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C-j Mangin

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En compétition

Jeudi après-midi

Il pleuvait. Naomi était assise sur un coin de trottoir, son coin de trottoir, adossée à la façade de la banque, non loin du distributeur de billets. Elle avait soigneusement choisi l'emplacement. Côté recettes, elle était pourtant quelque peu déçue. L'automne commençait à faire sentir ses effets. Les averses devenaient plus fréquentes et plus fraîches. Les passants pressaient davantage le pas. Ils s'arrêtaient de plus en plus rarement pour lancer une pièce dans le gobelet en plastique placé entre ses pieds : la charité sans contact, comme les paiements par carte bancaire. Le plus souvent, elle somnolait durant la journée. Ou alors faisait semblant. Elle ne donnait pas l'impression d'être très avenante. Et elle ne l'était pas, apostrophant à l'occasion la citadine indifférente, ou encore l'arrogant parvenu dont la morgue pouvait susciter chez elle une brusque montée d'agressivité verbale. Elle avait ses têtes. Elle s'était posée là il y a trois semaines, et c'était déjà une figure du quartier. Elle avait décidé de passer ses nuits sur place, quelques mètres plus loin, à proximité du bistro. Les arcades de la rue permettaient de s'abriter correctement derrière des piliers. Cartons et couvertures lui assuraient un inconfort à peu près supportable. Pas de chien pour la protéger, pas d'arme apparente non plus. Seulement son entêtement, et sa voix, sa voix.

Jeudi, tard dans la soirée

De l'autre côté de la chaussée, l'entrée de la boîte de nuit commençait doucement à s'animer. C'était un peu son cinéma à elle. Comme Naomi dormait le moins possible – ses insomnies lui garantissant une sécurité relative –, la vie de ce bout de rue lui offrait une distraction instructive à défaut d'être captivante. La vieille en robe de chambre descendait sa poubelle comme chaque soir à la même heure, des étudiants partaient en soirée, le vieux en costard sortait son chien après le journal télévisé de vingt heures, l'adolescent faisait pétarader son scooter en attendant le retour de ses parents, et les premiers clients commençaient à s'attrouper pour ne pas rater l'ouverture de la boîte. Défilait là un microcosme fait d'êtres menant des vies parallèles, ne se parlant pas réellement, se croisant sans se voir. Une société de gens seuls. Naomi l'était aussi. Elle refusait l'asile de nuit, donnant la priorité absolue à son indépendance. De temps à autre, le patron du Bar des Arcades, situé à une dizaine de mètres de son lieu de vie, ou plutôt de survie, lui faisait porter un sandwich, un café, ou une bière. Ce soir, les affaires avaient été calmes. Il avait fermé boutique une heure auparavant. Allongée, elle faisait mine de sommeiller et espionnait toutes les allées et venues. Les silhouettes d'un nombre croissant de personnes lui devenaient familières au fil des jours. Plus tard passerait la maraude offrant une assistance aux sans-abri. Naomi avait décidé de l'ignorer.
Les événements avaient débuté deux heures plus tôt. Comme avant-hier soir, ils étaient arrivés ensemble. Comme avant-hier soir, ils s'étaient arrêtés devant la boîte. Ils avaient parlementé avec le videur en faction devant la porte. Ce dernier les avait fait attendre. Il était entré à l'intérieur du club. De retour quelques minutes plus tard muni d'un trousseau de clés, il leur avait ouvert une porte attenante et les avait fait pénétrer dans l'édifice avant de reprendre son poste.
Naomi avait remarqué l'entrée des deux hommes dans l'immeuble d'en face. C'était la deuxième fois en une semaine qu'elle les observait. L'éclairage public lui donnait une vision satisfaisante de la scène. Ce soir, ils étaient vêtus comme la première fois. Le plus grand avait le crâne couvert d'un bonnet de docker, portait un blouson de toile sombre, un pantalon de treillis et des rangers. Le second était plutôt fluet, la tête nue, vêtu de cuir – ou de simili –, veste et pantalon. Les lourds anneaux d'une chaîne métallique pendaient le long de sa cuisse droite. Des chaussures aux bouts pointus brillaient à ses pieds dans l'atmosphère humide. Elle les trouvait « vraiment très stéréotypés dans leurs uniformes ». Peu après que le bâtiment les eut avalés, une lumière s'était allumée à une fenêtre du premier étage.
Elle avait tout autant assisté à leur sortie une heure plus tard. Immobile et attentive, elle n'avait rien perdu de leur manège. Le plus petit portait un sac de sport de forme allongée qui semblait assez lourd. Sans un regard pour le portier, et après un instant d'hésitation, ils échangèrent quelques mots puis traversèrent la rue d'un pas tranquille et ondulant. Ils venaient dans sa direction. Elle se rendit compte qu'ils avaient clairement pris conscience de sa présence. Depuis combien de temps ? Ils se rapprochaient d'elle volontairement.
Elle demeura couchée lorsqu'ils la rejoignirent. Ils se mirent à tourner silencieusement autour d'elle pendant un moment. Elle ne bougeait pas d'un millimètre. Le grand se pencha pour lui adresser la parole. Il était imprégné d'une forte odeur d'alcool. Il sortit un couteau, en passa et en repassa le tranchant sur la joue de Naomi. Elle restait toujours figée et muette. Le manège dura de longues minutes. Elle était rentrée en elle-même. À un moment donné, le plus petit fit un geste d'énervement dans sa direction. Elle ne bougeait toujours pas. Elle se demandait ce qu'ils voulaient exactement. La violer ? L'éliminer, comme on le ferait d'un témoin gênant ? Sans doute les deux. Ils insistaient. Leur proximité lui était devenue insupportable. Mais elle ne voulait pas leur donner l'impression de les craindre. Surtout ne pas laisser paraître le moindre signe de faiblesse. Le plus grand s'assit contre elle. Il tenait toujours son couteau. Elle demeurait impassible, une sorte d'objet inerte et absent. Elle comprit que les deux hommes commençaient à perdre patience. Elle ne s'en étonna pas. Le grand s'allongea et se tourna vers elle, à demi appuyé sur un coude. Il fit lentement glisser le couteau de sa gorge vers sa poitrine. Elle sentit la pointe de la lame sur sa peau malgré ses deux pulls superposés. Elle ne trembla pas. Resté debout, le petit, qui n'avait toujours pas posé son sac, se mit à lui parler à voix basse. Elle percevait la tension qui croissait en lui. Ils n'avaient, à l'évidence, pas prévu l'absence de réaction de Naomi. Son comportement était de nature à les perturber. Ils devaient s'attendre à ce qu'elle se rebiffe, se débatte, à ce qu'elle tente de crier. Ils n'auraient alors eu aucun mal à la maîtriser et à la faire taire. C'est ce qui se passe d'habitude en pareil cas, non ? Elle, au contraire, demeurait calme, silencieuse, attentive à leur comportement. Sa respiration était contrôlée, elle semblait détendue, comme inaccessible à leurs manœuvres d'intimidation. Le petit céda le premier. Il finit par lui envoyer un violent coup de pied dans les côtes.

Vendredi matin, une du Parisien (extraits)

« La " Kalash " n'est pas une assurance tous risques
Cette nuit, les cadavres de deux hommes ont été découverts par une patrouille de la BAC dans une rue du centre-ville, pourtant réputée calme. L'attention des policiers avait été attirée par la présence de formes suspectes allongées sur le trottoir. À côté des victimes, dont les identités n'ont pour l'instant pas été révélées, les enquêteurs ont découvert un sac à l'intérieur duquel se trouvaient deux fusils d'assaut Kalashnikov (AK-47) ainsi que plusieurs chargeurs. Afin de s'assurer qu'il n'était pas piégé, la police a d'abord fait appel à une équipe d'artificiers. Grâce à son système de vision par rayons X, leur robot a détecté la présence des armes et des munitions avant de neutraliser le sac. Selon une source proche de l'enquête, les deux hommes se seraient procurés ces armes hier soir, dans un appartement proche du lieu où ils ont été retrouvés sans vie. Sa perquisition aurait permis à la police de mettre la main sur une somme en liquide pouvant correspondre au prix de la transaction. Placé ce matin en garde à vue, le locataire de l'appartement affirme avoir été absent de chez lui toute la soirée d'hier et tout ignorer de cette affaire. Le sous-sol de l'immeuble en cause abrite un célèbre club privé dont le propriétaire est bien connu des services de police pour ses liens avec les milieux de la drogue.
(...)
Tout laisse penser que le duo préparait une attaque ou un attentat. On ne sait pas contre qui ou contre quoi, encore moins pour le compte de qui. Pour l'instant, les enquêteurs restent muets sur le sujet. S'agit-il d'un règlement de comptes ? Il est trop tôt pour le dire. Aucune trace de sang n'a été relevée sur les cadavres, bien que, de source policière, un poignard gravé d'une croix gammée ait été retrouvé sur le trottoir. Les causes de la mort de chacun des deux hommes restent pour le moment inexpliquées. Fait étrange, aucune lésion n'aurait été relevée sur les corps. Le mode opératoire du ou des meurtriers demeure mystérieux. Les résultats des autopsies devraient permettre de répondre rapidement à cette question. Selon une source proche de l'enquête, les policiers ont acquis la conviction qu'il s'agit bien de deux meurtres. Le videur de la boîte de nuit prétend n'avoir rien vu de l'agression. À l'heure présumée des faits il prétend être entré à plusieurs reprises dans l'établissement pour se réchauffer.
(...)
Il existe, on le sait, des relations entre les milieux du terrorisme et ceux du grand banditisme. Les premiers se procurent souvent leurs armes auprès des seconds. En a-t-on là un nouvel exemple ? L'enquête, qui vient d'être confiée à une section antiterroriste de la brigade criminelle, devrait bientôt l'établir. »

Vendredi après-midi, institut médico-légal

— Alors Doc, ils ont été tués comment, nos néo-nazes ?
— À première vue, j'ai été tenté de dire... vodka !
L'inspecteur Mariola réprima un sourire.
— Et après dépeçage ?
— Collapsus cardiaque consécutif à un coup violent porté au niveau de la veine jugulaire. Le sinus carotidien a littéralement explosé, provoquant une hémorragie interne fatale.
— Dans les deux cas ?
— Affirmatif ! Un seul coup a été porté à chacune des victimes. Fulgurant, précis, propre et net. Tu veux voir ? Enfin... tu ne verras pas grand chose. Ce genre d'impact laisse peu de traces.
— Au moyen de quel instrument, selon toi ?
— Probablement le tranchant de la main. Tout est dans la précision de la frappe.
— Du travail de pro.
— Oui, mon petit. Mais ça, c'est ton job, bel inspecteur. Ils ont eu affaire à un spécialiste.
— Ou plusieurs ?
— Possible mais pas certain. En tout cas pas nécessaire. D'autant que leur taux d'alcoolémie ne les a pas aidés.
Mariola donna un instant l'impression de réfléchir.
— Doc, tu t'y connais en arts martiaux ?
— Un peu, comme tout le monde. Enfin, dans une autre vie, j'ai été quand même ceinture noire de judo. Il y a longtemps.
— Moi, je dirais plutôt atemi. Et toi ?
— Pas sûr. Les coups portés l'ont été sous un angle peu banal. Pour tout dire, pas très académique. Pas très... japonais, si tu m'autorises cette formule.

Vendredi, en début de soirée

La police avait lancé un appel à témoins. Sans résultat jusqu'ici. L'inspecteur et ses adjoints interrogeaient un à un tous les habitants de la rue. Aucun n'avait assisté aux meurtres. C'est du moins ce qu'ils avaient déclaré aux enquêteurs. Le serveur du bar apporta à la police un début de piste lorsqu'il demanda ce qu'était devenue « la fille ».
— La fille ? Quelle fille ? lui répliqua nerveusement Mariola.
— Une sans-abri. Elle s'est posée ici il y a quelques semaines. Elle couche toutes les nuits sous les arcades, juste à côté du bar.
— Seule ?
— Oui. Elle a forcément vu quelque chose. Elle a dû fuir pour éviter les emmerdes.
— Vous connaissez son nom ?
— Pas du tout. Je ne connais pas grand chose d'elle, à vrai dire.
— Française ?
— Je dirais même parisienne. Elle en a au moins les accents.
— Décrivez-la moi.
— Grande, mince, presque frêle. À mon avis, autour de la trentaine, bien que ce soit difficile à dire. Blonde, yeux verts, les cheveux filasse, la voix rauque, gouailleuse, une voix qu'on n'oublie pas. Des dents mal soignées aussi, mais ils en ont tous. Elle aime bien héler les passants. Pas du genre « Bonjour madame, excusez-moi, auriez-vous une pièce, tant pis, ça ne fait rien, bonne journée madame », plutôt du style « J'emmerde les bourges, OK je te soulage de ton fric, ça va te faire du bien, de toute façon t'en as trop ». Mais pas vulgaire. Sympa à sa manière. En tout cas avec nous.
— Des signes particuliers ?
— Non. D'un certain point de vue, ne pas en avoir, c'en devient un chez les SDF : pas de chien, pas de tatouage visible. Et du culot à revendre !
— Pourquoi dites-vous cela ?
— Parce qu'il en faut pour vivre seule sur le pavé, non ?
— Elle connaît du monde ?
— Pas que je sache... à part le patron et moi. On lui apporte de temps en temps à manger et à boire.
— Elle ne vous a jamais parlé d'elle ? Pas un mot qui pourrait nous mettre sur sa piste ?
— Non, inspecteur. Au patron, peut-être.
Le patron n'avait, lui non plus, pas reçu la moindre confidence de la fille. Il ne connaissait rien d'elle, pas même son prénom. Mais il affirma à Mariola qu'elle était encore là, allongée sous les arcades dans ses couvertures et ses cartons, au moment où il avait fermé son établissement.
Le portier de la boîte de nuit confirma la présence de la fille « à sa place habituelle », dans la soirée de jeudi, bien après fermeture du bar.
L'inspecteur craignait pour la vie de la disparue. Il fallait la retrouver d'urgence. Si possible vivante. Son témoignage était essentiel. Mais il était peut-être déjà trop tard.

Vendredi soir, journal de France Inter (extraits)

« On en sait un peu plus sur l'identité des deux hommes tués mystérieusement la nuit dernière sur un trottoir de banlieue, alors qu'ils se trouvaient en possession de deux Kalashnikov. Il s'agit de Grégory Graber (alias Gégé), vingt-sept ans, étudiant en Histoire, sans profession stable, sans casier judiciaire, vivotant de petits trafics, proche des milieux néo-fascistes, et de Steve Rouchard, trente-et-un ans, habitué des séjours en maison d'arrêt pour des délits allant de l'agression d'un policier au vol à main armée. Les deux hommes seraient connus pour leur appartenance à un groupuscule d'extrême-droite antisémite. Ce dernier élément reste cependant à vérifier. " Gégé " aurait confié à une connaissance vouloir bientôt " faire tout péter ". Ils auraient eu l'intention de s'attaquer à des symboles de la République : on ne sait pas encore lesquels, mais il est probable qu'un grave attentat ait été évité. L'intellectuel – on n'ose dire le théoricien – du duo est une sorte de professionnel des études supérieures. Il a touché à peu près à tout avant d'étudier l'Histoire. Plusieurs ouvrages négationnistes et révisionnistes auraient été retrouvés à son domicile. Le disque dur de son ordinateur est en cours d'analyse.
(...)
Ces meurtres auraient pu avoir un témoin : il s'agirait d'une jeune femme sans-abri qui s'était installée sur ce trottoir depuis plusieurs semaines. Elle est actuellement activement recherchée. Au moment où les corps ont été découverts, elle avait déjà disparu. Son témoignage pourrait être capital.
Le barman, qui ouvrait la brasserie voisine au petit matin, fut étonné de ne pas la voir et signala son absence aux policiers restés sur place toute la nuit. Sa présence la veille au soir fut confirmée par des voisins et, beaucoup plus tard, par le portier de la boîte de nuit qui fait face à la scène de crime. Jusqu'à maintenant, les recherches se sont avérées vaines. Elle demeure introuvable. Tout le quartier semble la connaître mais personne n'est capable de donner la moindre information précise la concernant. »

Vendredi soir

Conférence de presse de la police
Réponses de l'inspecteur Mariola aux questions des journalistes (extraits) 

« Journaliste :
— En savez-vous davantage sur le ou les projets d'attentat que préparaient les deux victimes ?
Mariola :
— Il est trop tôt pour en parler. Je ne peux rien en dire, vous le comprendrez.
Journaliste :
— Progressez-vous dans la recherche d'éventuels complices ? S'agit-il d'un réseau terroriste ou d'individus isolés ?
Mariola :
— Même réponse qu'à la question précédente.
Journaliste :
— Pouvez-vous avancer une explication quant au mobile du ou des assassins ?
Mariola :
— Non. Pas à ce stade de l'enquête.
(...)
Journaliste :
— Le quartier est-il équipé de caméras de surveillance ?
Mariola :
— Oui. Elles sont au nombre de deux. Les enregistrements ont été saisis et sont en cours d'étude. Mais je peux déjà vous dire que ces caméras n'ont pas filmé la scène. L'objectif de l'une est braqué sur l'entrée de la boîte de nuit. L'autre est celle du distributeur de billets de la banque. Les séquences enregistrées par la première caméra permettent de distinguer nettement les deux victimes à leur arrivée et à leur sortie de l'immeuble. On les voit commencer à traverser la rue. Puis les deux hommes disparaissent. En revanche personne ne se trouve dans le champ de la caméra de la banque à l'heure présumée des meurtres. Tout s'est passé dans un angle mort, c'est-à-dire non balayé par les appareils de vidéosurveillance.
(...)
Journaliste :
— Disposez-vous d'autres empreintes que celles des victimes ?
Mariola :
— J'attendais cette question. C'est pour moi l'occasion de faire une mise au point. Les seules empreintes digitales réellement exploitables après l'intervention du robot des démineurs ont été recueillies sur le poignard et sont celles de Rouchard. Ce couteau est en réalité une dague en usage dans l'armée allemande au cours de la seconde guerre mondiale. On peut s'en procurer de semblables dans beaucoup de brocantes. Vous savez que les victimes étaient proches des milieux néo-nazis. Des analyses effectués sur les corps révèlent l'existence de traces de latex, ce qui nous conduit à penser que l'assassin portait des gants. Quant aux prélèvements d'ADN... il faudra être patient. Des recoupements vont être effectués. Cela prendra du temps. Nous vous tiendrons au courant. C'est tout. Je vous remercie. »

Samedi midi

Naomi n'avait rien vu venir. Elle tenait un gobelet en carton, attendant que le café refroidisse pour le boire. L'un des deux inconnus lui tapota l'épaule. En se retournant, elle se trouva face à la police. Elle fut conduite directement au siège de la brigade criminelle. Elle n'attendit pas trop. L'inspecteur Mariola arriva en coup de vent une demi-heure plus tard. Elle était la cinquième jeune femme de la journée à avoir été signalée à l'attention des enquêteurs. Et pas la dernière. Mariola lui fit part, à tout hasard, comme aux précédentes, de son soulagement de la savoir en bonne santé. Tenait-il enfin son témoin-clé ? Elle avait été « reconnue » par le buraliste chez qui elle venait d'acheter des cigarettes.
L'inspecteur semblait sûr de lui. Elle aussi. L'interrogatoire commença. Elle n'avait sur elle aucun papier, donna une fausse identité, totalement invérifiable, et bien entendu nia être la SDF recherchée par la police comme par les médias. Elle ne correspondait pas tout à fait au signalement précis paru dans la presse. Ses yeux étaient devenus marron clair, ses cheveux avaient été fraîchement lavés. Son sourire montrait des dents en bon état. Elle avait la voix claire et distinguée. Elle prétendait sortir des bains-douches municipaux au moment de son interpellation. Mariola décida de la confronter à tous ceux qui auraient pu la côtoyer durant les semaines précédentes.
Le test commença en fin d'après-midi. Personne ne put l'identifier formellement car beaucoup ne l'avaient vue que de loin, ou sans lui prêter une réelle attention. Ce n'était pas le cas du patron du bar qui affirma pourtant qu'elle n'était « certainement pas » la personne qu'il connaissait. Le serveur conservait cependant un doute. Et elle ne cessait d'affirmer qu'elle ne pouvait être d'aucune aide à la police, n'ayant jamais fréquenté le quartier où les crimes avaient été commis.
Pris d'une idée soudaine, Mariola lui demanda si elle avait dans le passé pratiqué le karaté. Elle le regarda avec de grands yeux :
— Ah non ! C'est pas pour moi, ce truc-là. Trop de règles à respecter. Et puis ça coûte un max. Moi, j'improvise ma vie ! Pourquoi, inspecteur ?
— Pour rien. Mais... vous n'avez pas peur, seule, la nuit, dans la rue ?
La question la fit sourire.
— Qui vous dit que je vis seule ? Vous avez fouillé mes affaires ? Vous avez trouvé le couteau. Bel objet. Lame rétractable. Cadeau. Je vous rassure, jusqu'ici il ne m'a pas servi.
De guerre lasse, Mariola l'abandonna à ses collègues du commissariat :
— Prenez sa déposition, on ne sait jamais.
Il ressentait au fond de lui comme une réticence, mais rien de concret pour retenir la fille. Il en était allé de même pour les quatre précédentes. Il n'allait pas placer en garde à vue toutes les SDF que des citoyens trop zélés dénonçaient à la police.
« Parce que j’avais menti, l’interrogatoire s’était transformé en simple formalité », écrira-t-elle dans le récit qu'elle donnera un peu plus tard de l'affaire. La police ne disposait d'aucun élément pour la retenir, pas la moindre présomption, ni comme témoin, ni a fortiori en tant que protagoniste des meurtres. Sa présence sur la scène de crime n'était en aucun cas établie, tout au contraire. La seule incertitude concernait la réalité de son identité : vérifier prendrait du temps. En fin d'après-midi, elle était libre.

Dimanche

Naomi passa la nuit de samedi à dimanche près d'une bouche de métro. La température avait nettement diminué. Elle claquait des dents, recroquevillée dans un carton. Il lui restait trois cigarettes. Quand la maraude s'arrêta à sa hauteur, elle accepta la couverture qu'on lui tendait et monta pour quelques instants dans la camionnette afin de se réchauffer et de boire un café. C'est lorsqu'elle en descendit qu'elle remarqua la silhouette. En un éclair, celle-ci s'était évanouie sous un porche. Naomi reprit sa place dans le carton et, comme les autres nuits, garda l'œil ouvert. Après de longues minutes d'attente, Naomi vit une femme sortir de la pénombre. Elle avait l'allure sportive, portait une parka beige, des jeans et une paire de sneakers. Elle stoppa, fit mine d'hésiter, puis composa un numéro sur son téléphone portable. Naomi était trop loin pour entendre ce qu'elle disait, surtout avec les bruits de la circulation. Une demi-heure s'écoula. Elle attendait manifestement quelqu'un. Une voiture s'arrêta un peu plus loin. Un homme en descendit et alla à sa rencontre. Ils se firent la bise, s'étreignirent brièvement puis se séparèrent. La femme prit le volant de la voiture qui s'éloigna rapidement. L'homme consulta sa montre. Il était une heure du matin. Curieusement, Naomi se sentit en sécurité. Cette nuit-là, elle parvint même à dormir deux bonnes heures.
Lorsqu'elle se réveilla, le jour commençait à poindre. L'homme avait disparu. Il ne fallut pas plus d'une minute à Naomi pour apercevoir, derrière la vitre de la brasserie qui venait d'ouvrir, la femme de la veille devant un café-croissant. Naomi réfléchit tranquillement. Dix minutes plus tard, elle se levait d'un bond et, sans prévenir, s'engouffrait en courant dans la bouche du métro.
Un peu plus tard dans la matinée, Mariola reçut enfin les enregistrements de la caméra de la banque réalisés l'après-midi précédant les meurtres. On y apercevait à plusieurs reprises une jeune femme assise sur le trottoir, en train de faire la manche. Mariola se passa et se repassa les prises de vue, effectuant des arrêts sur image, grossissant certains plans. Il se mordait les lèvres de concentration. Plus il analysait les prises de vue, plus s'imposait à lui la conviction d'avoir laissé filer la fille. Foutu dimanche !

Lundi, une discrète annexe de la DGSI

— Je suis désolée, commandant. Voici ma lettre de démission.
— Désolée ? Pourquoi désolée, Naomi ?
— La bavure de la nuit de jeudi à vendredi, commandant. L'échec de la mission.
Feignant l'étonnement, le commandant demanda :
— Quelle bavure ? Quel échec ?
— Je n'avais pas prévu leur réaction. J'ai dû me défendre.
— Et avec quelle efficacité ! J'ai lu votre rapport. Et je vous le répète : quelle bavure ?
– La piste est perdue. J'ai tué deux hommes. Et je fais l'objet d'un avis de recherche ! Cet âne de Mariola ne va pas lâcher l'affaire facilement. Il m'a faite suivre. J'ai beaucoup rusé pour semer son équipe. Je me planque depuis hier matin. Si ça ne vous suffit pas...
Il lui sembla que le commandant avait esquissé l'ombre d'un sourire. Elle avait dû rêver.
— Soyez tranquille, nous avons pris nos dispositions. Les collègues peuvent chercher longtemps la SDF du Bar des Arcades. Longtemps... Quant à la piste terroriste... Nous l'avons déjà remontée. Votre action a permis d'éviter une catastrophe. C'est une médaille que vous méritez, pas une sanction. Vous ne pensez pas que le moment est venu pour vous de prendre un peu de vacances ? Éloignez-vous, reposez-vous, et revenez-nous en pleine forme. Le service a besoin d'agents de votre qualité. Les missions en immersion font appel à des aptitudes qui, de nos jours, se font rares.
— Mais...
— Il n'y a pas de mais, Naomi. Il s'agit d'un ordre.
Le commandant donna quelques instructions au téléphone pour qu'on lui apporte immédiatement les vêtements neufs et les papiers d'identité qu'il avait fait préparer pour elle. Puis il s'accorda un instant de réflexion et ajouta :
— J'aurais cependant une dernière question à vous poser... une question plus... personnelle, si vous le permettez.
— Commandant ?
— Vous pourriez me donner l'adresse de votre club de Systema ? C'est bien comme ça que s'appelle l'art martial que vous pratiquez, n'est-ce pas ? J'aimerais moi aussi y suivre quelques cours de self-défense. On ne sait jamais, ça pourrait me donner des idées pour le service. Je ne vois pas de raison de laisser ce savoir-faire, dont vous venez de prouver toute la pertinence, entre les mains des seules forces spéciales de Poutine.
Le commandant raccompagna Naomi vers une porte dérobée. Vers sa solitude. Revenu à son bureau, il déchira la lettre de démission.

PRIX

Image de Printemps 2019

En compétition

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Mathieu Kissa · il y a
Au prochain épisode on l'aura l'adresse du club de systema ? Ca m'intéresse... Excellent, bravo.
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Danielle Lagarde · il y a
Je n'ai pas pu m'arrêter avant la fin, pourtant j'avais de quoi faire..
Suspens tranquille et fin inattendue.
Parfait

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Cruzamor · il y a
Affaire parfaitement relatée : j'aime. Vous avez mes 5 voix ! lol ! ça fait rêver ... ce pouvoir d'auto-défense incroyable ! bref : j'aime rêver et vous m'y avez aidé !
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Praz · il y a
un récit classique, très bien écrit et dans l'air du temps.
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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour ce récit bien écrit, captivant et séduisant ! Mes voix ! Une invitation à découvrir et soutenir “Gouttes de pluie” qui est en FINALE pour le Grand Prix Hiver 2019! Merci d’avance et bonne journée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gouttes-de-pluie-2

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Nelson Monge · il y a
Merci pour ce moment de lecture. Je suis un assidu de ce genre où enquête et réalité se croisent. Je m'y essaie aussi. Mon dernier policier court est en compétition https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/message-post-mortem. Peut-être l'apprécierez-vous ?
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Marie · il y a
Bravo pour votre texte dans lequel on rentre comme dans un gant, et qu'il est difficile de lâcher. Mon soutien
Si vous désirez faire un tour sur ma page, j'ai un texte en lice et un autre en finale. D'avance merci

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Nicole Atlan · il y a
Très prenant. Je n'ai pas pu lâcher ce récit avant d'avoir fini... et pourtant j'ai un tas d'autres choses à faire... Merci
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coline · il y a
J aime beaucoup mes 3voix
Invitation à lire mon poème en lice pour la finale matinale des lycéens https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sos-dune-terre-en-detresse

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Chris et Mu Bourg · il y a
Même si j'ai senti la fin dès le début , bravo ! Bien écrit et prenant !
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