soudaine nous gobe sans rémission, avant que nous ayons pu esquisser un geste ou compris quoi que ce soit.
Ce soir-là, mon âme en frémit encore, je rentrais de déplacement par le TER. Une brume hivernale collante imbibait le quai de la Part-Dieu, noyé dans la vague lumière jaunissante de ses fluos fatigués, estompant la rame dans un semblant immédiat de lointain grisâtre. Réminiscence d’un temps révolu, où les passagers émergeaient de volutes de vapeur, je nageais cependant ce soir-là dans une nuée froide et immobile, comme sortie patiemment, en longs tentacules, d’un monde éteint.
Assis sur un strapontin dans le sas d’entrée de la rame déjà pleine, ma sacoche d’ordinateur embrochée sur la poignée de ma valise à roulettes près de moi, je regardais sans la voir la dame assise sur le strapontin d’en face quand monta en voiture un spécimen humain un peu curieux. A en juger par sa mise et son barda réparti en sacs, il ne devait d’ailleurs pas en changer souvent, de mise. Sans doute aussi ne dormait-il pas tous les jours à couvert. Il ne devait en outre rencontrer qu’occasionnellement un filet d’eau pour ses ablutions, car, comme au détour d’un fourré, je l’avais senti venir, au sens propre... du moins si j’ose dire. Un bref sourire d’accueil, et je repris mes mots croisés ; ne pas insister à l’examiner était sur le moment le meilleur respect que je lui devais. Il s’installa pesamment sur le dernier strapontin libre, près de la porte encore ouverte. Un bip-bip d’avertissement, fermeture des portes, le soupir chuintant de l’air comprimé libérant les freins, et le train démarra.
Une fois sortis des éclairages de la gare, la noirceur hivernale cotonneuse nous avala. Rien à voir dehors, nous subissions comme un moment hors du temps. Sans repères visuels, seul un effet d’accélération ou de tamis nous laissait par moment supposer qu’un mouvement pouvait nous entraîner quelque part. Quelques méduses blafardes passèrent en flottant, comme une pâte visqueuse plaquée par un pouce invisible sur l’écran sans fond des ténèbres. La brume étalait et noyait les quelques éclairages qu’elle nous laissait encore entrevoir au passage.
Soudain, mon dos fut plaqué contre la paroi, tandis que la dame d’en face se retenait de justesse de me tomber dessus et qu’un crissement nous confirmait un freinage rapide. Dix secondes plus tard, l’attraction cessa soudain, le bruit aussi. Le train venait sans doute de s’arrêter dans le noir. Au vu de ma montre, nous devions stationner dans la plaine, à la hauteur d’Heyrieux, mais la noirceur de catacombes alentour dehors interdisait toute vérification. Je croisai le regard de ma vis-à-vis, et y lut la même inquiétude : un accident ? Quelques passages à niveau jalonnent en effet ce fond de vallée alluviale... mais nous n’avions ressenti aucun choc, juste un freinage un peu fort. D’anxieuse, l’expression de ma compagne d’infortune passa rapidement à agacée, tant la ligne est coutumière des incidents et des retards.
Un « plop » caractéristique, suivi du grésillement habituel, et d’ordinaire horripilant, nous fit cette fois sourire : le haut-parleur allait enfin nous éclairer ! Pourtant visiblement tous deux habitués aux fadaises justificatives ou énoncés d’évidences du genre « notre train est arrêté... » débités sans conviction par un personnel résigné, notre crédulité naturelle de passagers ferroviaires désorientés par un imprévu avait néanmoins gardé quelque espoir de recevoir une information à la hauteur de l’évènement. Elle fut déçue une fois de plus, car seul l’irritant rissolage perdura une bonne minute durant.
Sans nous laisser le temps d’échanger quelques propos peu amènes sur notre transporteur, l’éclairage du wagon faiblit d’un coup, à l’instant même où le son qui rend fou cessait d’un coup. Nos regards se croisèrent à nouveau.
Dans le silence déjà étouffant de la faible ambiance jaunâtre qui baignait désormais notre bathyscaphe naufragé, une vague angoisse m’apparut dans les yeux en face, leur cornée de porcelaine pâle soulignant une pupille sombre dilatée. Nul ne parlait, ou plutôt nul n’osait parler, comme pour se fondre dans le décor, se faire oublier de l’immédiat futur angoissant que notre instinct animal pressentait, et qu’il redoutait en coulisses de nos pensées conscientes. Avant que d’être le prédateur des prédateurs, nous fûmes nous aussi des proies durant d’interminables ères et notre cerveau profond en a gardé la mémoire.
C’est alors que le reste pâlichon de clarté vacilla, et mourut d’un coup sans un bruit, nous laissant dans une obscurité sépulcrale, palpable... et un silence oppressant.
La vue devenue inutile, mon ouïe tenta de la suppléer. Un chuintement ténu, né d’un esprit du vide, éveilla alors mon oreille, soudain aux aguets. Je me sentis lièvre ou chevreuil cherchant à loger le chien qui le piste et fuir sans délai ce danger invisible avant qu’il le happe. Il monta lentement en un long soupir d’âme en peine, puis s’effondra dans une faible plainte lugubre, mourante. Un silence de tombe accueillit son dernier gargouillis, à peine audible. Nul ne pipa mot, dans l’obscurité totale, chacun sentait dans ses tripes la tension des autres
Le souffle glaçant d’une bouffée d’air glacial pissant d’humidité me jaillit soudain au visage, me bouscula presque ; un souffle qui entrait par la porte à ma gauche. Puis l’odeur animale, une odeur écœurante et forte d’étable mêlée de remugles de fumée : quelque chose, du dehors, commençait d’ouvrir la porte, et nous, piégés dedans, ne pouvions pas, absolument pas, la voir venir. La chose nous cherchait sans doute au flair car je l’entendais sniffer. En un éclair, je pensais aux reptiles qui détectent leurs proies avec leur langue et une innervation spéciale de leur palais. Celui-là devait être de taille ; l’image du dragon de Komodo s’imposa sans préavis, un froid inconnu subit me saisit brutalement le visage, le cou, le tronc, me tétanisa.
La dame poussa un petit cri étouffé, un frisson gelé me descendit le dos à ce signal et mon cœur battit la chamade jusqu’à mes tympans. Terreur et lucidité mêlées, mon instinct de conservation me sortit aussitôt de ma torpeur de victime passive. Mais où puis-je donc, Bon Dieu, trouver une arme quelconque dans ce foutu wagon où je ne vois rien de rien ? Vers où me tourner pour parer le coup à venir ? Quand ? Même pas un canif dans mon bagage, puisque je prends fréquemment l’avion ; je dus me rabattre sur mon parapluie pliant et le maigre bouclier de la sacoche, pauvre mirmillon d’opérette, outre qu’aux yeux bandés. Je les saisis fébrilement, prêt à un dérisoire combat perdu d’avance contre la chose à sang froid qui s’avançait en flairant dans une obscurité impénétrable et dont je cherchais désespérément à deviner de quel côté viendrait l’estocade.
La suite est moins épique : Le monsieur négligé qui reniflait dans le courant d’air se moucha en trompettant, et toussa. De sa quinte renaquit d’un coup la lumière du train. Surpris presque debout dague de toile à la main, je me rassis quasi penaud dans le vingt-et-unième siècle revenu. Une pétarade cahotante nous rappela alors sans plus de précautions où nous étions : le compresseur regonflait les suspensions du train plus prosaïquement que le lamento funèbre de leur purge les avait vidés. Il referma dans le même élan la porte tout juste entrebâillée par la chute de pression de l’air comprimé.
La voix nasillarde du contrôleur grésillant, sorti du néant et soulagé de pouvoir enfin balancer son annonce réglementaire « notre train est arrêté en pleine voie... » nous apprit alors que les dragons de l’Apocalypse n’avaient pas encore commencé de bouffer le genre humain, ou n’avaient pas commencé par les contrôleurs de la SNCF. Pourtant, ce signe de vie nous soulagea.
Les sens primitifs encore affûtés par l’aventure où notre imagination nous avait jetés, le voyage terrestre reprit donc son cours normal, avec les à-coups poétiques, les accords mécaniques dissonants et l’odeur ferroviaire caractéristiques des lignes secondaires, notre voisin y ajoutant sa trace personnelle. Le pays au-delà du miroir nous laissait échapper à ses griffes, ce soir, pour cette fois.

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