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Anastasia, ma princesse.

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Poires1947

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Ils sont là, tous les deux, au sommet de cette petite colline surplombant la vallée.
Ils sont seuls, elle et son petit frère, Arsène. Assise à côté de lui, elle admire ce somptueux paysage qui s'offre à eux.
Une longue bande de petits nuages gris au fond de l'horizon semble délimiter le monde en deux. Au-dessous, celui des hommes, de la terre, de toutes ces forêts, ces champs et ces villes, le monde où elle vit. Au-dessus, celui du ciel et des nuages, là où le soleil règne en maître, laissant parfois la place à la pluie selon la volonté de celui, qui, en cachette semble animer cet équilibre. En ce bel après-midi d'été, cet astre flamboyant continue de l'éblouir et de la chauffer, juste ce qu'il faut. L'enveloppant de ses rayons, il paraît la protéger telle une mère recouvrant son nouveau-né. Tout cela lui donne l'impression d'être devant un décor irréel. Que tout cela, en fin de compte n’existe peut-être pas, qu'il lui suffirait de tendre la main pour s'en apercevoir, d'oser toucher du bout des doigts cette toile, ce tableau de maître à la couleur et au parfum de lavande.
Il n'y a rien autour d'eux, mis à part ce vieil arbre plus que centenaire devenu avec le temps un véritable compagnon.
Ses plus longues et grandes branches semblent lentement s'étirer pour l'occasion, dans l'espoir qu'à l'aide de leurs feuilles, elles puissent tendrement caresser le haut de cette chevelure bouclée.
Ce grand sage aussi est serein, profitant comme eux en toute quiétude du bienfait des rayons de soleil tant attendus après un long hiver.
Il n'y a pas le moindre bruit. Les branches du vieil arbre s’agitent lentement au gré des quelques rares petites brises. Et dans une danse invisible, elles se faufilent silencieusement en lui, ne voulant déranger personne.
L'arbre accompagne ainsi Anastasia dans ses songes, il domine avec elle le monde.
Mais bientôt, quelques échos de rires et de cris des autres enfants jouant dans la prairie remontent jusqu'à elle, la faisant petit à petit sortir de son rêve, de ce monde magique où elle s'était momentanément évadée. Alors, elle regarde, l'air amusé, tous ces êtres minuscules qui s'agitent autour de cette nappe, centre de gravité des enfants.
Ses parents et deux autres couples avec leurs enfants participent à ce traditionnel
pique-nique du dimanche.
Anastasia, préférant promener Arsène, avait juste pris quelques fruits, et comme à son habitude, s'était empressée de pousser le fauteuil roulant tout le long du petit chemin menant au vieil arbre. Elle aimait s'occuper de son petit frère, aimait le cajoler, jouer et rire avec lui, quand bien même il ne réagissait pas. Il était son centre d'intérêt, sa passion.
Atteint d'une maladie infantile rare, il n'était plus depuis quelques années, qu'un corps inerte, incapable de se mouvoir seul, le regard en permanence plongé dans le vide, ouvrant difficilement la bouche pour s'alimenter. Et tout cela « par instinct » avait dit le docteur. Cette lente dégradation ne laissait entrevoir aucun espoir de voir son état de santé s'améliorer, bien au contraire.
Il fallait, selon ses dires, se faire à l'idée qu'il y aurait une fin, sûrement proche.
C'est peut-être parce qu’elle était consciente de cela qu'Anastasia ne le lâchait plus, voulant ainsi profiter de chaque seconde de vie de son petit frère. Les dures paroles du docteur l'avaient motivé. Ainsi, depuis, elle se dévouait corps et âme afin qu'Arsène puisse aller mieux. Pour elle, le pire n'était pas envisageable, pas possible, elle ne le voulait pas, persuadée que de toute façon, cela n'arriverait pas.
Alors, elle essayait d'animer ce petit être, de le faire revenir à la vie. Elle le faisait à sa manière, avec amour, tendresse et passion à la fois.
Pour cela, elle l'emmenait partout où elle le pouvait, poussant certaines fois le fauteuil si vite en riant qu'elle effrayait ses parents. Elle profitait de chacun de ses éveils pour lui raconter une histoire, lui mettre dans les mains ses poupées pour qu'il participe à ses jeux. Tout était activité, tout était vie. Elle lui voulait et lui donnait une vie de petit garçon, comme tous ceux de son âge.
Un soir, pendant qu'elle faisait patiemment dîner Arsène, elle dit à ses parents qu'elle regrettait de ne pas être cette petite princesse, qui par un simple baiser, transforme tout être, en prince charmant. Elle aurait tant voulu que cela arrive, qu'il redevienne tout simplement comme tout le monde.
Soudain, une sauterelle se posa sur son visage et lui titilla la joue, comme pour la réveiller, ce qu'elle fit en ouvrant lentement les yeux. Elle était allongée, ses cheveux bouclés mêlés aux herbes. Elle observa que le ciel s'était obscurci.
Brusquement, revenant à la réalité, elle se redressa et vit l'ombre noire de cette grosse masse nuageuse s'avancer rapidement vers elle, faisant désormais de cette vallée un univers inquiétant, ténébreux.
Elle s’aperçut que le petit monde du bas s'agitait. Tous s'empressaient de tout ranger et de prendre le chemin de la maison. Il fallait qu'elle se dépêche elle aussi de rentrer avant que la pluie n'arrive et ne s'abatte sur Arsène.
Elle entendit son père, du fond de la vallée s'écrier :
« Anastasia, il faut rentrer, le mauvais temps arrive, couvrez-vous bien !
- Oui père ! » Lui répondit-elle.
Alors, en toute hâte elle ramassa ses quelques affaires et les déposa à l'arrière du fauteuil, puis se pencha sur Arsène pour lui faire un baiser, celui qui dans son rêve le réveillerait.
Arsène, immobile, avait les yeux ouverts. Soudain, juste après qu'Anastasia ait retiré ses lèvres, il fut pris de convulsions. Il regarda fixement quelques instants Anastasia avant que ses yeux ne se referment et que son cœur ne cesse de battre. Anastasia effrayée, comprenant l'urgence de la situation se mit à hurler : « Non ! Non ! Ne pars pas, je t'en supplie ! »
Elle se mit à le secouer désespérément tout en appelant son père à l'aide.
Entendant sa fille hurler, ce dernier se mit à courir dans sa direction. Quand tout à coup, il vit un éclair déchirer le ciel, comme une main s'extirpant violemment des cieux, accompagnée d'une détonation assourdissante. C'était comme un signe, l'annonce d'une brusque décision du tout-puissant, comme la main d'un dieu venant prendre une vie en échange d'une autre. Anastasia s'écroula aussitôt.
Quelques mois plus tard.
« Comment va-t-il docteur ?
- Eh bien, je pense qu'il va falloir se résoudre à ce que ce grand garçon rejoigne ses futurs camarades d'école. » Répondit-il, la main posée sur la tête d'Arsène qui souriait.
Laissant l'enfant s'en aller, il ajouta : « Je ne sais quoi vous dire, votre fille... Votre fille, si elle n'avait pas eu les mains sur le fauteuil et bien Arsène serait vraisemblablement avec elle en ce moment. Pauvre petite, mais croyez-moi, c'est vraiment un miracle qu'Arsène n'ait reçu qu'une infime décharge, assez pour le faire revenir parmi nous, un miracle, un vrai miracle. »
Le père ne répondit rien, le cœur serré, plein de tristesse, il ne trouvait ses mots.
Plus tard, en fin d'après-midi.
« Allons Arsène, allons porter ses magnifiques fleurs à ta sœur. »
Puis, se tenant par la main, ils gravirent la petite colline pour rejoindre son vieux compagnon qui veillait plus que jamais sur elle.
« C'était ma princesse ma sœur ! » Dit fièrement l'enfant, en regardant son gros bouquet de fleurs blanches.
« Oui, ta princesse, Arsène, ta princesse. »
Sur une grande dalle blanche, sous le vieil arbre, face à la vallée, était écrit : « A notre fille bien-aimée, à ma princesse. Anastasia Lenov 02.04.1910 - 04.08.1924 »
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Gina Bernier · il y a
Anastasia voulait tellement que son petit frère guérisse.. une si douce et belle enfant qui voulait que son frère ne meurt pas, et c'est elle qui est morte frappée par la foudre. Arsène a bénéficié d'un électro choc en recevant une décharge infime et se retrouve guéri. Votre histoire est triste. Vous n'écrivez plus?
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Poires1947 · il y a
Bonjour, tout d'abord merci pour votre intérêt. Je poursuis mes écrits et leurs parutions notamment sur "wattpad".
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