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Dans le salon, assis sur un canapé, Youssef avait fini de manger et regardait avec une sorte d'admiration étrange la famille de son meilleur ami, Amine. La mère, le père, la petite sœur et l'adolescent étaient installés devant lui, à table, en train de terminer le diner. Ils s'aimaient. Ils étaient riches. Ils souriaient toujours et dégageaient une aura si positive qu'elle en avait l'air indestructible, à la différence des parents et des frères du jeune garçon. Youssef semblait avoir apprécié le repas. Il semblait aussi avoir apprécié l'ambiance du repas, autant que la famille d'Amine et autant qu'Amine, lui-même. Il arborait un sourire figé, un grand sourire qui montrait un peu ses dents mais un sourire figé. La petite sœur d'Amine, pas plus grande qu'un comptoir, demanda aux deux adolescents :

- Quand vous reviendrez de la plage, dites, vous pourrez jouer avec moi ?

Youssef resta silencieux et laissa son ami répondre.

- Bien sûr, Rita, sourit-il en lui caressant les cheveux.

Youssef tressaillit. Il n'était pas aussi à l'aise qu'il voulait le laisser croire.

- Ne rentrez pas trop tard. Même si la plage est privée, ça peut être dangereux, dit la mère d'Amine, inquiète.

- Mais non. Ne t'inquiète pas, maman, on reviendrait vers 22h, n'est-ce pas Youssef ?

Le garçon répondit en hochant d'un coup la tête très rapidement. Après toutes ces minutes sans bouger, ce geste brusque lui valut une légère douleur au cou.

- Merci pour le repas, c'était très bon, dit poliment Youssef avec le même sourire figé.

- Mais de rien, mon garçon. Je suis ravie que ça t'ai plu, répondit-elle, flattée.

Il se leva, prit son sac, salua d'un signe de la main la famille de son meilleur ami et sortit sans ajouter une parole. Amine se leva à son tour, proposa gentiment à son père de l'aider à remplir le lave-vaisselle, embrassa sa mère et sa petite sœur puis suivit Youssef dehors.

Il pleuvait des cordes. Les nuages cachaient les étoiles comme on cache ses sentiments en ne laissant aucune chaleur ou lumière visible. Ils longèrent en silence le chemin en bois qui reliait la maison à la plage. Elle avait l'air déserte. La mer était noire et agitée ; les vagues semblaient vouloir prévenir les deux garçons de quelque chose sans trouver les mots justes et ce que c'était exactement.

- Qu'est-ce qu'il t'arrive ? T'es tout bizarre, pourquoi tu ne parles pas ? demanda Amine en posant sa main sur le dos de son ami.

Son sourire figé disparut. Il se retourna vers lui avec la mine grise.

- J'ai juste des petits soucis à la maison. Mais c'est pas important..., tu ne dois pas t'en soucier.

- Tu sais que si ce sont des problèmes d'argent, on peut vous aider et..., commença Amine avant d'être coupé par son ami.

- C'est pas important, je te dis ! insista Youssef en s'agaçant.

Il semblait cacher quelque chose..., comme la plupart du temps. Au fond de lui, il avait terriblement honte de sa famille et de sa misérable existence ; son père était plombier et sa mère n'avait pas d'emploi. Avec ses deux petits frères, c'était compliqué financièrement de joindre les deux bouts à la fin du mois, ou même au milieu. Alors il n'était pas rare qu'Amine accueille généreusement Youssef dormir chez lui pour lui permettre de cesser de penser à ses problèmes. A chaque fois, il observait, crispé, le spectacle chaleureux de famille qu'il n'aura jamais.

Issus de deux milieux sociaux opposés, Youssef fréquentait un lycée public, il avait dix-sept ans et Amine était en seconde dans un établissement privé. Comment avaient-ils fait pour se rencontrer ? Depuis quand étaient-ils amis ? Très peu de personnes le savaient réellement. Mais la pire question serait de se demander comment avaient-ils pu s'entendre correctement ? Ça, personne ne le savait. La réponse glissait entre les doigts de ceux qui la cherchaient.

On disait d'Amine qu'il était aimé de tous, surtout par les filles, avait toujours d'excellents résultats scolaires, il était beau et grand rieur, doux comme une plume, protecteur avec ceux qu'il aime, aidait instinctivement les personnes dans le besoin et était parfois naïf, ce qui exaspérait souvent Youssef. Il admirait terriblement toutes les personnes qui se montraient différentes des autres, chaque fleur noire dans un nuage blanc et monotone.

Son meilleur ami avait une tout autre réputation. On disait de lui qu'il était impulsif, menteur, manipulateur et avait l'esprit bien tordu la plupart du temps, pensait des stratagèmes malhonnêtes pour tromper les autres et ses professeurs. Pourtant, comme la plupart des personnes souffrantes, il était doté d'un grand sens de l'humour. Noir.

Dans son lycée, certains faisaient courir la rumeur qu'il était gay, apparemment, on l'avait surpris dans les toilettes en train d'embrasser un autre garçon. L'adolescent avait toujours nié cette idée-là. Il dealait du cannabis pour pouvoir s'en acheter puis fumait. Régulièrement. Il insistait souvent pour qu'Amine en fume aussi, ce qu'il faisait la plupart du temps pour faire plaisir à Youssef.

C'était la tâche noire dans un nuage blanc et monotone.

"Il avait besoin, pour se sentir mieux, que quelqu'un d'autre soit dans la merde comme lui" disaient ses camarades les rares fois où il faisait l'objet d'une conversation. En étant objectif, on se demanderait ; qui étaient-ils pour juger Youssef ? A la moindre occasion, ils rabaissaient leurs "amis" pour se sentir supérieurs et puissants. N'avaient-ils rien à se reprocher pour se permettre de porter un jugement aussi méprisant ? - Paradoxe - ; ils s'asseyaient alors sur la tête de la victime, continuaient mal sainement de lui creuser son fossé, pour enfin qu'ils puissent respirer.

Cercle infernal de l'adolescent mal dans sa peau.

Youssef venait souvent attendre Amine devant son lycée pour aller discuter et trainer sur les rails abandonnés, à l'extrémité Est de la ville. Parfois Amine invitait son ami au café ou au billard. Ils parlaient de sujets légers, musique, filles, sport, parfois dessin ; la grande passion de Youssef, et ils riaient de tout et de rien en mangeant des cacahuètes avec du sirop de menthe. Une scène à imaginer tout à fait banale et ennuyeuse. Durant ces moments de répit, Youssef ne parlait presque jamais de ses soucis et c'était mieux ainsi ; le but était d'oublier qui il était.

Les camarades d'Amine n'appréciaient pas du tout son meilleur ami. Ils le connaissaient bien, puisqu'il y avait souvent des activités proposées pour réunir les deux lycées, afin de mélanger les deux classes sociales opposées ; c'était une idée proposée par la mairie de la ville. Une fois sur deux, ils faisaient des matchs de foot ou de handball ou alors c'étaient des débats organisés dans les classes, en posant des problématiques qui touchaient vraiment les lycéens de ville. Par exemple, la semaine dernière, ils avaient eu droit à « Comment est-ce que la politique agricole commune peut s'améliorer ? ». C'était sûrement grâce à cette initiative-là que le fossé idéologique qui les séparait allait se rétrécir.

Il y avait aussi les réseaux sociaux où chacun espionnait l'autre dans son petit coin comme un rongeur. A l'affût de n'importe quelle erreur, n'importe quelle différence, n'importe quoi tant que ça ne les concernait pas. Guettant comme un prédateur féroce les tâches noires dans un nuage blanc et monotone.

Selon eux, c'était une mauvaise influence, ils prévenaient sans cesse Amine du comportement de Youssef, en lui racontant toutes les informations qu'ils récoltaient à son sujet, comme le fait qu'il fréquentait souvent d'anciens mercenaires pas encore repentis et dealeait avec eux. Peut-être qu'ils mentaient ? Peut-être que c'était la vérité ? Mais lorsqu'Amine en parla une première fois à son ami, Youssef se mit dans une colère noire, cria à l'indignation et dit que c'étaient des rumeurs si fausses qu'elles en devenaient risibles.

- Tu les crois eux et pas moi, hein ? Tu ne me fais pas confiance, c'est ça ? Dis-moi, comment veux-tu que notre relation fonctionne si tu n'y mets pas du tien ? hurlait Youssef en agitant ses mains dans tous les sens.

- Je le savais, tu les préfères à moi. Mais qui est toujours là quand tu as besoin de te confier, hein ? Qui est toujours là pour t'aider, hein ? C'est sûrement pas eux, non, sûrement pas eux. Ils ne savent qu'inventer des rumeurs inadmissibles sur moi ! continua-t-il en prenant une voix indignée.

Amine le crut sur paroles. Il changea rapidement de sujet après s'être longuement excusé. Il ne voulait pas que son ami se remette dans un état pareil, alors plus jamais, ce sujet ne fut rediscuté. De toute façon qui pouvait-il bien croire ? son meilleur ami qu'il aimait ou de simples amis qui cherchaient son bien ? Il n'y avait aucune raison lorsqu'il s'agissait d'amitié, ou alors ça en devenait la raison elle-même.

Alors le jeune adolescent avait pris l'habitude de leur répondre que ce n'étaient que des mensonges, qu'ils ne le connaissaient pas assez et qu'on ne pouvait pas juger quelqu'un seulement grâce à sa réputation.

Pourtant à première vue, Youssef n'avait pas du tout l'air menaçant, c'était un grand maigrichon très pâle, aux cheveux très raides et yeux très noirs, souvent un peu rougis. Contrairement à Amine, il n'était pas du tout costaud et on serait amenés à penser que même s'il y mettait toutes ses forces, il ne pourrait pas soulever un haltère de trente kilos. Lors des cours de sport, ses camarades de lycée le charriaient beaucoup à ce sujet. Il en était complexé.

Comment deux êtres aussi différents avaient-ils pu devenir des amis aussi proches ? Leur amitié, tout comme plein d'autres, était compliquée à expliquer et à analyser. Comme pour les plus grands piliers de la vie ; l'amour, la poésie, la peinture, l'amitié n'avait pour seul sens que celui de ne pas en avoir, tenter de lui en donner était voué à l'échec.

L'entourage d'Amine - à part sa famille - ne comprenait pas et ne pouvait pas comprendre cette relation, selon lui. Quant à celle de Youssef, elle ne savait presque rien de leur fils, à peine deux ou trois informations sur lui comme quoi c'était un garçon et qu'il avait entre cinq et trente ans, chacun était trop occupé à essayer de sortir sa tête et son âme de la boue de la frustration, chacun avait le nez trop fourré dans ses soucis, doutes, vices et haine envers tous, surtout soi-même.

A part Amine et sa famille, il n'avait pas grand monde chez qui se réfugier et être écouté. A part Amine et sa famille, pas grand monde l'aimait. A part personne, personne ne le comprenait, pas même lui. Alors ça importait peu.

Mais parfois n'y avait-il pas un certain malaise qui faisait obstacle entre eux ?

Certes, ça arrivait souvent à Youssef d'être jaloux de son ami, mais il ne lui en faisait jamais part, beaucoup trop digne. Il ruminait beaucoup dans ses pensées, c'était un grand solitaire entouré. On ne savait jamais exactement à quoi il pensait. Il mentait beaucoup et son ami devait s'efforcer quelquefois à croire ses histoires invraisemblables, comme la fois où Youssef lui avait annoncé que son père lui offrirait une belle voiture après l'obtention de son permis.

On ne pouvait qu'avoir envie de l'aider.

A l'inverse, Amine lui disait tout jusqu'à lui confier ses secrets les plus intimes. C'était comme un temple dont les deux piliers étaient trop éloignés et pas à la même taille, et qui contre l'attente de tous, restait debout malgré les tempêtes.

- Ne va pas penser que je suis un pauvre type, j'ai tout pour être heureux, ok ? J'ai pas besoin de ton fric ! continua Youssef en donnant plusieurs coups de pied dans le sable.

- D'accord, d'accord, pas besoin de t'énerver, dit Amine en se sentant coupable. Je voulais juste que tu te sentes mieux.

Youssef bouillonnait de l'intérieur, il n'était pas comme d'habitude. Le teint de son visage se plaçait entre le gris et le rouge. C'était un gris en colère. Quelque chose tournait à mille à l'heure dans sa tête. Il fusilla Amine du regard, pressa le pas et grogna.

- Allons dans la grotte, j'ai envie de fumer et il pleut.

Une fois à l'abri, Youssef sortit de son sac une lampe torche, un paquet de cigarette, une grande bouteille de vodka, puis le posa par terre et s'assit dessus. Amine s'installa silencieusement près de lui, prit la lampe et illumina la grotte sombre. Malgré la température basse, ils retirèrent leur gros bonnet en laine ; il faisait humide. Au dehors, le vent rieur jouait à chat perché avec le sable, une petite tornade se créait.

- Pardonne-moi, je n'aurais pas dû te crier dessus comme ça, murmura Youssef après plusieurs longues minutes de silence. Merci d'avoir proposé ton aide.

Son ami sentit qu'il n'avait pas fini de parler ; il le laissa terminer.

- Parfois, je me demande juste pourquoi je vis encore. Dis-moi, qui se soucie vraiment de moi, hein ? Si seulement, j'étais comme toi, si seulement j'avais ta famille, je t'envie tellement, mon vieux, si seulement..., continua le garçon avant d'éclater en sanglots.

Il se prit la tête dans ses mains et laissa les larmes couler, pareilles aux terribles aveux qu'il avait faits. Devant le vacarme de ce silence, Amine ne sût quoi dire. Il se sentit terriblement mal pour Youssef, les bras de l'empathie berçaient son cœur depuis sa naissance. C'est alors qu'il commença à ressentir un mal de tête horrible. En regardant son ami dans un tel état, son estomac se noua.

- Ne dis pas des choses pareilles, il y a tes parents qui t'aiment, il y a..., commença Amine en lui tapotant le dos avec sa main.

- Arrête de mentir ! Tu ne sais rien sur eux ! Si je meurs, tout le monde sera bien content, je le sais. Surtout toi, surtout toi, tu ne m'auras plus sur le dos, cria Youssef dans un mélange de haine et de tristesse.

Amine connaissait assez son ami pour savoir que ça ne servirait à rien de vouloir lui faire changer d'avis ; il fallait attendre que la tempête passe. Un coup de tonnerre le fit tressaillir. Il prit la bouteille d'alcool de la main de Youssef, l'ouvrit, bu une gorgée puis grimaça.

- Il fait froid, ici, il vaudrait mieux rentrer, fit remarquer Amine en faisant mine de se lever.

Youssef leva la tête d'un coup, lui attrapa si brusquement le poignet que le jeune garçon gémit de douleur, et plongea son regard dur dans le sien.

- Tu ne partiras nul part, j'ai besoin de toi, reste, intima Youssef en serrant les dents.

Ce geste et ces paroles avaient brusqué Amine, il se rassit et reprit la bouteille. Il sentit que ce petit manège allait durer des heures. Youssef était rouge, il sortit son briquet de sa poche de veste, alluma une sorte de cigarette déjà roulée, fuma trois taffe et la donna à son ami. Il fut déstabilisé mais l'accepta.

- Je suis sûr qu'il n'y a pas que du tabac, avoue, t'as mis autre chose.

- Tu m'as déjà vu qu'avec du tabac ? répondit Youssef avant d'exploser de rire.

Ses changements d'humeur étaient particulièrement violents, inattendus et très fréquents. Amine sourit en le regardant et commença à fumer en silence. Youssef lui tendit la bouteille qu'il avait posée par terre, alors il but aussi quelques gorgées.

- Dis, tu veux venir avec nous en Angleterre, ces vacances ? proposa Amine.

- Non, répondit sèchement Youssef.

- Alleeez, on va bien s'amuser.

- Non, je te dis. On a déjà prévu d'aller en Corse, trancha-t-il.

- Youssef, arrête de mentir, je te crois pas.

- Je mens pas ! s'agaça son ami.

- T'es sûr ?

- Oui !

Un silence s'installa. Amine fixa son ami puis explosa de rire.

- Arrête, tu mens.

- Mais puisque je te dis que non ! Je ne mens pas putain ! Ça te fait plaisir de me rabaisser comme c'que font les autres, hein ? cria Youssef en s'agitant.

- T'énerve pas, d'accord, c'est bon. Je te crois.

Amine ne le croyait pas. Il fit alors semblant comme toutes les autres fois. Le vent s'était arrêté de souffler pendant un moment comme s'il essayait d'écouter la discussion. Le garçon fuma puis reprit la parole après plusieurs instants de silence.

- Tu sais, j'ai commencé à sortir avec Inès et... et..., je crois bien que je l'aime, annonça-t-il complétement dans les vapes.

- Quoi ?! Depuis quand ?! Pourquoi tu sors avec elle ?! demanda Youssef complètement furieux.

- Bah... depuis quelques jours... environ. Tiens, jette-moi cette cigarette dans la mer, mes parents... ne doivent pas la retrouver...

- Mais je t'avais dit que je l'aimais ! Je suis fou d'elle ! Putain, qu'est-ce que tu avais pas compris dans ça ?! hurla-t-il en se redressant. T'es trop égoïste, pourri gâté !

Amine l'observa du coin de l'œil et ricana.

- Tu disais pas ça quand je t'avais passé mon scooter gratuitement.

- Ca n'a rien à voir ! Moi, je t'aurais jamais fait un coup pareil. Tu mérites pas tout ce que tu as. Fait chier ! Fait chier ! Tu m'as trahi et ça... et ça..., je ne te le pardonnerai jamais, continua de cracher Youssef en se redressant.

Amine ne semblait plus être conscient de ce qu'il disait. Ivre. Il but encore jusqu'aux trois quarts de la bouteille tout en fixant son ami. Il écrasa sa cigarette contre la paroi de roche et sourit méchamment. Youssef tremblait de rage, ses deux mains étaient placées séparément de chaque côté de la tête d'Amine. Le garçon debout semblait être au bord des nerfs. Il tapait rageusement du pied, sa respiration était haletante, irrégulière et très forte comme un lion furieux devant sa proie.

- Ça va, calme-toi, t'façon, on le sait bien tous les deux, jamais elle n'aurait voulu sortir avec toi, tu entends ça ? JA-MAIS, marmonna Amine d'un air provocateur.

Il fut pris d'un irrésistible fou rire en apercevant le visage colérique de son ami.

- Si tu voyais la tête que t'as, pouffa de rire Amine. T'as vraiment l'air d'un con.

- Tais-toi ! S'il y a bien un con ici, c'est toi !

- Avec ton corps de petite fillette, tu réussiras même pas à choper la plus moche de toutes, ricana Amine en posant son index sur le nez de son ami.

Soudain, Youssef gifla si fort Amine que sa tête vacilla. Malgré la douleur, le garçon, hilare, continua de rire de plus belle en répétant à plusieurs reprises "T'es vraiment con, elle t'aime pas, elle m'aime moi".

- Je t'ai demandé de te taire ! hurla Youssef, le visage complètement rouge, avant de lui tourner le dos pour sortir de son sac quelque chose.

- Eh ! tu vas aller en Corse avec quoi ? avec le salaire de ta mère ? Ah ouais, merde, elle travaille pas, continua de se moquer Amine complètement ivre.

Il lui cracha sur le dos et pouffa une nouvelle fois de rire. Youssef, indigné, enragé, se retourna et se rua sur lui. La rage et la colère l'aveuglaient, il ne contrôlait plus aucun de ses gestes. Seule comptait pour lui, l'impardonnable trahison de son ami.

- Arrête de parler de ce que tu sais pas ! de ce que tu connais pas ! Tu n'as jamais vécu comme j'ai vécu, jamais tu pourrais me comprendre ! jamais ! Et je te laisserai pas dire des choses pareilles ! hurla ou sanglota ou les deux, Youssef.

Brusquement, il lui arracha la bouteille presque vide de vodka et la frappa de toutes ses forces sur sa tête. Des débris de verre tranchants transpercèrent le visage et les vêtements d'Amine. Une sorte de démence semi-consciente avait pris possession de son esprit. Il lui asséna plusieurs coups de poings au visage puis au ventre et aux côtes. Amine s'arrêta de rire et de parler. Il gémissait de douleur. Il suppliait de douleur. Il pleurait de douleur du rouge. La paroi fut éclaboussée par des gouttes de sang trop âcre pour le nez de la grotte. Cette bagarre avait l'air de ne jamais prendre fin.

- Mec ! arrête, arrête, pardon, pardon, je rigolais, arrête, supplia Amine en un gémissement à peine audible.

Youssef ne pouvait plus songer à stopper, la rage avait chassé violemment toute sa raison. Ça lui faisait trop de bien pour qu'il s'arrête. Un coup de pied suffit à briser le nez du pauvre adolescent par terre. Du sang dégoulinait des phalanges de Youssef ; un mélange de sang des deux garçons. Amine hurlait et se tortillait de douleur, ne pouvant pas se défendre.

La souffrance était telle qu'il vomissait et crachait du sang en importantes quantités. Il ne fut pas longtemps pour que le sol se transforme en petite mare vermeille. Des coups de tonnerre détonnaient en rythme avec cette scène de terreur, les nuages pleuraient avec le vent déchainé comme mouchoir.

Youssef voyait rouge, ses yeux sortaient de leurs orbites, tout tremblant de colère. Un sourire dément tachait son visage gris-rouge. Il avait commencé, il allait terminer. Youssef attrapa d'un geste brusque la chose qu'il avait sortie de son sac et la montra à Amine.

- Regarde bien cette lame, tu l'auras dans le cœur !

Il enfonça d'un seul coup son poignard dans la poitrine de celui qui l'avait tant aidé, tant aimé et soutenu. Une vengeance tragique. Il se déchainait comme s'il exprimait maintenant tout ce qu'il avait tu. C'était l'éclosion sanglante de son cœur. Pour extérioriser toute sa terrible jalousie, ses regrets insoutenables, sa malchance obsédante, son dégout profond de lui-même, il planta son couteau aléatoirement comme on plante son venin, une dizaine de fois dans le corps du garçon qui ne gémissait plus.

Il se sentait meilleur, atrocement puissant, lui, Youssef, celui qu'on avait toujours sous-estimé et méprisé, venait de tuer Amine, celui qu'on avait toujours admiré et aimé. Un vent de jalousie maladive sifflait dans ses narines. Youssef regarda pendant plusieurs secondes la dépouille, morte, qui, à peine quelques minutes auparavant riait à pleine dents.

Soudain, comme une veuve, il commença à sangloter des larmes qui hurlaient. Le visage qu'il avait, autrefois, adoré regarder, était maintenant déformé de partout. Jamais Youssef n'aurait cru que les sons d'un poignard qui s'enfonçait brusqueraient autant son cœur. Et seulement à cet instant-là, avec les ongles plantés dans sa tête, terrifié à en mourir, il commença à porter sur ses épaules, son dos, son cœur, ses yeux, sa bouche, la lourdeur immense d'une mort consciente. Qu'avait-il fait ? Qu'avait-il fait ? Comment est-ce que sa jalousie avait-elle atteint un tel degré de véhémence ?

Dans sa traversée de la vie, évanoui sur son bateau noir, avec la haine comme boussole, il avait planté son drapeau dans l'île du tourment éternel sans retour possible. Le cœur pleurant, le corps tremblant, les yeux clos, la bouche sèche, il s'allongea dans la mare rouge, près de son ami sans vie, recouvrit ses épaules de ses bras, lui caressa les cheveux trempés de sang, et lui chuchota à l'oreille, en un frisson apeuré :

- Tu avais raison, je t'ai menti. Ce n'est pas Inès que j'aime..., c'est toi.
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