Ananké

il y a
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Je suis né en Bretagne en 1983. Passionné par les lectures de l’imaginaire, mon amour pour les légendes et les mythologies se ressent dans mes récits oniriques à la croisée des genres, où le  [+]

L’affaire était étrange. Ce matin, alors que je somnolais tranquillement les jambes étendues sur mon bureau, elle a frappé à ma porte de trois coups vigoureux que l’on devinait pressants. Elle est entrée sans que je l’y invite et m’a découvert à moitié réveillé. Elle était grande, élancée, vêtue chic et cher. Son visage fin et délicat, discrètement maquillé, avait tout pour plaire. Mais ce regard. Ce regard perçant était intimidant, même pour un vieux de la vieille comme moi. Elle me dévisagea avec dédain, je l’invitai tout de même à s’asseoir et, sans détour, elle raconta son histoire :

« Mr. Frank Costas, on m’a parlé de vous plus en mal qu’en bien, mais, étant donné la nature particulière de l’affaire, je ne peux m’en remettre qu’à vous. »

Je l’écoutai, calmement, bien qu’une partie de moi voulait lui expliquer deux ou trois choses sur le concept aberrant de manichéisme... Elle continua :

« Ma sœur est une artiste très douée, ses statuettes d’argile se vendent à des prix extrêmement élevés. Or sa dernière œuvre a été volée cette nuit pendant la livraison à son tout récent propriétaire. »

Elle me montra une photo de la sculpture. Je ne pus me retenir :

« Vous plaisantez, qui peut bien vouloir acheter des horreurs pareilles ? »

Je sentis un courant glacé me traverser l’échine quand une lueur assassine jaillit de ses yeux.

« Mr. Costas, des gens très importants et extrêmement influents passent commande à ma sœur car voyez-vous, ses créations sont...uniques ! Ma sœur y insuffle quelque chose de spécial. Elle possède un certain don. Une fois la statuette terminée, celle-ci exprime un vœu à la première personne qui la découvre. Si cette personne réalise le vœu, alors ses désirs les plus fous se concrétisent. Argent, amour, pouvoir, etc. En revanche, si elle ne peut réaliser le vœu, elle meurt sur le champ. Ma sœur, elle, est en quelque sorte « immunisée » contre ce phénomène. Le risque est énorme et c’est pour cela que les ventes sont strictement confidentielles. Vous comprenez maintenant, Mr. Costas, pourquoi je fais appel à vous. »

Mon penchant pour le surnaturel était bien connu et j’ai en effet résolu quelques affaires qui défient l’imagination. Mais là, j’avoue que les bras m’en sont tombés et si la dame n’avait pas eu la bonne idée de glisser une épaisse enveloppe sur le sous-main en cuir de mon bureau, pas sûr que j’aurais accepté de tremper dans quelque chose d’aussi farfelu. Elle me laissa une dernière instruction :

« Tout à l’heure, à 13 heures précises, rejoignez ma sœur à notre domicile, elle vous aidera à retrouver l’objet, elle possède une certaine « connexion » avec ses sculptures. Mais attention, s’il lui arrive quoi que ce soit de fâcheux, Mr. Costas, vous en paierez le prix ! »


C’est devant les grilles d’un véritable palace que je me trouve à présent, dégoulinant de sueur en ce début d’après midi déjà très chaud. Un majordome arrive et il traîne avec lui une gamine. Je m’attendais à découvrir une princesse hautaine et sophistiquée, mais j’allais de surprise en surprise. Quittant son domestique, une jeune fille, petite, la tête semblant directement posée sur les épaules, avance vers moi avec une démarche de gnome. Elle se poste juste en-dessous de mon nez et me tend la main, relevant la tête et affichant un sourire niais. Ses yeux bridés et son nez plat n’arrangent en rien l’esthétique de la jeune fille qui, je le devine facilement, est trisomique.

« Bonjour, je m’appelle Misirlou ! »

Elle s’était présentée avec un tel engouement marié à une diction approximative que j’en fus quelque peu décontenancé.

« Euh...bonjour, moi je m’appelle Frank Costas et je suis...
– Le détective oui, j’avais deviné, me répond-elle en dodelinant de la tête, son sourire benêt figé. »

Elle sort de la poche de sa doudoune une tablette de chocolat et en mange trois carrés, je reprends :

« Et donc tu es...l’artiste ?
– Moui.
– Est-ce que tu sais où aller pour retrouver ta euh...création ?
– Ananké, elle s’appelle Ananké. Prenons ta voiture, je vais te montrer le chemin. »


Sur la route, alors que Misirlou grignote gaiement sa tablette, je surveille dans mon rétroviseur que quelques morceaux n’aillent pas se ficher dans les rainures de la banquette arrière. Je gamberge en pensant à la suite des événements. Sur quoi vais-je tomber ? Qui peut bien vouloir se servir de cette mystérieuse statuette ? Après tout, je n’ai que peu d’éléments et vu la dangerosité de la chose, il convient d’être particulièrement prudent.

« Tourne ici, Frank.
– Tu es sûre ?
– Oui oui. »

Alors que nous avons quitté la ville depuis maintenant vingt minutes, notre route nous mène dans une zone industrielle abandonnée. De vieux bâtiments désaffectés parsèment le paysage. Dans une attente infinie, ils se dressent immobiles, teintant leur monde d’un gris lugubre.

« Celui-là, intervient la jeune fille, me désignant un entrepôt de plusieurs étages.
– Bien, si tu le dis. »

L’entrepôt semble aussi désert que les autres. Franchement, je n’y crois pas. Malgré tout, je me gare le plus discrètement possible.

« Je vais inspecter les lieux et essayer de retrouver...comment tu as dit déjà ?
– Ananké !
– C’est ça, je vais essayer de retrouver Ananké... Mais où est-ce que tu as trouvé un nom pareil ?
– Je sais pas, elle s’appelle comme ça, c’est tout !
– Si tu le dis... Ne bouge surtout pas, c’est bien compris ?
– Oui oui.
– Et en attendant, ne salis pas ma banquette !
– Moui moui. »


Avançant furtivement, je repère une porte ouverte sur le côté du bâtiment et m’engouffre à l’intérieur. Il est vaste, se compose de trois étages et est désespérément silencieux. Cependant, arrivé au second niveau, j’entends des voix lointaines et j’approche à pas de loup.

« Hey Benny, t’es sûr de toi ? Moi j’y crois pas à ces salopettes.
– Ces sornettes, crétin ! Puisque je te dis que c’est vrai de vrai.
– Mais Benny, ça tue vraiment des gens c’qu’y a dans c’te boite ? J’veux dire, c’est juste un objet en argile, normalement ce truc f’rait pas de mal à une louche.
– Une mouche demeuré. Moi je te dis que c’est la vérité, le boss de la famille Mariani a commandé un de ces machins. Tu sais comme moi que c’est hyper sécurisé chez les Mariani, y a pas une araignée qui peut se déplacer sans que les gardes le sachent. Et ben le vieux, il a cané quand même et personne n’a rien compris ; à la caméra ils ont rien vu, tout est devenu blanc et la seconde d’après le vieux était rétamé par terre. De la statuette, y avait plus que des petits bouts partout. De la tête du vieux aussi d’ailleurs, y avait plus que des petits bouts partout.
Mais ça vaut des millions ce bout d’argile, Vic, y a des gens prêts à tout pour acheter un truc aussi dangereux. Et ces gens, Vic, ils ont de l’oseille ! »

Je reconnais ces voix, ce sont les Tutti, des malfrats qui malgré un QI en dessous de la moyenne arrivent tout de même à faire de jolis coups. Il y a l’aîné Benny, le cadet Vic et le petit dernier...

« Hey les gars, regardez ce que j’ai dégotté. »

Deux mains solides m’agrippent par les épaules et me soulèvent. Je me débats mais il me ceinture. C’est Angelo, le dernier de la fratrie et aussi le plus costaud. Un vrai colosse, impossible de me libérer.

« Tiens tiens, qu’est-ce que tu nous a pêché Angelo ?
– C’est pas un poisson, Benny.
– Je sais imbécile, c’était une expression...
– Ah d’accord. »

Angelo était le plus costaud, mais aussi le plus idiot. De loin.

« Ramène-le ici, commande Benny. Mais je le reconnais, c’est Mr. le détective Frank Costas ! Tu viens nous dire bonjour ?
– Je viens surtout vous mettre en garde Benny, tu sais bien que cette statuette est dangereuse, alors fais pas le con et laisse-moi rendre l’objet à son propriétaire.
– Et sinon quoi Mr. Le détective ? Maintenant qu’Angelo te tient, tu es à notre merci et tu vas apprendre à tes dépens qu’espionner les Tutti est une très mauvaise idée.
– Ouais tu vas manger les marguerites par la racine !
– Ta gueule Vic ! »

Tout à coup, un bruit retentit, faisant sursauter les trois compères. Vic se précipite pour intercepter l’intrus.

« Lâche-moi ! Au secours Frank !
– Tais-toi saleté, crache Vic. »

C’est pas possible, la godiche, je lui avais pourtant bien dit de rester à l’écart.

« Lâchez-la, elle n’a rien à voir là-dedans.
– Regarde Frank, c’est la boite avec Ananké dedans !
– C’est quoi Ananké ? Demande Vic.
– C’est ma statuette pardi ! »

C’est pas vrai, mais qu’elle est gourde, on est dans de beaux draps maintenant... Benny comprend et affiche un sourire malsain.

« Mais c’est la sculpteuse alors ! Très bon pour nous ça.
– C’est quoi qu’est bon ? s’interroge Angelo.
– C’est la poule aux yeux d’or ! intervient Vic.
– Fermez-la tous les deux ! J’ai une idée. Costas, sors la statuette ou je dézingue la demeurée. »

Je n’ai pas le choix, Benny pointe son flingue sur Misirlou qui me regarde effrayée, les yeux embués. Elle veut me dire quelque chose, mais elle n’ose pas. Je soulève alors le couvercle et saisis la statuette de mes deux mains. Elle est à peine plus grande qu’une bouteille de vin et ressemble vaguement à un totem, mais en plus difforme. Une étrange sensation, un léger picotement chatouille mes doigts et une esquisse de visage apparaît sur la statue. Deux petites fentes se forment, puis s’ouvrent lentement, révélant deux pupilles à l’iris dorée. Les yeux me fixent pendant qu’une autre fente se dessine. Elle s’ouvre et une phrase en sort :

« Tue Misirlou. »

Quoi ? Qu’est-ce que c’est que cette diablerie ? C’est ça le genre de vœu qu’exprime cette chose ? Mais je sais que j’ai un choix à faire. Un choix cruel, insensé.

« Non, je ne veux pas. »

Un flot de lumière aveuglante jaillit soudainement des petits yeux, telle une myriade d’éclairs rapprochés. Un mur d’un blanc immaculé m’oblige à fermer les yeux et je tombe à la renverse, bousculé par quelque chose.
Je reprends mes esprits. Un poids m’empêche de me relever. C’est Misirlou. Je la secoue, légèrement, puis de plus en plus fort. Elle ne bouge pas. J’ai du sang sur la main, le sang de Misirlou, qui tâche son épaule. Bon sang, elle s’est interposée, elle a réussi à se défaire de l’emprise d’Angelo et s’est jetée sur moi. Angelo gît sur le sol, inconscient. Vic aussi, ils n’ont pas eu la présence d’esprit de fermer les yeux. Benny a dû être plus perspicace, il commence à se relever.
Je dépose alors Misirlou sur le côté et me lève pour aller écraser un poing furieux sur le visage du malfrat. Il ne se réveillera pas avant quelques minutes.
Je reviens très vite vers Misirlou et l’enserre dans mes bras. Elle respire.

« Tiens bon ma grande, j’appelle une ambulance.
– J’ai mal Frank.
– Je sais, tiens bon.
– Tu viendras m’apporter une tablette de chocolat quand je serai au ciel ?
– Tiens bon, dis-je la larme à l’œil. »


Ce regard, ce regard glacial qui me fusille encore plus intensément qu’à notre première rencontre. La sœur de Misirlou, apprêtée comme si elle se rendait à un brunch avec la reine d’Angleterre, ne dis pas un mot. Ses yeux parlent suffisamment. Elle le sait bien et sait que j’ai compris.
Les frères Tutti ont été coffrés. De mon côté, je m’étais dépatouillé avec les inspecteurs et j’avais fait joué mes relations pour ne pas me coltiner l’interminable interrogatoire dans lequel j’aurais été bien en peine d’expliquer ce qu’il s’était réellement passé dans cet entrepôt. Sitôt sorti du commissariat, je m’étais rendu à l’hôpital où était soignée Misirlou, et où m’attendait sa sœur...
Je lui ai fait une promesse : jamais plus je ne m’approcherai de la petite godiche, la simplette qui m’a sauvé la vie. Jamais plus elle ne souffrira à cause de moi.

« Madame, excusez-moi, je sais que le moment est mal choisi mais un ami inspecteur souhaite vous parler dans la salle d’attente.
– Je ne veux plus vous revoir Mr. Costas.
– Vous pouvez compter sur moi. »

Elle s’en alla, je fis de même. Sur le chemin de la chambre de Misirlou, je sortis une tablette de chocolat de ma poche intérieure.
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Ginette Flora Amouma · il y a
A mi-chemin entre le polar et le conte fantastique , c'est un récit qui mêle tous les genres . La beauté du geste de Misirlou domine dans tout l'éclat d'une émotion que le lecteur voudrait pouvoir faire durer .
Une véritable découverte.

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Benjamin Meduris · il y a
Merci pour ce chouette commentaire, Ginette. Oui j'aime bien essayer de mélanger les genres 🙂
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Doria Lescure · il y a
voilà un récit en mode polar comme je les aime. Des personnages denses, bien campés, une énigme plein de relief et une fin qui nous dit que tout n'est pas complètement terminé dans cette enquête étrange.... merci pour ce bon moment de lecture.
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Benjamin Meduris · il y a
Merci à toi de l'avoir lue !
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Doria Lescure · il y a
avec grand plaisir. je pense même que ce récit aurait eu toute sa place dans le concours saisonnier !

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