Analepse

il y a
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Jeff est née avec une anomalie très rare. En effet, après de nombreuses heures de souffrances, sa mère, et la sage-femme (qui s'est quand même farcie ses cris) ont eu la désagréable surprise de  [+]

Image de Automne 2013
Le silence.
Juste le silence, lourd, pesant.
Et la nuit, sombre, inquiétante.
Sur une table, un café froid, oublié par l’homme à ses côtés, attendait en vain qu’il sorte de sa torpeur et le finisse, enfin.
Mais le visage pâle, les yeux cernés, il ne bougeait pas, le regard vide figé sur la fenêtre close.
Soudain, un son strident résonna dans l’appartement, amplifié par les murs frémissants, comme coupable.
L’homme ne cilla même pas. Ailleurs, il écoutait cependant le long signal sonore retentir.
« Philippe, c’est fini. Elle est partie. »
Une voix de femme. Grave et tremblotante. Sa sœur, sa petite sœur.
Un long moment encore, il resta debout, près de la vitre, regardant le lampadaire illuminer de sa lumière froide la rue déserte.

Le vent glacial agressait son visage. D’un mouvement sec, il remonta son écharpe sur son nez et essuya du revers de la main ses yeux pleurants, piqués par le froid.
Les trains étaient peu nombreux la nuit, le prochain était prévu dans une demi-heure. Il devait se dépêcher.
Les mains dans les poches, il avançait d’un pas décidé, jetant de temps à autre un coup d’œil nerveux sur sa montre.
Il errait entre les rues, déambulait dans la pénombre.
Et plus il avançait, plus il accélérait.
Droit devant lui, un lampadaire. Quand il le dépassa, il courait à perdre haleine, aussi vite qu’il le pouvait.
Soudain, une ombre se dressa dans le ciel.
En voyant la tourelle de la gare, il ralentit, tourna une dernière fois et remonta tranquillement la grande rue. Le jour, elle était noire de monde et malgré sa largeur impressionnante, il était souvent difficile de se frayer un passage à travers la foule.
Pourtant, à ce moment, elle semblait abandonnée, oubliée, coincée entre les commerces de part et d’autres, triste et souffrante.
Il était essoufflé, l’air lui manquait. Avec un soupir de soulagement, il s’appuya sur le métal froid de la rampe et gravit lentement, une à une, les marches de l’escalier.
Le quai était désert. Il n’eut pas à attendre longtemps : deux yeux jaunes grossissant perçaient l’obscurité jusqu’à recouvrir le quai de leur lumière. Lorsque le crissement sourd s’arrêta, il pénétra dans le train et se laissa péniblement tomber sur le premier siège venu. D’un air absent, le regard vague, il ne fixait plus le lampadaire de sa rue, mais la ville défilant devant lui.

Des dizaines d’années qu’il ne l’avait pas vue.
Pas depuis l’accident.
Il aurait dû aller la voir plus tôt, quand elle pouvait encore l’écouter et lui répondre.

Le train ralentit soudain. Il était arrivé. Sur le quai, une silhouette de femme qu’il reconnut aussitôt le fixait les bras croisés. Sans se presser, il se leva et partit la rejoindre.
Tous deux semblaient accablés de fatigue, lui presque autant qu’elle. Le teint blafard, les yeux livides, elle lui esquissa un maigre sourire pour toute salutation. Elle se retourna, fit quelques pas, avant de jeter un coup d’œil par-dessus son épaule pour vérifier qu’il la suivait. Après ça, elle entama une marche lente, son frère sur les talons.

Au bout d’un certain temps, elle s’arrêta devant une vieille bâtisse de briques rouges recouverte de lierre. Elle poussa le large portail rongé par la rouille et laissa son frère passer devant elle.
« Je l’ai couchée dans sa chambre, prends tout le temps dont tu as besoin. »
Elle lui adressa un sourire fatigué qu’elle espérait chaleureux puis, dans un dernier frisson, entra dans la maison.
Lui ne la suivit pas. Il resta encore quelques minutes sur place à balayer des yeux le jardin plongé dans l’obscurité.
Lentement, il fit quelques pas, reconnaissant les arbres, les odeurs fraîches des arbustes, les sapins qui lui avaient paru si grands, l’herbe humide qui étouffait le bruit de ses pas et même le trou de la haie par lequel il se faufilait autrefois. Un sourire triste se dessina sur ses lèvres. Il effleura la haie du bout des doigts et remonta le jardin ainsi, la main caressant les feuilles.
Quand il arriva au fond, une masse imposante lui bloqua le passage. Ses yeux s’agrandirent et il tressaillît en reconnaissant le vieux van abandonné ici depuis plusieurs dizaines d’années. Il s’approcha lentement, hésitant, et en fit le tour sans oser le toucher. Finalement, d’une main tremblante, il posa sa paume contre la vitre arrière.

« Philippe ! Philippe ! Où es-tu petit garnement ? »
La voix douce d’une femme, de sa mère. Quand il l’entendit approcher, il se recroquevilla un peu plus sous la couverture, retenant du mieux qu’il le pouvait le rire qui lui brûlait les lèvres.
« Philippe ! Si tu ne sors pas de ta cachette tout de suite, on s’en va sans toi ! »
C’était une autre voix, plus grave et plus lointaine.
Il pressa ses mains sur sa bouche. Personne ne le trouverait. Soudain, un bruit qui ressemblait à une porte qui s’ouvrait attira son attention.
A travers un petit trou de la couverture, il vit la porte s’entrebâiller et une silhouette à contre-jour se dessina.
« Je sais que tu es là... »
Elle souleva la couverture et attrapa le petit garçon qui riait maintenant à gorge déployée.
« Chéri ! Je l’ai trouvé ! »
Elle sortit du coffre l’enfant, qui se débattait, en lui chatouillant les côtes.
« Ah ! Te voilà, toi ! »
L’homme lui ébouriffa les cheveux, un large sourire sur le visage.

Il caressa la poignée, la tête bourdonnant de pensées. Nerveusement, il fit quelques pas de côtés en s’appuyant contre le flanc du véhicule.

Le vent était doux. La mer en contrebas brillait sous le soleil.
Il fermait à demi les yeux, sa petite main en visière, et regardait les baigneurs, ces petits points de couleurs, que l’on distinguait à peine.
Lentement, son regard glissa vers l’horizon.
Il n’y avait que du bleu, rien que du bleu à perte de vue.
« Philippe ! Apporte-moi mes outils ! »
Il ne réagit pas, contemplant toujours l’étendue azurée.
C’était si vaste, si grand, si beau...
«Hé ho ! Philippe ! »
Il sursauta. Toujours un peu rêveur, il se tourna vers son père, allongé sous le van et noir de cambouis, qui lui pointa la caisse à outils du doigt.

Les images se bousculaient à l’intérieur de lui, les pensées tapaient contre son crâne. Étourdi, il longea le van, ouvrit la portière non sans quelque difficulté et s’affala sur le siège avant. Il s’appuya sur le tissu râpé, se retourna plusieurs fois, agité. Pris de vertige, il finit par se calmer et leva les yeux au ciel, fixant le plafond de fer blanc.

Un vieil homme descendit d’une petite voiture rouge. Un autre ouvrit le coffre d’une voiture verte un peu plus grosse.
L’enfant les observait depuis le siège arrière, essayant de combattre son ennui. Il ne savait pas pourquoi Papa l’avait fait monter dans le van aussi vite, alors qu’ils n’avaient pas fini leur pique-nique. Il ne comprenait pas non plus pourquoi ils s’étaient garés sur ce grand parking, ni pourquoi Papa était descendu très vite et avait aidé maman à marcher rapidement. Ils étaient entrés dans ce grand bâtiment, sans lui, il y avait longtemps déjà, et ils n’étaient pas encore revenus. Peut-être l’avaient-ils oublié ?
Il resta pourtant assis sagement, sans bouger. Parfois, il dessinait sur la buée de la vitre, mais souvent il regardait, de plus en plus inquiet, si quelqu’un ne venait pas le chercher.
Ce ne fut que quand la nuit tomba qu’il entendit quelqu’un qui toquait au carreau. Il tourna la tête et vit son père qui lui souriait d’un air fatigué en lui faisant signe de descendre. L’enfant obéit et le rejoignit. Il fut cependant surpris de le trouver seul et scruta le parking du regard, à la recherche de sa mère.
« Elle est où Maman ? »
Son père lui posa la main sur l’épaule et l’entraîna doucement vers le grand bâtiment.
« On va aller la voir. J’ai quelqu’un à te présenter. »
Il baissa les yeux vers lui et lui entoura les épaules chaleureusement.
« Tu viens de devenir grand frère, mon bonhomme. »

Machinalement, il regarda par-dessus son épaule la banquette arrière qu’il avait si souvent occupée.
Il se retourna, s’assit bien droit et tapota le tableau de bord du bout des doigts. Il esquissa un maigre sourire et appuya sa main sur ses tempes. Son mal de crâne repartait de plus belle.

La lumière du jour qui filtrait par les mailles du gilet en tricot l’énervait. Il grommela et finit par tirer sur le vêtement, exaspéré. Il poussa un petit cri de douleur et se protégea rapidement les yeux de son bras droit. De l’autre, il tenta désespérément de raccrocher le gilet sur la vitre du van. Au bout de plusieurs essais infructueux, il le balança derrière lui. Saleté de laine. Des rires lointains atteignirent soudain ses oreilles. Les yeux à demi clos, il jeta un coup d’œil au-dehors et aperçut une gamine en robe rose gambader sous les regards de deux adultes assis.
Il restait ainsi à les observer quand une des deux silhouettes se leva. Aussitôt, il bondit de la banquette et ouvrit la portière en grand.
« Ah te voilà, toi. »
L’homme lui jeta un regard dédaigneux. Il ne lui répondit rien et partit s’asseoir à côté du panier en osier duquel il tira du pain et du saucisson.
« Philiiiiiippe ! »
La gamine courut vers lui et lui sauta dans les bras. Son déjeuner lui tomba des mains et il repoussa la fillette avec un soupir agacé.
« C’était si dur de venir manger à la même heure que les autres ? »
Il reprit ses tartines et croqua dedans à pleine dents.
« Oh ! Je te parle ! »
Il l’ignorait toujours. L’homme se leva en criant des propos qu’il n’écouta pas jusqu’à ce qu’il disparaisse entre les arbres. La gamine, effrayée, se mit à pleurer, rapidement consolée par sa mère, qui lança un regard lourd de reproches à l’adolescent en face d’elle, qui mangeait toujours en silence.

Il passa sa main sur son visage, comme pour essayer de balayer la douleur et la fatigue.
Las, il posa les mains sur le volant et le tourna légèrement de droite à gauche, avec tension.

L’homme restait debout devant sa fenêtre, la mine hésitante, et regardait le ciel gris avec inquiétude. Derrière lui, un jeune homme le regardait et semblait attendre quelque chose. Au fond de la pièce, une femme assistait passivement à la scène. Depuis de longues minutes déjà, ils étaient dans cette position ; un temps qui paraissait interminable pour le jeune homme.
— Alors ?
L’homme ne bougea pas. Pourtant, il se sentit obligé de répondre et lança un regard furtif à son fils.
— Je ne sais pas. L’orage menace...
— Mais non ! Bien sûr que non. Il n’est pas censé tomber avant le milieu de la nuit. On a encore beaucoup de temps devant nous !
Le père soupira. L’impatience de la jeunesse.
Le jeune homme le fixait toujours.
— Ça fait des semaines que tu recules ce jour. Dis-le si tu ne veux pas.
Il soupira de nouveau et regarda longuement les nuages noirs.
— Bon. Allons-y.
— Chéri, non...
Elle regardait son mari avec appréhension. Il lui sourit timidement pour la rassurer.
Le jeune homme arbora un large sourire satisfait et quitta la pièce avec empressement. Son père le suivit plus calmement. Il dévala les marches et sortit de la maison en courant presque. Il s’apprêtait à ouvrir la portière quand une montée d’adrénaline le prit. Il expira lentement pour se calmer et monta à bord du véhicule. Il posa délicatement ses mains sur le volant, qu’il allait manier pour la première fois. Son père arriva quelques instants plus tard. Quand il s’installa sur le siège passager à côté de son fils, il lança un dernier regard inquiet vers le ciel et fit un signe de la main au jeune homme pour l’encourager. Il tourna la clé et le moteur gronda sourdement.
Doucement, ils quittèrent la propriété sous les regards anxieux de la femme qui les observait depuis le seuil de la porte.
La route était longue, droite, sans virages.
Le ciel était gris, sombre, menaçant.
Le père était agité, et alternait ses coups d’œil entre les mains de son fils sur le volant et les nuages.
— Papa.
Silence.
— Papa ?
L’homme ne détourna pas les yeux du ciel. Résigné, le fils n’insista pas.
Ils roulèrent un long moment encore.
Soudain, un lourd grondement résonna, à en faire trembler le van. Le père sursauta et regarda son fils avec empressement.
— Fais demi-tour !
— Maintenant ? Mais on est au milieu de nulle part !
— Tourne ! On rentre.
Paniqué, le jeune homme serra le volant aussi fort qu’il le pouvait.
Quelques gouttes vinrent s’écraser sur le pare brise.
L’homme fixait la route, à la recherche du moindre espace pour faire demi-tour.
La pluie s’intensifia. Rapidement, des trombes d’eau tombèrent.
Le fils se crispa un peu plus. Tous deux cherchaient désespérément un bas-côté.
— Là ! Vas-y tourne !
Il obéit.
Il tourna le volant autant qu’il le put, d’un mouvement brusque et sec.
Le crissement des pneus se confondit avec le tonnerre.
Le temps semblait s’arrêter. Plus rien n’existait.
Il posa le regard sur son père une dernière fois.
Et vit ces yeux qu’il n’oublierait jamais, rempli de peur, d’inquiétude, d’incompréhension.
Et le regardait sans comprendre, avec remords, avec regrets.
Mais jamais il ne pourrait lui dire pardon.
Tout disparut.

Son regard resta figé un instant. Il passa une main sur son crâne, son mal de tête avait disparu. Étrangement calme, il regarda par la fenêtre et contempla le ciel clair et dégradé.
Des nervures de rose s’étiraient dans une pâleur jaune.
Il sourit.
L’aube se levait.

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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Joëlle Brethes · il y a
Sombre mais beau... +1
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Yaakry Magril · il y a
yannick pagnoux vous vole !! il utilise des sites d'entraide de votes !! rien à voir avec la qualité du texte dommage !
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M. Iraje · il y a
JE CONFIRME pour la finale.
Pour ma part, j'ai "il faisait nuit" en Très court. Si vous aimez....

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M. Iraje · il y a
J'ai bien aimé..., bien qu'un peu triste au réveil...
Et puis, j'ai appris "Analepse"....
Alors, j'ai voté.

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Jeff · il y a
Merci!
C'est un mot que l'on apprend au lycée en cours de français, une figure de style bien connue, en fait, qu'on a tous du entendre mais qu'on a aussi très vite oubliée. . . Rares sont les gens qui avaient compris le titre quand je leur ai demandé.

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M. Iraje · il y a
Si jamais tu repasses un jour par là, avant l'année prochaine, j'ai mis " Des habits superbes". ( Finale Hiver / Poèmes ).
Bonne continuation à toi.

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