Amour d'amis.

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"Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers, Picoté par les blés, fouler l'herbe menue : Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds. Je laisserai le vent baigner ma tête nue  [+]

Amour d’amis.

  Dans le salon, assis sur un canapé, Youssef avait fini de manger et regardait avec une sorte d'admiration étrange la famille de son meilleur ami, Daniel. La mère, le père, la petite sœur et l'adolescent étaient installés devant lui, à table, en train de terminer le diner. Ils s'aimaient. Ils étaient riches. Ils souriaient toujours et dégageaient une aura si positive qu'elle en avait l'air indestructible, à la différence des parents et des frères de Youssef. Leurs disputes étaient risibles et traitaient principalement des notes obtenues à l’école, de la couleur des murs et la déco dont les parents n’étaient jamais d’accord ou encore à qui, ils allaient confier leur chat pendant leur vacances.

 Youssef semblait avoir apprécié le repas. Il semblait aussi avoir apprécié l'ambiance du repas, autant que la famille de Daniel et autant que Daniel, lui-même. Il arborait un sourire figé, un grand sourire qui montrait un peu ses dents mais un sourire figé. Une idée semblait lui trottait dans la tête depuis un bon bout de temps. La petite sœur de Daniel, pas plus grande qu'un comptoir, demanda aux deux garçons :

- Quand vous reviendrez de la plage, dites, vous pourrez jouer avec moi ?

  Youssef resta silencieux et laissa son ami répondre.

- Bien sûr, Rita, sourit-il en lui caressant les cheveux.

  Youssef tressaillit. Il n'était pas aussi à l'aise qu'il voulait le laisser croire.

  Rita avait l’habitude de passer du temps avec les deux garçons, elle trouvait Youssef très drôle, incroyablement gentil et taquin. Il lui offrait souvent des dessins qu’il avait faits pour elle, des portraits, des personnages rigolos, des paysages, tout ce que Rita voulait, pour lui faire plaisir. Il l’a traité comme sa propre petite sœur.

  Il venait souvent les samedis, comme ce soir-là, dinait avec Daniel, s’amuser à la plage, puis revenir pour passer du temps avec Rita. Il préférait ce genre de soirées plutôt paisibles aux grosses soirées qu’organisaient ses camarades de lycée. De plus, c’était hors de question qu’il reste chez lui, son père travaillait toute la nuit, ses frères trainaient dehors et sa mère dormait chez ses tantes ; il ne voulait pas rester seul. Youssef avait trop peur.

- Ne rentrez pas trop tard, dit la mère de Daniel.

- Mais non. Ne t'inquiète pas, on reviendrait vers 22h, n'est-ce pas Youssef ?

   En entendant la mention de son prénom, il fut à nouveau sorti de ses pensées. Tout secoué, il observa longuement Daniel et sa mère avant de se souvenir de la question qui lui était posée. Le garçon répondit alors en hochant d'un coup la tête très rapidement, avec le même sourire que tout à l’heure. Après toutes ces minutes sans bouger, ce geste brusque lui valut une légère douleur au cou.

- Merci pour le repas, c'était très bon, ajouta poliment Youssef en direction de la mère de Daniel.

- Mais de rien, mon garçon. Je suis ravie que ça t'ai plu, répondit-elle, flattée.

   Il se leva, prit son sac, salua d'un signe de la main la famille de son meilleur ami et sortit sans ajouter une parole. Daniel se leva à son tour, proposa gentiment à son père de l'aider à remplir le lave-vaisselle, embrassa sa mère et sa petite sœur puis suivit Youssef dehors.

   Il pleuvait des cordes. Les nuages cachaient les étoiles comme on cache ses sentiments en ne laissant aucune chaleur ou lumière visible. Ils longèrent en silence le chemin en bois qui reliait la maison à la plage. Elle avait l'air déserte. La mer était noire et agitée ; les vagues semblaient vouloir prévenir les deux garçons de quelque chose sans trouver les mots justes et ce que c'était exactement. Elles allaient et revenaient de manière rapide et complétement aléatoire, comme prises d’anxiété.

- Qu'est-ce qu'il t'arrive ? T'es tout bizarre, pourquoi tu ne parles pas ? demanda Daniel en posant sa main sur le dos de son ami.

   Son sourire figé disparut. Il se retourna vers lui en feignant une mine grise.

- J'ai juste des petits soucis à la maison. Mais c'est pas important..., tu ne dois pas t'en soucier.

- Tu sais que si ce sont des problèmes d'argent, on peut vous aider et..., commença Daniel avant d'être coupé par son ami.

- C'est pas important, je te dis ! insista Youssef en s'agaçant.

   Il semblait cacher quelque chose..., comme la plupart du temps. Un événement important s’était probablement passé chez lui ou dans ses pensées. Au fond, il avait terriblement honte de sa famille ; son père était plombier et sa mère n'avait pas d'emploi. Avec ses deux petits frères, c'était compliqué financièrement de joindre les deux bouts à la fin du mois, ou même au milieu. Alors il n'était pas rare que Daniel accueille généreusement Youssef dormir chez lui pour lui permettre de cesser de penser à ses problèmes.

  Mais à chaque fois, il observait, crispé, le spectacle chaleureux de famille qu'il n'aura jamais.

   Issus de deux milieux sociaux opposés, Youssef fréquentait un lycée public, il avait dix-huit ans et Daniel était en seconde dans un établissement privé. Comment avaient-ils fait pour se rencontrer ? Depuis quand étaient-ils amis ? Très peu de personnes le savaient réellement. Mais la pire question était de se demander comment avaient-ils pu s'entendre correctement ? Ça, personne ne le savait. La réponse glissait entre les doigts de ceux qui la cherchaient.

   On disait de Daniel qu'il était aimé de tous, se débrouillait plutôt bien avec les filles, avait d’assez bons résultats scolaires, il était beau et très bon public, doux comme une plume, protecteur avec ceux qu'il aime, apprécier aider les personnes dans le besoin mais était la plupart du temps naïf, ce qui exaspérait souvent Youssef. Bien sûr, il avait d’autres défauts mais très peu, souvent, il n’osait pas dire ce qu’il pensait, de peur de blesser ; ce qui le rendait hypocrite. Il admirait terriblement toutes les personnes qui se montraient différentes des autres, chaque fleur noire dans un nuage blanc et monotone.

   Son meilleur ami avait une tout autre réputation. On disait de lui qu'il était impulsif, menteur, très irritable, manipulateur et avait l'esprit bien tordu la plupart du temps, pensait des stratagèmes malhonnêtes pour tromper les autres et ses professeurs. Mais malgré tout, il était doté d'un grand sens de l'humour (noir), qui lui valait quelquefois la sympathie de ses camarades, d’au moins ceux qui arrivaient à comprendre ses plaisanteries.

   Dans son lycée, certains faisaient courir la rumeur qu'il était gay, apparemment, on l'avait surpris dans les toilettes en train d'embrasser un autre garçon. Youssef avait toujours nié cette idée-là. Il vendait du cannabis pour pouvoir s'en acheter puis fumait, régulièrement, avec d’autres personnes de l’établissement. Il insistait souvent pour que Daniel en fume aussi, ce qu'il faisait la plupart du temps pour faire plaisir à Youssef.

   C'était la tâche noire dans un nuage blanc et monotone.

   "Il avait besoin, pour se sentir mieux, que quelqu'un d'autre soit dans la merde comme lui" disaient quelques-uns de ses camarades, les rares fois où il faisait l'objet d'une conversation. N'avaient-ils rien à se reprocher pour se permettre de porter un jugement aussi méprisant ? - Paradoxe - ; ils s'asseyaient alors sur la tête de la victime, continuaient mal sainement de lui creuser son fossé, pour qu’enfin ils puissent respirer.

   Cercle infernal de l'adolescent mal dans sa peau.

   Youssef venait souvent attendre Daniel devant son lycée pour aller discuter et trainer sur les rails abandonnés, à l'extrémité Est de la ville, pour bien être au calme. Parfois Daniel invitait son ami au café ou au billard. Ils parlaient de sujets légers, musique, filles, sport, parfois dessin ; la grande passion de Youssef, et ils riaient de tout et de rien en mangeant des cacahuètes avec du sirop de menthe. Une scène à imaginer tout à fait banale et ennuyeuse. Durant ces moments de répit, Youssef ne parlait presque jamais de ses soucis et c'était mieux ainsi ; le but était d'oublier qui il était.

   Les camarades de Daniel n'appréciaient pas du tout son meilleur ami. Ils le connaissaient bien, enfin, croyaient bien le connaître, puisqu'il y avait souvent des activités proposées pour réunir les deux lycées, afin de mélanger les deux classes sociales opposées ; c'était une idée proposée par la mairie de la ville. Une fois sur deux, ils faisaient des matchs de foot ou de handball ou alors c'étaient des débats organisés dans les classes, en posant des problématiques qui touchaient vraiment les lycéens de ville. Par exemple, la semaine dernière, ils avaient eu droit à « Comment est-ce que la politique agricole de la commune peut s'améliorer ? ». C'était sûrement grâce à cette initiative-là que le fossé idéologique qui les séparait allait se rétrécir.

   Il y avait aussi les réseaux sociaux où chacun espionnait l'autre dans son petit coin comme un rongeur. A l'affût de n'importe quelle erreur, n'importe quelle différence, n'importe quoi tant que ça ne les concernait pas. Guettant comme un prédateur féroce les tâches noires dans un nuage blanc et monotone.

   Selon eux, c'était une mauvaise influence, ils prévenaient sans cesse Daniel du comportement de Youssef, en lui racontant toutes les informations qu'ils récoltaient à son sujet, comme le fait qu'il fréquentait souvent d'anciens mercenaires de son quartier et dealeait avec eux. Peut-être qu'ils mentaient ? Peut-être que c'était la vérité ? Mais lorsque Daniel en parla une première fois à son ami, Youssef se mit dans une colère noire, cria à l'indignation et dit que c'étaient des rumeurs si fausses qu'elles en devenaient risibles.

- Tu les crois eux et pas moi, hein ? Tu ne me fais pas confiance, c'est ça ? Dis-moi, comment veux-tu que notre relation fonctionne si tu n'y mets pas du tien ? hurlait Youssef en agitant ses mains dans tous les sens.

- Je le savais, tu les préfères à moi. Mais qui est toujours là quand tu as besoin de te confier, hein ? Qui est toujours là pour t'aider, hein ? C'est sûrement pas eux, non, sûrement pas eux. Ils ne savent qu'inventer des rumeurs inadmissibles sur moi ! continua-t-il en prenant une voix indignée.

   Daniel le crut sur paroles. Il changea rapidement de sujet après s'être longuement excusé. Il ne voulait pas que son ami se remette dans un état pareil, alors plus jamais, ce sujet ne fut rediscuté. De toute façon qui pouvait-il bien croire ? son meilleur ami qu'il aimait ou de simples amis qui étaient probablement jaloux de la relation qu’il entretenait avec Youssef ?

  Il n'y avait aucune raison lorsqu'il s'agissait d'amitié, ou alors ça en devenait la raison elle-même.

   Daniel avait pris l'habitude de leur répondre que ce n'étaient que des mensonges, qu'ils ne le connaissaient pas assez et qu'on ne pouvait pas juger quelqu'un seulement grâce à sa réputation.

   Pourtant à première vue, Youssef n'avait pas du tout l'air menaçant, c'était un grand maigrichon très pâle, aux cheveux très raides et yeux très noirs, souvent un peu rougis, par quoi ? par ses pleurs ? par la fumée ? Tout scénario noir pouvait être réponse à la question. Contrairement à Daniel, il n'était pas du tout costaud et on serait amenés à penser que même s'il y mettait toutes ses forces, il ne pourrait pas soulever un haltère de trente kilos. Lors des cours de sport, ses camarades de lycée le charriaient beaucoup à ce sujet. Il en était complexé.

   Comment deux êtres aussi différents avaient-ils pu devenir des amis aussi proches ? Leur amitié, tout comme plein d'autres, était compliquée à expliquer et à analyser. Comme pour les plus grands piliers de la vie ; l'amour, la poésie, la peinture, l'amitié n'avait pour seul sens que celui de ne pas en avoir, tenter de lui en donner était voué à l'échec.

   L'entourage de Daniel - à part sa famille - ne comprenait pas et ne pouvait pas comprendre cette relation, selon lui. Quant à celle de Youssef, elle faisait de son mieux pour s’intéresser à l’adolescent mais chacun était trop occupé à essayer de sortir sa tête et son âme de la boue de la frustration, chacun avait le nez trop fourré dans ses soucis, doutes, vices et haine envers tous, surtout soi-même. Durant les premières années d’immigration, la mère de Youssef avait tout fait pour maintenir l’ordre dans la maison et l’amour qui devait lier les membres de la famille. Mais elle a très vite été rejetée par son fils ainé, il lui en voulait terriblement d’avoir quitté le Maroc. Il s’était complètement renfermé, comme une huitre, mais sans perle à l’intérieur, que des cris.

   Maintenant, à part Daniel et sa famille, il n'avait pas grand monde chez qui se réfugier et être écouté. A part Daniel et sa famille, pas grand monde l'aimait. A part personne, personne ne le comprenait, pas même lui. Peu importe, Daniel était là.

   Mais parfois n'y avait-il pas un certain malaise qui faisait obstacle entre eux ?

   Certes, ça arrivait souvent à Youssef d'être jaloux de son ami, mais il ne lui en faisait jamais part, beaucoup trop digne et fière. Il ruminait beaucoup dans ses pensées, c'était un grand solitaire entouré. On ne savait jamais exactement à quoi il pensait. Il mentait beaucoup et son ami devait s'efforcer quelquefois à croire ses histoires invraisemblables, comme la fois où Youssef lui avait annoncé que son père lui offrirait une belle voiture après l'obtention de son permis.

   On ne pouvait qu'avoir envie de l'aider.

   A l'inverse, Daniel lui disait tout jusqu'à lui confier ses secrets les plus intimes. C'était comme un temple dont les deux piliers étaient trop éloignés et pas à la même taille, et qui contre l'attente de tous, restait debout malgré les tempêtes.

- Ne va pas penser que je suis un pauvre type, j'ai tout pour être heureux, ok ? J'ai pas besoin de ton fric ! continua Youssef en donnant plusieurs coups de pied dans le sable.

- D'accord, d'accord, pas besoin de t'énerver, dit Daniel en se sentant coupable. Je voulais juste que tu te sentes mieux.

   Youssef bouillonnait de l'intérieur, il n'était pas comme d'habitude. Le teint de son visage se plaçait entre le gris et le rouge. C'était un gris en colère. Il était irrité. Quelque chose qui lui était important tournait à mille à l'heure dans sa tête. Il fusilla Daniel du regard et pressa le pas.

- Allons dans la grotte, j'ai envie de fumer et il pleut, grogna-t-il.

  Une fois à l'abri, Youssef sortit de son sac une lampe torche, un paquet de cigarette, une grande bouteille de vodka, puis le posa par terre et s'assit dessus. Daniel s'installa silencieusement près de lui, prit la lampe et illumina la grotte sombre. Malgré la température basse, ils retirèrent leur gros bonnet en laine ; il faisait humide. Au dehors, le vent rieur jouait à chat perché avec le sable, une petite tornade se créait.

- Pardonne-moi, je n'aurais pas dû te crier dessus comme ça, murmura Youssef après plusieurs longues minutes de silence. Merci d'avoir proposé ton aide.

   Son ami sentit qu'il n'avait pas fini de parler ; il le laissa terminer.

- Parfois, je me demande juste pourquoi je vis encore. Dis-moi, qui se soucie vraiment de moi, hein ? Ma mère, ma pauvre mère qui... Pourquoi je n’accepte pas de lui parler ? pourquoi je suis comme ça, hein ? Si seulement, j'étais comme toi, je t'envie tellement, Daniel, si seulement..., continua le garçon avant d'éclater en sanglots.

   Il se prit la tête dans ses mains et laissa les larmes couler, pareilles aux aveux douloureux qu'il avait faits. Devant le vacarme de ce silence, Daniel ne sût quoi dire. Il se sentit terriblement mal pour Youssef ; les bras de l'empathie berçaient son cœur depuis sa naissance. Le malaise était profond dans la grotte. C'est alors qu'il commença à ressentir un mal de tête horrible, en regardant son ami dans un tel état, son estomac se noua.

- Ne dis pas des choses pareilles, il y a tes parents qui t'aiment, il y a..., commença Daniel en lui tapotant le dos avec sa main.

- Arrête de mentir ! Tu ne sais rien sur eux ! Si je meurs, tout le monde sera bien content, je le sais. Surtout toi, surtout toi, tu ne m'auras plus sur le dos, cria Youssef dans un mélange de haine et de désespoir.

   Daniel connaissait assez son ami pour savoir que ça ne servirait à rien de vouloir lui faire changer d'avis ; il fallait attendre que la tempête passe. Un coup de tonnerre le fit tressaillir. Il prit la bouteille d'alcool de la main de Youssef, l'ouvrit, bu une gorgée puis grimaça.

- Il fait froid, ici, il vaudrait mieux rentrer, fit remarquer Daniel en faisant mine de se lever.

   Youssef leva la tête d'un coup, lui attrapa si brusquement le poignet que le jeune garçon gémit de douleur, et plongea son regard dur dans le sien.

- Tu ne partiras nul part, j'ai besoin de toi, reste, intima Youssef en serrant les dents.

   Ce geste et ces paroles avaient brusqué Daniel, il se rassit et reprit la bouteille. Il sentit que ce petit manège allait encore durer des heures. Youssef observa longuement tous les recoins de la grotte, il sortit son briquet de sa poche de veste, alluma une sorte de cigarette déjà roulée, fuma trois taffes et la donna à son ami. Il fut déstabilisé mais l'accepta.

- Je suis sûr qu'il n'y a pas que du tabac, avoue, t'as mis autre chose.

- Tu m'as déjà vu qu'avec du tabac ? répondit Youssef avant d'exploser de rire.

   Ses changements d'humeur étaient particulièrement violents, inattendus et très fréquents. Il ne pleurait plus, à la grande stupéfaction de son ami. Daniel sourit en le regardant et commença à fumer en silence. Youssef lui tendit la bouteille qu'il avait posée par terre, alors il but aussi.

- Dis, tu veux venir avec nous en Angleterre, ces vacances ? proposa Daniel.

- Non, répondit sèchement Youssef.

- Alleeez, on va bien s'amuser.

- Non, je te dis. On a déjà prévu d'aller en Corse, trancha-t-il.

- Youssef, arrête de mentir, je te crois pas.

- Je mens pas ! s'agaça son ami.

- T'es sûr ?

- Oui !

  Un silence s'installa. Daniel fixa son ami puis explosa de rire.

- Arrête, tu mens.

- Mais puisque je te dis que non ! Je ne mens pas putain ! Ça te fait plaisir de me rabaisser comme c'que font les autres, hein ? cria Youssef en s’irritant à nouveau.

- T'énerve pas, d'accord, c'est bon. Je te crois.

  Daniel ne le croyait pas. Il fit alors semblant comme toutes les autres fois.

  Le vent s'était arrêté de souffler pendant un moment comme s'il essayait d'écouter la discussion. Le garçon fuma puis reprit la parole après plusieurs instants de silence.

- Tu sais, j'ai commencé à sortir avec Inès et... et..., je crois bien que je l'aime, annonça-t-il complétement dans les vapes.

- Quoi ?! Depuis quand ? Pourquoi tu sors avec elle ?! demanda Youssef complètement furieux.

- Bah... depuis quelques jours... environ. Tiens, jette-moi cette cigarette dans la mer, mes parents... ne doivent pas la retrouver...

- Mais je t'avais dit que je l'aimais ! Je suis fou d'elle ! Putain, qu'est-ce que tu avais pas compris dans ça ?! hurla-t-il en se redressant. T'es trop égoïste, t’es qu’un pourri gâté !

  Daniel l'observa du coin de l'œil et ricana.

- Tu disais pas ça quand je t'avais passé mon scooter pour ton anniversaire.

- Ca n'a rien à voir ! Moi, je t'aurais jamais fait un coup pareil. Putain mais tu mérites pas tout ce que tu as. Fait chier ! Fait chier ! Tu m'as trahi et ça... et ça..., je ne te le pardonnerai jamais, continua de cracher Youssef en se redressant.

   Daniel ne semblait plus être conscient de ce qu'il disait. Ivre. Il but encore jusqu'aux trois quarts de la bouteille tout en fixant son ami. Il écrasa sa cigarette contre la paroi de roche et sourit méchamment. Youssef tremblait de rage, ses deux mains étaient placées séparément de chaque côté de la tête de Daniel. Le garçon debout semblait être au bord des nerfs. Il tapait rageusement du pied, sa respiration était haletante, irrégulière et très forte comme un lion furieux devant sa proie.

- Ça va, calme-toi, t'façon, on le sait bien tous les deux, jamais elle n'aurait voulu sortir avec toi, tu entends ça ? JA-MAIS, marmonna Daniel d'un air provocateur.

  Il fut pris d'un irrésistible fou rire en apercevant le visage colérique de son ami.

- Si tu voyais la tête que t'as, pouffa de rire Daniel. T'as vraiment l'air d'un con.

- Tais-toi ! cria Youssef, au comble de l’irritation.

- Avec ton corps de petite fillette, tu réussiras même pas à choper la plus moche de toutes, ricana Daniel en posant son index sur le nez de son ami.

   Soudain, Youssef gifla si fort Daniel que sa tête vacilla. Malgré la douleur, le garçon, hilare, continua de rire de plus belle en répétant à plusieurs reprises comme une chanson ; "T'es vraiment con, elle ne t’aimera jamais ".

- Je t'ai demandé de te taire ! hurla Youssef, tout rouge, avant de lui tourner le dos pour sortir de son sac quelque chose.

- Eh ! tu vas aller en Corse avec quoi ? avec le salaire de ta mère ? Ah ouais, merde, elle travaille pas, continua de se moquer Daniel complètement ivre.

   Il lui cracha sur le dos et pouffa une nouvelle fois de rire. Youssef, indigné, enragé, se retourna et se rua sur lui en le tenant par le col. La rage et la colère l'aveuglaient, il ne contrôlait plus aucun de ses gestes. Seule comptait pour lui, l'impardonnable trahison et les railleries de son ami.

- Arrête de parler de ce que tu sais pas ! Tu n'as jamais vécu comme j'ai vécu, jamais tu pourras me comprendre ! jamais ! Et je te laisserai pas dire des choses pareilles ! hurla ou sanglota ou les deux, Youssef.

   Brusquement, il lui arracha la bouteille presque vide de vodka et la frappa de toutes ses forces sur sa tête. Des débris de verre tranchants transpercèrent le visage et les vêtements de Daniel. Une sorte de démence semi-consciente avait pris possession de son esprit. Il lui asséna plusieurs coups de poings au visage puis au ventre et aux côtes. Daniel s'arrêta de rire et de parler. Il gémissait de douleur. Il suppliait de douleur. Il pleurait de douleur du rouge. La paroi fut éclaboussée par des gouttes de sang trop âcre pour le nez de la grotte. Cette bagarre avait l'air de ne jamais prendre fin.

  - Mec ! arrête, arrête, pardon, pardon, je rigolais, arrête, supplia Daniel en un gémissement à peine audible.

  Youssef ne pouvait plus songer à stopper, la rage avait chassé violemment toute sa raison. Ça lui faisait trop de bien pour qu'il s'arrête. Un coup de pied suffit à briser le nez du pauvre adolescent par terre. Du sang dégoulinait des phalanges de Youssef ; un mélange de sang des deux garçons. Daniel hurlait et se tortillait de douleur, ne pouvant pas se défendre.

   La souffrance était telle qu'il vomissait et crachait du sang en importantes quantités. Il ne fut pas longtemps pour que le sol se transforme en petite mare vermeille. Des coups de tonnerre détonnaient en rythme avec cette scène de terreur, les nuages pleuraient avec le vent déchainé comme mouchoir.

   Youssef voyait rouge, ses yeux sortaient de leurs orbites, tout tremblant de colère. Un sourire dément tachait son visage furieux. Il avait commencé, il allait terminer. Youssef attrapa d'un geste brusque la chose qu'il avait sortie de son sac et la montra à Daniel.

- Regarde bien cette lame, tu l'auras dans le cœur !

   Sa haine était semblable à l’amour qui lui portait ; gigantesque à en faire peur. Il enfonça d'un seul coup son poignard dans la poitrine de celui qui l'avait tant aidé, tant aimé et soutenu. Une vengeance tragique. Il se déchainait comme s'il exprimait maintenant tout ce qu'il avait tu. C'était l'éclosion sanglante de son cœur. Pour extérioriser toute sa terrible jalousie, ses regrets insoutenables, sa malchance obsédante, son dégout profond de lui-même, il planta son couteau aléatoirement comme on plante son venin, une dizaine de fois dans le corps du garçon qui ne gémissait plus.

  Il se sentait meilleur, atrocement puissant, lui, Youssef, celui qu'on avait toujours sous-estimé et méprisé, venait de tuer Daniel, celui qu'on avait toujours admiré et aimé. Un vent de jalousie maladive sifflait dans ses narines. Youssef regarda pendant plusieurs secondes la dépouille, morte, qui, à peine quelques minutes auparavant riait à pleine dents.

   Soudain, comme une veuve, il commença à sangloter des larmes qui hurlaient. Le visage qu'il avait, autrefois, adoré regarder, ce visage d’ange, était maintenant déformé de partout. Jamais Youssef n'aurait cru que les sons d'un poignard qui s'enfonçait brusqueraient autant son cœur. Et seulement à cet instant-là, avec les ongles plantés dans sa tête, terrifié à en mourir, il commença à porter sur ses épaules, son dos, son cœur, ses yeux, sa bouche, la lourdeur immense d'une mort consciente. Qu'avait-il fait ? Qu'avait-il fait ? Comment est-ce que sa jalousie avait-elle atteint un tel degré de véhémence ?

   Dans sa traversée de la vie, évanoui sur son bateau noir, avec la haine comme boussole, il avait planté son drapeau dans l'île du tourment éternel sans retour possible. L’avait-il prémédité ? Ses cheveux étaient trempés de sueur et de sang. Le cœur pleurant, le corps tremblant, les yeux clos, la bouche sèche, il s'allongea dans la mare rouge, près de son ami sans vie, recouvrit ses épaules de ses bras, lui caressa les cheveux trempés de sang, et lui chuchota à l'oreille, en un frisson apeuré :

- Je t'ai menti. Ce n'est pas Inès que j'aime..., c'est toi.




 

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