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Aurélie Beutin

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À notre arrivée au bord de la rivière, je prends conscience que l’interrogé a déjà perdu toute sa contenance. Le visage rougi par la terreur et le pantalon imbibé, il hurle comme un damné chaque fois que Doug ou Benny s’amuse avec son accélérateur. Les poignets reliés par une corde à une première voiture et les chevilles attachées de la même façon à un deuxième véhicule, il sanglote sans retenue, s’étouffe et appelle sa mère. La vie est si ironique. Le fait de voir cet homme, pourtant habitué à accomplir les pires horreurs, réduit au rang d’être gémissant a quelque chose d’étrange.
Penché sur sa victime, Joey ricane :
— Alors, Dave ? Tu veux toujours pas nous dire pourquoi ton chef t’a envoyé fouiner dans nos rues ?
Les fesses en suspension à quelques centimètres du sol, l’autre continue de se tortiller.
— Pitié, les gars ! Faites pas ça !
— Pitié ! Pitié ! C’est pas la réponse que j’espérais, mon petit Davie, réplique Joey. Ce que je veux savoir, c’est ce que prépare ton patron…
Tim, le collègue qui m’a amené ici, abat sa main sur mon épaule.
— Approche-toi ! Fais pas ta timide.
— Je n’en ai pas envie. Mais j’obéis. Je suis désormais assez près pour voir les gouttes de sueur ruisseler sur la peau de Dave. Sentant ma présence, il pose son regard suppliant sur mon visage.
Joey s’agenouille à côté de lui et poursuit son interrogatoire.
— Je te le demande une dernière fois. Qu’est-ce que trafique ton chef sur notre territoire ?
Résigné, Dave serre les dents. Il sait très bien qu’il va mourir et que son corps ira nourrir les poissons de l’East River. S’il tient sa langue, son patron et ses comparses garderont de lui, pendant quelque temps, le souvenir ému d’une pourriture loyale. S’il parle, il subira quelque chose de bien plus horrible que le sort que Joey lui réserve. C’est la seule postérité que cette pauvre petite ordure puisse s’offrir. S’accrochant à cette idée, il attend qu’on l’achève, son regard rivé au mien. 
Assis au volant d’une des voitures, Benny s’impatiente :
— Bon, alors. On y va ?
Joey hésite. D’humeur joyeuse, il a envie de s’amuser encore un peu. De son côté, Doug me désigne par la vitre ouverte du deuxième véhicule :
— On va peut-être la faire rapide… C’est la première du gosse !
Joey se tourne vers moi, un sourire aux lèvres.
— Ah ! Mais oui ! C’est vrai ! Bon, allez-y les gars ! dit-il, accompagnant ses paroles d’un geste désinvolte.
Les moteurs se mettent alors à vrombir et les pneus crissent sur le sable caillouteux dans un vacarme assourdissant. Mais le rugissement des voitures ne suffit pas à couvrir les hurlements du supplicié. Les yeux de Dave, exorbités par la douleur, se sont tournés vers le ciel. Son corps sursaute à chaque accélération. Cachées dans mes poches, mes mains tremblent.
Finalement, chacune des voitures bondit brutalement vers l’avant, trainant un morceau de cadavre sanguinolent derrière elle. C’est plus que je ne peux en supporter. Alors que je me retourne pour échapper à cette vision, un geyser grumeleux jaillit de ma gorge. À genoux, pris de hoquets, j’entends les rires hystériques de Joey résonner dans le silence soudain.
Le vent se lève. L’odeur lourde et entêtante du sang vient couvrir le parfum rance de mon dernier repas répandu sur le sol. Mon estomac a un nouveau sursaut. Je vomis du vide. D’un geste nerveux, j’essuie avec ma manche les larmes qui ont perlé au coin de mes paupières.
Derrière moi, Joey reprend son souffle, avant de m’aider à me relever. Serrant pendant une seconde mon corps tremblant contre son torse, il me dit :
— T’inquiète pas, petit ! Ça fait toujours ça les premières fois...
Tout le monde dans le gang sait que, durant son enfance, Joey aimait beaucoup torturer les animaux. Passer aux êtres humains n’avait pas dû être bien difficile. Dans son cas, cela parait presque logique. La folie est innée chez lui.
Encore pris de tournis, je lance un regard plein de rancune à mon père qui, resté en retrait, fume sa cigarette, les yeux cachés dans l’ombre jetée par le rebord de son chapeau.
En voiture, le chemin du retour se fait vitre ouverte. Ces Messieurs supportent depuis longtemps l’odeur du sang, mais celle de la vomissure que je dégage les indispose. La caresse du vent sur mon visage me soulage quelque peu. Je retrouve un rythme cardiaque normal. Seules les images persistent.
— Ça va ? me demande Benny.
Je lui réponds d’un simple hochement de tête. M’immergeant dans la contemplation des rues endormies de New York, j’essaie, en vain, d’effacer de mes pensées les évènements de la soirée.
De retour à notre taudis de Five Point, nous trouvons Georgie, le patron, en train de faire les comptes.
— Alors vous avez pu apprendre quelque chose ? demande-t-il.
— Non Chef. Et pourtant, on l’a bien fait chanter, répond Joey.
Il met une bonne dose de dépit dans sa voix, mais personne dans le groupe n’est dupe. Joey n’a pas perdu sa soirée.
— Je t’avais ordonné de le faire parler, pas de te défouler dessus.
— J’ai fait les choses dans les règles. Hein Pete ?
Mon père appuie les propos énoncés d’un hochement de tête silencieux. Furtivement, son regard rempli de brume croise le mien. Depuis longtemps, son âme se cache dans le déni de l’homme bon qu’il était par le passé. Cela fait des années qu’il attend de retrouver son humanité, des années qu’il endosse cette peau mal ajustée de voleur et d’assassin.
Il y a plus de dix ans, notre vie était bien différente. Il y avait mon père, ma mère et moi. Nous n’avions pas beaucoup d’argent, mais nous vivions heureux. Je me rappelle la façon dont mon père regardait ma mère ou la prenait dans ses bras quand il rentrait le soir. Elle aimait chantonner quand elle faisait le ménage ou la cuisine. De cette époque révolue, je n’ai gardé que peu de souvenirs, juste une impression de perfection.  
La vie de ma mère s’était éteinte aussi brusquement qu’une flamme soufflée par un courant d’air, peu de temps après la décision de mon père d’ouvrir une épicerie, aux abords de Five Point. La petite affaire ne rapportait pas beaucoup, mais elle n’avait pas échappé au regard intéressé de certains prédateurs. En effet, après l’ouverture de son commerce, mon père n’avait pas tardé à recevoir la visite d’une bande de malfaiteurs italiens venus lui présenter leurs services : leur protection contre une modique somme d’argent. Tous les jours, la porte de l’épicerie s’ouvrait sur eux et se refermait sur le refus courroucé de mon père. Mais on ne rejette pas la tutelle de ces gens-là longtemps. La proposition s’était transformée en menace.
— On ne te laisse pas vraiment le choix, Pete. Tu as une semaine pour rassembler de quoi payer nos honoraires…
Ma mère avait bien tenté de raisonner mon père :
— Donne-leur ce qu’ils veulent. Tu ignores de quoi ils sont capables.
Mais il n’avait entendu que sa fierté. L’idée de se lever tous les matins pour se faire dépouiller lui était insupportable. Il gagnait sa vie en honnête homme, il valait mieux que cela.
— Nous te prévenons, Pete ! Si tu t’obstines à suivre cette voie, nous serons obligés de nous servir nous-mêmes.
— Essaie un peu pour voir !
Les Italiens n’avaient pas insisté. Ils étaient juste repartis en ricanant. Mon père avait cru en être débarrassé.
Mais un soir, en rentrant tous les deux de la boutique, nous avions trouvé la porte de la maison grande ouverte. La peur et la douleur avaient effacé toute couleur du visage de mon père. La dernière image que j’emportai de ma mère fut celle de ses genoux dénudés et griffés qui dépassaient de derrière la table de la cuisine. Elle était allongée sur le sol et l’une de ses chaussures gisait abandonnée au milieu de la pièce. Je n’en avais pas vu davantage, car mon père, les larmes aux yeux, m’avait poussé fermement vers l’extérieur. C’était de là que venait ce mur épais bâti entre nous. Il était celui qui avait tout vu. Et moi, j’étais celui qui l’avait écouté gémir et pleurer à travers la porte. Si j’avais été témoin de la même chose que lui, j’aurais probablement nourri une haine plus profonde que la sienne.
La descente aux enfers de mon père a commencé là. Ma mère serait toujours en vie, s’il avait obéi à ces monstres d’italiens. Il ne retrouverait la paix qu’en les tuant.
Seul face à ses remords et aveuglé par le chagrin, mon père est entré au service de Georgie, espérant être, un jour, assez fort pour régler leur compte aux coupables. Le patron a accepté de le prendre sous son aile, car il savait très bien qu’il en tirerait un bénéfice. Un homme sadique faisait un bon gangster. Mais aux yeux du chef, un homme animé par la soif de vengeance était une meilleure recrue. Et je soupçonne Georgie d’avoir trouvé cette perspective terriblement distrayante. En lui obéissant, au fil des mois, mon père a renié tous les principes qui avaient régi sa vie.  
Un raclement de chaise me tire de mes pensées et une main vient frôler le haut de mon crâne. Georgie et Joey m’observent avec insistance.
— Eh ! On est en train de te parler ! Tu deviens sourd ou quoi ?
Je secoue la tête. Les yeux du chef se rétrécissent.
— Toujours aussi avare de tes mots. Hein Andy ?
Georgie m’adresse son sourire le plus sympathique. Et même si je lui lance en retour un regard rieur, je ne me laisse pas duper. L’argent, le pouvoir, la gratuité. Voilà tout ce qui l’intéresse.
Autre chose niche à l’intérieur de lui. Une énergie bien plus sombre. Je le sens. Tout mon être se tend de stress en sa présence. D’ailleurs, mes oreilles se souviennent de mes nuits d’enfance. Des nuits sans sommeil durant lesquelles, couché sur le vieux canapé éventré qui me servait de lit, je tentais de me cacher sous ma mauvaise couverture, terrorisé par les cris de Georgie. Les assauts de sa voix faisaient trembler le plancher et vibrer les portes. Les déferlantes hystériques qu’il poussait me donnaient la chair de poule. Je pouvais sentir sa colère me grignoter les os. Seul le Diable lui-même pouvait renfermer autant de fureur à l’intérieur de lui.
La voix de Joey me ramène de nouveau dans le présent :
— On t’appellera Andy le Silencieux quand t’auras refroidi ton premier mec.
— Andy le Muet, réplique Benny en face de lui. Andy le Muet ! Ça sonne mieux.
— Va pour Andy le Muet, conclut Joey.
Levant son verre, il renverse la moitié de son contenu sur son costume, provoquant les rires des autres.
Je feins l’hilarité alors que, dans ma poitrine, mon cœur se serre. Andy le Muet, c’est ainsi que je m’appellerai quand ils auront changé ma nature et m’auront intégré à leur horde. Joey le Fou, Benny le Poète, Douglas Lame de Rasoir, Tim le Clown, Pete le Saint. Des titres imagés et colorés comme des noms de saltimbanques. Un inconnu qui les regarderait trinquer, à travers une vitre, croirait voir une simple bande de camarades. Pourtant, ce n’est pas l’amitié qui les lie, mais le meurtre.
Quand les rires retombent, Georgie s’adresse à moi.
— Demain matin, tu viendras me voir. On va commencer à t’apprendre le métier !
Les murs de la pièce se resserrent autour de moi. L’angoisse me saisit le cœur. Il me faut quelques secondes pour reprendre mes esprits. Regardant Georgie dans les yeux, j’acquiesce en bon garçon que je suis.
Mais, au milieu de la nuit, alors que mon père et moi regagnons le placard qui nous sert de chambre, je lui fais part de mes sentiments, une fois la porte soigneusement fermée.
— Il faut qu’on s’en aille ! On ne peut pas rester ici. Je ne veux pas de cette vie-là.  
Impassible, il sort une cigarette de son paquet, la pince entre ses lèvres, l’allume.
— Papa !
— Écoute, Andy ! Georgie m’a promis ! On va bientôt les avoir les enfants de salauds qui ont tué ta mère. Tu peux patienter encore un peu, non ?
La colère monte en moi.
— Quand ? Dans combien de semaines ? Dans combien de mois ? Ça fait des années que tu lui sers de pantin !
Il va nous aider à venger ta mère !
— Qui te dit qu’elle l’aurait souhaité ? Regarde le prix que ça te coute. Tu n’es plus l’homme qu’elle avait épousé. Elle ne te reconnaitrait même pas !
Mon père pâlit sous l’effet de la colère. Ses doigts tremblants écartent sa cigarette de sa bouche.
— Si tu te sens si mal ici, pourquoi tu t’en vas pas, Andy ?
Je ne le pensais pas aussi aveugle. Mais je suis bien obligé de me rendre à l’évidence. Je ne pouvais pas m’attendre à une autre réponse de la part d’un homme qui a passé son temps à fuir le deuil.
À cet instant précis, je crois qu’il a oublié qui je suis. Comment peut-il ignorer que, si je reste au milieu de cette bande de fous, c’est uniquement pour lui ? Uniquement parce que j’espère qu’il redeviendra mon vrai père, une fois son dessein accompli. Uniquement parce que je n’ai pas encore la force de renoncer à lui. Nous nous couchons sans échanger un regard.
Le lendemain, Georgie décide de faire une promenade et me demande de l’accompagner. Passant son bras robuste autour de mes épaules, le chef m’entraine dans le dédale des rues de Five Point.
Je connais déjà chacun de ces pavés, chacun de ces trottoirs, chacune de ces bouches d’égout. Chaque mètre carré a une histoire. Benny, Doug et Joey me les ont tous racontés, ces récits dans lesquels Georgie tient toujours lieu de héros. Ce dernier doit bien le savoir, mais son égo le pousse à me livrer les détails les plus sordides.
 Alors qu’il débite avec fierté ses anecdotes sanglantes, je peux voir les regards brillants des autres passants. Haine, colère, hargne, ambition. Je comprends que nombre d’entre eux ne rêvent que de tuer Georgie. Nerveux, je touche, dans le fond de ma poche, le manche de mon couteau. Je commence à transpirer tandis que le chef avance et palabre sans s’inquiéter.
Les choses dérapent au moment où il s’engage dans une étroite ruelle. Sortant de l’ombre, une silhouette s’approche de Georgie d’un pas alerte et silencieux. Mes réflexes prennent le dessus quand je distingue le reflet caractéristique d’un canon de pistolet. D’un bond vers l’avant, je plaque l’inconnu contre un mur.
La surprise me saisit lorsque mes yeux se posent sur un visage juvénile. Le garçon qui me fait face doit avoir mon âge. Je ne sais plus vraiment comment réagir. Je m’attendais à affronter quelqu’un de plus vieux. J’affirme néanmoins ma prise et la lame de mon couteau se blottit contre sa gorge.
Sa figure se verrouille et ses traits deviennent durs comme de la pierre. Le garçon affiche un air détaché, comme si le contact de mon arme contre sa peau l’indifférait totalement. Atterré, je scrute les cernes noirs qui lui alourdissent les yeux et la cicatrice qui lui barre le front juste au-dessus du sourcil gauche. Sa main droite que je maintiens fermement contre sa jambe serre toujours son pistolet. Dans la ruelle, le silence s’installe. Dans mon dos, Georgie attend patiemment que je parle, que je lance à mon adversaire un « Lâche ton flingue ou je te tue ! ». Mais je me tais, car à Five Point, quand un homme profère une menace, il doit aller jusqu’au bout. Je ne veux pas enlever la vie à ce garçon.  
Je cherche, un long moment, ce regard qui fuit le mien. Comme moi, il a certainement honte de sa situation. Alors quand je presse un peu plus la lame sur sa gorge, sa main tremble et lâche le pistolet. Je desserre ma prise. Sans perdre une seconde, il me bouscule et s’enfuit en courant.
Derrière moi, Georgie applaudit, hilare :
— Vise-moi cette mauviette.
Lentement, il se penche pour ramasser le revolver abandonné sur le pavé. Une arme au canon long et élégant qu’il admire et met finalement dans sa poche.
L’incident ne l’a absolument pas perturbé. De mon côté, les nerfs à fleur de peau, je me fais violence pour ne pas presser le pas. À l’affut du moindre danger, j’escorte Georgie comme un chien fidèle.
C’est à ce moment qu’un rayon de soleil fugace perce la noirceur de Five Point. Une fille, rousse, vêtue d’une robe à fleurs, des souliers râpés aux pieds, marche sur le trottoir d’en face, me transperce de sa fraicheur. Consciente que je l’observe, elle passe une main sur son petit chignon et me gratifie d’un sourire timide. Mon cœur manque un battement et elle disparait.
Georgie n’a pas perdu une miette de la scène.
— Elle te plait ? me demande-t-il.
Le sourire aux lèvres, il guette ma réaction. Tout à coup, je comprends que derrière ce « elle te plait ? » se cache plutôt un « tu la veux ? » Une certitude écrase mon âme de tout son poids. Cette fille est devenue un objet à partir du moment où elle est entrée dans le champ de vision de Georgie. Un objet dont il peut disposer. La vie est un détail aux yeux du chef, seuls ses désirs ont de l’importance.
— J’aime pas les rousses.
La mort dans l’âme, j’espère mettre montré convaincant.

Quelques jours plus tard, Georgie me demande d’aller au ramassage. Ma démonstration de force face à son agresseur l’a persuadé qu’il pouvait, en toute confiance, m’envoyer prélever son dû auprès de malheureux commerçants et artisans.
Prends l’argent et disparais. Ils doivent comprendre que c’est toi le patron.
Comme je m’y attendais, la surprise et l’interrogation se lisent sur les visages de ces pauvres gens. Une lueur d’espoir brille même dans les yeux de certains. Mais devant mon apparente indifférence, la frustration et la colère reprennent rapidement le dessus.
Il y a un client en particulier à qui je ne tournerais pas le dos. Je sens, à la façon dont ses mains tremblent quand il me donne son paquet, qu’il n’hésiterait pas une seconde à m’étrangler si l’occasion se présentait.
Il refuse de se résigner. Quotidiennement, nous nous affrontons du regard. Chaque passage chez lui est une épreuve tant mon cœur martèle d’appréhension dans ma poitrine. De jour en jour, la tension monte et je me demande quand le seuil limite sera atteint. Jusqu’à un soir, où il arbore une expression presque victorieuse alors qu’il me donne son argent.
Un frisson me parcourt le corps. Un signal d’alarme retentit dans ma tête, mais il est déjà trop tard. Deux hommes sortent de l’arrière-boutique, se jettent sur moi et me menottent avec dextérité. Des policiers.
Soulagé de ne pas être tombé dans les griffes d’une bande rivale, je me laisse fouiller et entrainer vers l’extérieur sous le regard narquois du commerçant. Le défilement rapide et incohérent de mes pensées m’empêche de réfléchir. Mon voyage vers le poste de police se déroule à la vitesse de la lumière. En deux secondes, les policiers me transfèrent dans une salle surchauffée. Là, le temps s’écoule avec une lenteur incertaine.
Finalement, la porte qui me fait face s’ouvre. Un homme imposant entre et tire de sous la table une chaise qui semble trop petite pour lui. Mes yeux se posent sur ses larges mains et j’esquisse un mouvement de recul quand je le vois retrousser ses manches.
— Oh, du calme, Andy !
Je me fige. Comment connait-il mon nom ? Pourquoi cherche-t-il à me rassurer ?  
J’approche mon siège de la table, en arborant une mine détachée. Le policier retient un léger rire :
— Remballe ton air de petit dur, Andy. Ça ne marche pas avec moi. Ça fait un moment que je te suis, mon garçon. Je sais très bien qui tu es.
Il poursuit.
— Alors, comme ça, Georgie a décidé d’entamer ta formation ?
Quelques secondes s’écoulent sans que je parvienne à lui dire quoi que ce soit.
— Je sais que tu vis un vrai cauchemar. Tout ce qui te retient là-bas, c’est ton père. Et il n’est pas assez malin pour s’en apercevoir.
Il ne lui en faut pas plus pour me tirer de mon silence.
— Comment vous savez tout ça ? 
— Tout ça quoi ? me demande le policier.
— Mon nom, mon père…
— La première fois que je t’ai vu, tu approchais de tes six ans. C’était le soir où ta mère est morte.
— Vous êtes le policier qui était chargé de l’enquête ?
— Oui.
— Votre tête me rappelle rien. Et mon père m’a jamais parlé de vous.
— Ça ne m’étonne pas, à vrai dire.
Il s’interrompt quelques instants. C’est un représentant de la loi. Tout devrait l’opposer à moi, mais je sens qu’il ne me juge pas. J’ai le sentiment de pouvoir lui faire confiance. C’est comme si je récupérais un bout de ma vie égarée.
— Ce sont les italiens, les coupables. Comment ça se fait qu’ils soient toujours dehors ?
— Je sais, me répond-il. Mais il se trompe.
Pourtant…
Ça parait tomber sous le sens. Mais certains crimes n’en ont pas, ils sont juste l’écho du mal… la réalité est bien plus tordue.  
Après ces derniers mots, il me laisse repartir, mon paquet d’argent à la main. Quand ma montre m’est rendue, je prends conscience de n’avoir été absent que deux heures : un laps de temps trop court pour inquiéter le patron. Si je n’en parle pas, il ne saura rien de mon petit détour par le poste de police. À quoi tout cela rime ? Je rentre, la tête pleine de questions.
Quand je pousse la porte de notre repaire, mon entrée est à peine remarquée. Une atmosphère électrique baigne les lieux et l’air vibre sous les cris de rage de Georgie. Joey, Doug, Benny et Tim se tiennent craintivement à l’écart tandis que mon père subit seul la colère du chef.
— Comment as-tu pu me faire ça ? Après des années de confiance mutuelle !
Je n’entends pas mon père répondre. Mon regard se pose sur son arme démontée, abandonnée sur le bureau. Des égratignures et des hématomes couvrent ses mains, le devant de sa chemise est piqué de gouttelettes de sang.
Alors que je m’approche des autres, je remarque leurs vêtements souillés et chiffonnés, les blessures qu’ils portent sur leurs visages. Benny me raconte qu’au cours de la soirée, ils ont croisé des membres du gang des italiens. Les provocations habituelles se sont échangées. Mais sans crier gare, mon père a bondi sur l’un d’entre eux et l’a massacré à coups de poing.
— Tu l’aurais vu… Les italiens avaient beau essayer de l’arracher à leur copain, il restait penché sur le gars et il cognait. BAM ! BAM ! BAM !
— Et vous n’avez rien fait pour l’arrêter ?  
— On a réussi à empêcher les autres italiens de le buter. C’est déjà pas mal…
Debout devant le bureau du chef, mon père arbore une mine placide, n’exprime aucun remords. Pourquoi l’aurait-il fait ?
— Tire-toi, dit finalement Georgie. J’ai assez vu ta gueule de crétin pour aujourd’hui.
Serein, mon père se penche au-dessus du bureau et tend la main vers les pièces éparpillées de son pistolet.
— Tu fais quoi ? l’interrompt Georgie. Tu penses que je vais te laisser repartir avec ton flingue ? Tu crois pas que t’en as assez fait ?
Un frisson de gêne saisit Benny et Doug à côté de moi. Pour un gangster, se promener sans arme à feu, c’est comme avoir les clous de son propre cercueil, prêts à l’emploi, dans la poche de son pantalon. Je ne comprends pas pourquoi Georgie se montre si dur face au geste de mon père. Après tout, ne lui avait-il pas promis que son heure viendrait ?
Avant de quitter la pièce, mon père me lance un regard désolé. Face à sa prise de conscience, une forme de bonheur empreint de tristesse me saisit le cœur. L’homme qui m’avait tenu dans ses bras le jour de ma naissance n’a pas complètement disparu.  
Dès le lendemain, pour mon père, les missions, plus risquées les unes que les autres, se multiplient. Mais contre toute attente, il rentre indemne à chaque fois. Benny et Doug le couvrent pour l’instant, mais ils ne pourront pas résister à la pression longtemps. Le patron les forcera à faire leur choix. Mon père et moi nous trouvons face à un dilemme : rester ou partir. Il est indéniable que Georgie souhaite la mort de mon père désormais. Mais si nous fuyons, il nous traquerait sans relâche. Tout ce que Georgie veut, c’est avoir le dernier mot. Nous n’avons pas d’autres solutions que d’essayer de gagner du temps.  
Le chef pose sur moi, fréquemment, son regard pensif. J’ai en tête qu’il se demande simplement quel camp je suis en train de choisir. Dès l’enfance, en grandissant dans son repaire, j’ai baigné dans la violence. Dans son esprit, ses hommes sont devenus mes référents. À ses yeux, je représente une recrue de choix. Je devine qu’il va profiter du dérapage de mon père pour essayer de nous diviser. Il va me tester… je le sens.
Les semaines suivantes mettent mes nerfs à rude épreuve. Georgie fait de plus en plus souvent appel à mes services. Chaque matin, je me demande ce que la journée va me réserver. La fatigue se fait ressentir, c’est épuisant de faire semblant d’être quelqu’un d’autre. J’ai peur de me trahir…
Trois semaines après le passage à tabac du gangster italien  , Georgie me convoque. Un pistolet trône sur son bureau, tout près de sa main droite, la crosse tournée vers lui. Soudain, je prends conscience qu’à part lui et moi, il n’y a personne dans la maison. Les autres sont de sortie.
Je réprime un sursaut quand il désigne une chaise.
— Assieds-toi.
Je m’exécute. Georgie continue quelques instants à examiner le journal posé devant lui. Si comme à mon habitude, je ne prononce pas un mot, c’est la tempête dans mon esprit. À l’intérieur de ma tête, les issues possibles de cet entretien sont plus pessimistes les unes que les autres. Je pense à mon père, dehors, sans arme, seul face à Benny, Doug et Joey. Je pense au regard que nous avons échangé quand il est parti, le tout dernier visiblement. Accaparé par mes doutes, je ne m’aperçois que Georgie a délaissé son journal qu’au moment où s’il adresse de nouveau à moi. Je transpire par tous les pores.
­— Tu reconnais ce pistolet, Andy ?
Mon esprit paralysé par la peur ne voit que la gueule du canon dudit objet braquée sur moi.
— C’est celui du gosse que tu as désarmé dans la rue quand tu étais avec moi.
Il marque une pause. La gorge serrée, je déglutis quand je le vois poser les doigts sur la crosse. Mais au lieu de saisir l’arme à pleine main, il se contente de la pousser vers moi.
— Ce jour-là, si tu n’étais pas intervenu, je serais pas là pour en discuter avec toi aujourd’hui, poursuit-il. Cette arme est à toi. Prends-la.
Réprimant mes tremblements, j’attrape l’objet.
­— Ce jour-là, tu as prouvé ta valeur. Je sais que je peux compter sur toi. J’ai besoin que tu me rendes un autre service…
Enfin, il m’explique que mon père est devenu un poids, qu’il n’a plus les idées claires, que son attitude met en danger tous les membres du groupe, moi y compris. Sa diction trébuche sur des mots soigneusement choisis.
— Je sais que je te demande quelque chose d’extrêmement difficile… Mais tu es son fils, le mieux placé pour faire humainement ce qui doit être fait…
Georgie se donne tellement de mal pour me faire croire que le moment est pénible pour lui, que ça en est risible. Décidément, tous les moyens sont bons pour parvenir à ses fins. La colère enflamme mes joues. Me juge-t-il si faible d’esprit et manipulable ? Je racle ma gorge pour retrouver ma voix :
— Georgie… Entre nous, je suis tellement fier que…
Déterminé, je pointe le canon de l’arme vers lui. Ma main ne tremble pas quand le coup part. Son visage, qui n’a pas eu le temps d’exprimer la stupéfaction, explose dans une gerbe de sang. Une mort trop douce à mon goût.
— Que tu me donnes l’occasion de régler moi-même le compte de celui qui a violé et tué ma mère.

PRIX

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Lyriciste Nwar · il y a
Merci beaucoup pour le message
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Guy Bellinger · il y a
Très, très noir, un rien trop sadique à mon goût, mais très efficacement mené.
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Aurélie Beutin · il y a
Merci pour votre message. Effectivement, ce texte comporte certains passages violents. J'aime ce qui est noir, alors ça doit se ressentir à force.
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Guy Bellinger · il y a
J'aime aussi le noir, à titre d'exemples, "Happy End" (https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/happy-end) ou "Futur proche" (short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/futur-proche-1). Mais il y a un stade au-delà duquel je suis un peu gêné aux entournures. C'est donc une réaction personnelle, toute subjective (d'où le "à mon goût" de mon commentaire). Ca n'enlève rien à vos qualités de conteuse.
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JACB · il y a
Bravo! Un très beau Noir, palpitant ! Bonne chance pour l'hiver Aurélie !
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Aurélie Beutin · il y a
Merci pour votre soutien.
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Moniroje · il y a
Houla!! captivant!!! encore!!!
mais, hi hi, on n'écartèle pas un type pour le faire parler!!! quel gâchis!!
et jamais on laisse un révolver armé à un employé en face de soi!!

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Aurélie Beutin · il y a
Merci pour votre message. Désolée, je ne donne signe de vie que maintenant, mais le mois dernier a été chargé .
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John-Henry · il y a
C'est fort et percutant ! Une vraie nouvelle, comme on en lit peut-être pas assez, un texte complet et terminé, une bulle qui éclate, mes voix !
(https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lhomme-qui-tirait-plus-vite-que-moi-son-ombre

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Aurélie Beutin · il y a
Merci pour vos encouragements. Et pardon pour mes remerciements tardifs
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Sandi Dard · il y a
Tout est dit...

Le film parfait.

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Aurélie Beutin · il y a
Merci
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Sandi Dard · il y a
Au plaisir de votre lecture. .. Si le temps et le coeur vous en disent. ..

https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/eventail-ouvert

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Emsie · il y a
Quel travail formidable ! Je parle de travail, car tout sonne juste Ici : les personnages, l'atmosphère, la construction, l'intrigue bien sûr... Pour une première lecture de la journée, ça a été un vrai coup de poing ! Bravo, Aurélie, 5 voix, c'est bien le minimum !!!
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Aurélie Beutin · il y a
Merci Emsie pour votre gentil message et pardon pour ma réponse tardive. Votre commentaire me touche.
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Aubry Françon · il y a
Je ne regrette pas mes 15 minutes de lecture tant ce thriller à l'américaine, sombre et poisseux est prenant. La première scène est terrible, digne d'un Grangé. Vous persévérez dans le polar et vous avez bien raison !
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Aurélie Beutin · il y a
Merci . Je m'y essaie, je m'y essaie !
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Magalune · il y a
j'ai été complètement prise par cette histoire. on vit tout avec intensité, on se laisse entraîner, on frémit avec Andy, on compatit, bref, j'ai adoré, tout simplement.
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Aurélie Beutin · il y a
Merci pour vos encouragements.
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Florence Cohen · il y a
Au départ je m'emmêle un peu les pinceaux, puis très vite je glisse dans cette histoire où je n'ai rien vu venir.
Bravo et toutes mes voix !!

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Aurélie Beutin · il y a
Merci pour votre gentil message.
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