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ANALYSE LOGIQUE

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Le travail de Mélanie était modeste, mais elle s’en satisfaisait. Un peu de ménage à la maison de retraite complétait les heures qu’elle assurait chez des médecins. Seulement, le balayage de la morgue l’angoissait un peu. Non que les occupants critiquassent la qualité de son travail, mais ils la renvoyaient à sa propre image de mortelle. En ce 2 novembre, elle eut ainsi un pincement au cœur en entrant dans cet ultime living room. Soudain, elle lâcha son balai espagnol, renversa le seau empli d’une macération douteuse, hurla et sombra dans le néant. Quand elle revint à elle, le directeur versait dans sa bouche un jeune calvados, totalement incolore, réservé aux cas extrêmes. Ce qu’elle avait découvert était un rien troublant : au milieu de la morgue, sur un grand espace habituellement vide, un lit avait été dressé. Le corps sans vie de Lucie Guemonde, la petite dernière visitée par la Camarde, y avait été déménagé, et l’on pouvait deviner sur son pâle visage comme un étonnement. La chaise de service, qui se trouvait d’habitude à l’entrée, gisait renversée à côté du lit, à proximité du chapelet que la morte avait dû perdre durant son transfert...
- Il n’y a rien de délictuel ni de criminel ici.... Pas d’assassinat, pas de recel de cadavre... Que dire ? C’est un fait divers, une mauvaise blague, le coup d’un héritier déçu !
Le lieutenant Tygangue, appelé par précaution, était décontenancé. Ce n’était pas le beau crime qu’il espérait. On remit Madame Guemonde en son logis habituel où elle put retrouver son sommeil si bizarrement interrompu. On changea la serrure de la morgue, à la grande déception des décédés fugueurs. L’affaire était close. Quelques jours plus tard, le professeur Tourrière, légiste de renom, s’en allait fredonnant les Funérailles d’antan vers l’institut médico-légal. Il lui fallait s’acquitter de trois autopsies commandées par la justice, car l’origine naturelle de ces décès n’était pas solidement établie. Etaient concernés : une religieuse soupçonnée d’une overdose de vin de messe, un imam hérétique victime d’une indigestion de sandwiches au jambon et un cycliste ayant avalé sa langue lors d’une violente crise de manque d’amphétamines. On voulait vérifier qu’aucune main charitable n’avait aidé ces pauvrets à en finir avec la vie. La routine, quoi ! Le professeur Tourrière entra dans son laboratoire, et, surprise, sa table d’autopsie était occupée.... L’un des tiroirs de la grande armoire réfrigérée, ultime HLM des corps sans vie, était entrouvert. S’approchant, le professeur constata que c’était la religieuse, Sœur Lacrima Christi, qui reposait sur son plan de travail. Sa bouche était entrouverte, dégageant un solide fumet de jus de la treille. On avait étendu une couverture sur ses jambes et allongé ses bras le long de son corps. Un haut tabouret avait été placé derrière la tête du cadavre, laquelle avait été rehaussée d’un oreiller. Tourrière, qui avait l’habitude de faire parler les morts, ne put tirer un seul mot de la bonne religieuse adepte des libations coupables. Convoqué, le Lieutenant Tygangue s’interrogeait :
- Est-ce un transporteur de cadavre ? Quelqu’un qui veut les promener parce qu’ils s’ennuient ? Un admirateur de Truffaut et de sa Chambre verte ?
Que s’était-il passé autour de ces deux morts ? On fouilla les lieux, mais on ne trouva rien. On ne pouvait justifier une recherche ADN d’un coût prohibitif pour ce qui n’était sans doute qu’une plaisanterie macabre. Tygangue était une nouvelle fois déçu.

L’abbé Tabhondieu sortait de son presbytère, rue des Coccinelles. Il allait rejoindre la chapelle ardente où l’on avait exposé à la dévotion des paroissiens la dépouille de Claire Hicalle, présidente des embouteilleuses bénévoles d’eau de Lourdes, récente victime d’une indigestion de boudin noir. Nul doute qu’elle ne fût déjà au royaume des cieux, bien qu’on la suspectât d’avoir sacrifié à son vice culinaire le Vendredi saint. Une foule pieuse faisait déjà la queue devant le portail de la salle funéraire. Après une journée d’hommage, on procéderait aux obsèques de la bienheureuse, décédée si peu de temps après la chère Sœur Lacrima Christi. Tel Pierre, le saint homme sortit l’énorme trousseau de clés commandant les serrures paroissiales et, glissant l’une d’elles dans le verrou garantissant la tranquillité de la défunte, il ouvrit l’huis.
- Sainte Église de Dieu !
Claire Hicalle n’avait pas dû se plaire dans sa châsse, puisqu’elle était allongée sur l’un des canapés du coin télévision. Sa tête reposait sur l’accoudoir. Près d’elle, un tabouret. On dérangea de nouveau Tygangue !
- Point de démoniaque manifestation, mon Père ! Mais je dois bien dire que ces morts qui se promènent commencent à m’échauffer la bile !
- Des âmes en peine, lieutenant, des âmes qui errent dans les limbes!
Le malheureux limier tentait de comprendre. On commençait à jaser :
- Oui, ce policier incapable....
Le maire, estimant qu’il y avait trouble à l’ordre public, fit ouvrir une enquête officielle. On verrait bien qui cherchait à détourner d’honnêtes défunts du droit chemin de l’au-delà ! On susurrait aussi qu’il s’agissait de trois femmes, toutes groupies du curé...
- Le curé, le curé !!! Et s’il avait voulu donner une seconde extrême-onction parce que, pour une raison mystérieuse, la première n’était pas valable ?
Tygangue, perdu dans ses pensées, se demandait bien jusqu’où ceci le mènerait. L’atmosphère devenait lourde, en ville.... Au jardin public, Amédée Lirhium, bredin patenté des lieux, vêtu d’une vieille chemise de nuit, monté sur une caisse en bois, annonçait la fin du monde. On avait beau savoir qu’il était l’un des meilleurs clients du Docteur Timothée Rhapeute, le psychanalyste, et de la bistrotière Lucie-Rose Pinard, cela faisait un petit peu peur. Au bureau des Pompes Funèbres, une société de gardiennage proposait ses services pour des rondes régulières de surveillance des cadavres en attente. Un groupe de millénaristes passait de porte en porte expliquer l’arrivée imminente du Jugement dernier.

A l’hôpital, Alain Phirmiaire attendait depuis trop longtemps une greffe du poil qu’il avait perdu au creux de sa main droite. Il devait cette lourde infirmité à la manœuvre douteuse d’un raseur professionnel. Kader Mathologue, son chirurgien, entra brutalement dans sa chambre :
- Monsieur Phirmiaire, cela y est, nous avons un poil pour vous. Napoléon Laflème vient de faire une crise cardiaque fatale à Pôle Emploi. Un fonctionnaire zélé lui avait trouvé un CDD de peigneur de girafe au cirque Amar. L’émotion l’a terrassé. Sa famille consent au don. Il est compatible avec vous et je dois vous dire que son poil dans la main est d’une belle longueur, et par ailleurs non dénué d’une élégance certaine. Alain Phirmiaire se dirigea vers le bloc opératoire. Mathologue partit récupérer l’organe sur le généreux donneur. Il mit le précieux crin dans de la glace et s’en fut de cette salle réfrigérée réservée à la conservation de greffons en tout genre. La famille s’en vint récupérer la charitable dépouille. Mais quand le fils Laflème, accompagné d’un artisan fossoyeur, voulut prendre livraison de son héros de Papa, on dut se rendre à l’évidence : Napoléon Laflème avait quitté les lieux.
Le lieutenant Tygangue semblait plus intéressé par cette affaire que par les autres. Tout d’abord, il y avait disparition de cadavre, donc délit.... Et puis, après trois bigotes, voici qu’il s’agissait d’un homme certes fainéant, mais aussi anticlérical fanatique. L’éventuelle piste du curé s’effondrait. Tygangue tournait et retournait dans la sinistre salle de charcuterie hospitalière. Le fils Laflème philosophait :
- Lui qui détestait la religion, le v’là t’y pas parti en pèlerinage !

Rien ne collait dans ces histoires. Tygangue sortit et, s’arrêtant à l’estaminet, saisit sa pipe, et, espérant trouver l’inspiration, se la joua Simenon :
- Garçon, une fine....
Sur le bar, traînait la gazette locale. Le mystère des morts baladeurs faisait les gros titres, évidemment ! Son attention fut attirée par un articulet : Conflit social : Madame Mélanie Stéry accuse son employeur de harcèlement moral : il l’obligeait à s’allonger sur un divan pour faire des exercices mortuaires (...qu’il disait !). Tygangue arrêta sa lecture. Ses cellules grises étaient aussi surchauffées que les neurones d’un étudiant cherchant une vérité philosophique dans l’œuvre de Sartre. Mélanie Stéry... Il y a une Mélanie dans cette histoire... Oui, la Mélanie de la maison de retraite... Il fallait vérifier ! Les voitures de police encerclaient la maison. Tygangue sonna ! L’homme vint ouvrir :
- Police ! Ne bougez plus ! Mains sur la tête....
- Est-ce bien le moment ? Ma femme est décédée il y a trois heures et je dois faire un ultime......euh...exercice...avec elle !
- Où est-elle ?
Il entra dans la pièce où l’homme exerçait habituellement sa profession. Un cadavre de femme était allongé sur un divan, un fauteuil vide trônant à ses côtés. Non loin de là, sur une paillasse, Feu Napoléon Laflème souriait aux anges.
Le malfaisant avoua tout : oui, il avait déplacé les cadavres, il avait fait les exercices indispensables sur chacun... Oui, oui, avant de passer à l’acte, il avait voulu s’exercer avec sa bonne, Mélanie Stéry. Tygangue questionna alors le psychanalyste :
- Mais enfin, Docteur Timothée Rhapeute, pourquoi ???
- Je savais que ma femme allait trépasser. Elle était atteinte de T.O.C. et se tapait la tête contre les murs... Elle a voulu confier ses problèmes à un acupuncteur qui, atteint de troubles de mémoire, avait tendance à oublier ses petites aiguilles dans le corps de ses clients. Ce qui devait arriver arriva : Une aiguille s’égara au sommet du crâne de Germaine. Prise d’une nouvelle crise, elle frappa violemment sa tête aiguillée sur le mur et succomba !
- J’entends votre histoire, Docteur Rhapeute, mais quel rapport avec les autres cadavres, avec Mélanie, avec vos exercices indispensables ? Il faut nous expliquer. À l’heure qu’il est, le Grand Maître de votre société psychanalytique est en route !
- Mais c’est évident ! Je savais que Germaine allait mourir et j’ai réalisé qu’elle s’en irait sans avoir fait l’Analyse, qu’elle se présenterait à Freud, qui est à la gauche de Dieu, sans avoir fait cet exercice indispensable, prisonnière qu’elle était de l’acupuncture sectaire. Je ne pouvais pas la laisser partir ainsi. Tygangue se gratta la tête. Il commençait à comprendre pourquoi Amédée Lhirium ne tirait guère de profit des thérapies suivies auprès du vaillant rebouteux de l’âme. Un agent vint interrompre l’interrogatoire :
- Chef, qu’allons-nous faire de la collection d’entonnoirs trouvés dans le cabinet du Docteur ?
Laissant l’agent à son problème d’intendance, le lieutenant reprit l’interrogatoire :
- Oui, bien sûr, à la gauche de Dieu, mais encore....
- En fait, personne n’avait jamais fait ce genre d’Analyse. Il me fallait donc une expérience. Je testai Mélanie et elle me parla du décès de Lucie Guemonde. Je vis là un signe - calembourdesque certes - mais incontestablement psychanalytique. J’allais alors traiter la défunte. Ah, le beau transfert ! Quelle belle séance, notre métier est plein d’imprévu !
- Et les autres ?
- Je devais confirmer mon expérience, comme le divin Freud, et réaliser mes cinq leçons sur la nécro-psychanalyse.
Timothée Rhapeute semblait soulagé par sa confession. Un agent entra et, s’excusant :
- Mon lieutenant, vous aviez convoqué le professeur Fanfan Thasme, grand maître de l’école spyka....spykol...psycul...
- Faites entrer, agent Naimar, faites entrer.....
Le professeur Fanfan Thasme, droit comme un i dans une redingote d’un autre âge, jeta un regard terrible sur le malheureux Timothée Rhapeute et partit dans une diatribe homérique :
- Timothée Rhapeute, vous êtes la honte de la profession, le déshonneur de l’inconscient, le démolisseur du refoulement, l’assassin des complexes, le bourreau de la cathartique !
Il était assez fier de lui.
- Vous êtes rayé du nombre des disciples !
- Vous voulez rire, Grand Maître, l’inconscient des défunts est aussi respectable que celui des vivants. Je n’ai fait que leur proposer la cure et ils ont tous opéré un transfert....
- Il s’agit bien de cela, misérable ! Mais n’avez-vous pas vu immédiatement l’aspect insoutenable et proprement scandaleux de votre conduite, pauvre larve ?
Timothée Rhapeute était pour la première fois ébranlé dans sa certitude :
- Pauvre, pauvre, c’est vite dit !
- Oui, pauvre larve, vous commîtes le pire : pas un seul de vos clients ne vous a réglé (en espèces uniquement) sa séance ! Vous conchiâtes toute notre déontologie.
Timothée Rhapeute, accusant le coup, sursauta, comme sous l’effet d’une décharge électrique, puis s’effondra en pleurs :
- Par Sigmund ! J’ai fauté et me suis vautré dans l’innommable !
Le Professeur Fanfan Thasme prit sur la table un entonnoir que l’agent avait imprudemment laissé traîner, puis s’en couvrit avec dignité. C’est alors que les ambulanciers envoyés par la maison de rafraîchissement des bouilloires surchauffées entrèrent. Tygangue se détendit. Les deux titans à coté desquels des sumos chiraquiens seraient passés pour de malingres nains de jardin souriaient benoîtement. L’un des deux monstres, d’une voix douce, rassura tout le monde :
- Ben, z’on a fait aussi vite qu’on z’a pu, mais z’on est t’équipés. Le chef, y nous z’a dit, prenez donc deux camisoles, on ne sait jamais !
Admiratif devant tant de poésie, Tygangue opina :
- Le chef a bien raison, c’est un précautionneux !

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