Amours, stratégies et vidéo.

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40 ans dans l'industrie, les machines et la robotique ça laisse des traces... et des interrogations ! Heureusement la découverte tardive de l'écriture me permet d'aller au delà d'une rude  [+]

Lucas faisait souvent appel à moi pour recevoir un candidat en entretien. Ma présence sous le prétexte d'évaluer des compétences techniques servait en vérité à palier chez lui un manque flagrant de psychologie, manque qu'il me chargeait de combler. Car pour un directeur d'entreprise ça la foutait mal. Il avait des difficultés à évaluer la personnalité d'un candidat ou d'un client. Le plus souvent il restait braqué sur le CV, le parcours professionnel, les aspects du métier. Jauger la motivation, la sensibilité, l'esprit d'équipe, tout ça lui était très difficile et mon avis sur ces points comptait énormément. Mon ex me disait que j'avais raté ma vocation, que j'aurais dû faire psy. Elle s'agaçait souvent de mes remarques sur les personnes qu'on venait de rencontrer, mais était bien contente parfois que je lui ouvre les yeux sur la vraie nature de certaines de ses relations.
Je parcourus le CV d'un candidat que m'avait transmis Lucas. Pas de photo, mais c'était une femme, et une femme pour ce poste dans l'industrie c'est assez rare. La féminisation dans nos métiers est très loin d'être gagnée et je ne pense pas qu'elle le soit un jour. Les habitudes ont la vie dure, un mécanicien est un homme, une secrétaire une femme. C'était la cinquième personne qu'on recevait pour ce poste et à première vue elle avait l'air de correspondre au profil, ce qui n'avait pas été tout à fait le cas pour les précédentes.
Ce fut donc avec un a priori favorable que je pénétrai dans le bureau de Lucas. La candidate était de dos. Elle se leva, se retourna en me tendant la main et immédiatement je la reconnus. Cette chevelure rousse, ces grands yeux verts, ce visage ovale aux traits fins, ce sourire, et quel sourire ! C'était Sandra Mauzac. Elle devait être mariée car je n'avais pas ce nom sur son CV.
Seize ans ! Me voilà soudainement projeté seize ans en arrière au lycée Jules Ferry.
Elle était en terminale comme moi mais pas dans la même classe. Nous partagions des connaissances communes et je m'arrangeais souvent pour être dans son entourage. J'eus peu l'occasion de lui parler. Les rares fois où cela s'était produit, j'avais été dans l'incapacité de m'exprimer correctement, elle me paralysait. En fait, jusqu'au bac j'avais entretenu pour elle une passion secrète. Moi, le grand échalas au visage parsemé d'acné, à la démarche et à la voix mal assurée, je devais à cette époque lui paraître aussi sexy qu'un orang-outan. Durant mes années d'étudiant elle avait continué à occuper mes pensées. Même plus tard, chaque fois que je croisais une femme rousse dans la rue, j'avais l'impression que c'était elle. Pour l'heure, c'était clair, elle ne me reconnaissait pas. Comment aurait-elle pu ? J'avais pris quinze kilos de muscles, j'affichais une barbe courte et des lunettes, et surtout à l'époque j'étais transparent pour elle. Je ne fis donc aucune allusion au passé. De son côté elle n'avait pas changé, elle était toujours aussi belle.
L'entretien se déroula comme sur un nuage. Je reconnaissais sa voix, ses gestes, sa façon de passer ses cheveux derrière l'oreille. Je l'avais si souvent observée et avais tant de fois écouté ses propos adressés aux autres, qu'en me parlant à moi, j'avais l'impression que c'était une erreur. Je faisais tout pour ne pas être insistant du regard, ce qui n'était pas le cas de Lucas. Je le voyais très troublé face à elle qui, en mode séduction, lui affichait son meilleur sourire.
Lucas avait toujours plu aux femmes, tout le monde le savait. La quarantaine sportive, un sourire Colgate, une aisance dans le discours. La moindre femelle se laissait séduire par ce beau brun qui s'était embarqué maintes fois dans des aventures compliquées après son deuxième divorce. Depuis quelques temps je savais qu'il voyait régulièrement une commerciale grâce à qui il obtenait des infos sur une entreprise concurrente. Je le soupçonnais parfois je joindre l'utile à l'agréable.
Sandra, après un deuxième entretien, nous rejoignit et pendant les semaines qui suivirent, se montra sous son meilleur jour : sa rapidité à s'intégrer, ses initiatives et même son humour, avaient apporté un peu de fraîcheur dans la boite. Je souriais intérieurement de voir les collègues mâles lui tourner autour et les quelques femmes lui opposer une attitude plus que réservée.
Perturbé par la remonté des souvenirs et des sentiments accrochés à cette époque scolaire, je conservais une distance prudente dans mes rapports avec elle. Chaque fois que nous devions nous parler, pour éviter de me sentir troublé, je m'en tenais au strict domaine professionnel. Dès ses premiers jours dans la boite, je lui avais dit qu'on fréquentait le même lycée à la même époque. Son « Ah bon ? Quelle coïncidence ! » me confirmait que je lui avait toujours été indifférent. Je n'insistai pas plus avant. Peut-être par pudeur ou pour éviter des questions tendancieuses, je ne révélai à personne que j'avais connu Sandra au lycée. Je trouvai que c'était mieux ainsi.
Chacun prit ses marques et son intégration se passa au mieux.
Pourtant, une chose me dérangeait chez elle. Je n'aurais su dire quoi. Peut-être une attitude sur-jouée. J'avais l'impression qu'elle en faisait trop. Trop d'affect, trop de disponibilité, surtout si Lucas était présent. Je la voyais souvent échanger avec lui à la porte de son bureau, rire de ses propos, lui jeter des regards par en dessous. Visiblement Lucas ne semblait pas insensible et j'étais curieux de savoir où ce jeu allait les mener, non sans une petite, toute petite pointe de jalousie.
Bref, je m'habituais peu à peu à sa présence et finissais par m'amuser de la nouveauté qu'elle apportait dans notre univers trop masculin.
Jusqu'à ce jour, trois mois exactement après son arrivée.
J'abordais Sandra au sujet d'une commande reçue quelques jours plus tôt.
- Est-ce qu'on peut se trouver un créneau pour préparer la réunion de lancement d'affaire ?
Elle répondit d'un ton détaché:
- Je ne pense pas, non !
- Hein ? Et pourquoi donc ?
- Je vais travailler seule sur ce projet.
- Comment ça : seule ? Lucas nous a bien chargé tous les deux de bosser dessus...
- Je peux gérer toute seule, ce n'est pas un problème.
Elle me parlait d'une voix atone, sans me regarder, en pianotant sur son clavier. J'étais à la fois surpris et perplexe.
- Je ne comprends pas, c'est plus simple si on s'occupe chacun d'un module. Lucas s'est engagé à coordonner l'ensemble. Et puis il y a cette réunion la semaine prochaine chez le client...
- Je sais, mais j'irai seule.
Elle leva les yeux sur moi. Son regard était vide, son sourire horizontal.
- Ne t'inquiète pas, je me charge du dossier. Lucas est d'accord.
Elle replongea le nez dans son écran sans un mot de plus. Sidéré je restai quelques secondes à la regarder m'ignorer, me faire comprendre que la discussion était close. Je fis demi-tour et partis m'enfermer dans mon bureau. Je voulais une explication. J'étais à l'origine du devis, je connaissais les clients et je ne croulais pas sous le boulot en ce moment. Ma participation au projet avait donc toute son utilité. J'étais furieux.
J'attendis le retour de Lucas en ruminant les propos que je comptais lui asséner. Celui-ci à peine installé dans son bureau, j'y pénétrai d'autorité, refermai la porte et me postai face à lui les bras croisés.
- Dis-moi Lucas, je viens de parler à Sandra. Il parait qu'elle travaille seule sur le dossier REVOP?
- Euh... je n'ai pas eu le temps de t'en parler, Jérôme. Il faut qu'on en discute...
- Justement. Explique-moi pourquoi le dossier va en totalité à Sandra alors que j'ai travaillé sur l'avant-projet pendant quatre mois ?
Son regard se fit fuyant :
- Euh... c'est vrai que j'aurais dû t'en parler plus tôt.
- C'est certain. Tu me mets devant le fait accompli, comment tu veux que je prenne ça ? Et ne me dis pas que je suis susceptible.
- Je comprends que ça te fasse réagir.
- Je pourrais me demander s'il n'y a pas de la promotion canapé derrière ça...
- Pardon ? De quoi tu parles ? Tu sous-entends que Sandra et moi...
- Excuse-moi, ce n'est pas ce que je voulais dire. Mais avoue que c'est curieux, elle est ici depuis trois mois et tu lui refiles un dossier aussi important alors qu'elle a à peine fait ses preuves ?
- Je sais. Mais elle est très brillante, elle s'investit, elle parle anglais couramment, elle a un master deux...
- Et moi je n'ai qu'une licence, c'est ça ? Mes années d'expérience sont à foutre au panier ?
- Ne le prend pas mal Jérôme, comme chef de projet tu fais du super boulot ici. Je dirais même que ta collaboration est indispensable...
- Arrête ta flagornerie, tu veux.
- Je t'assure, au poste où tu es, je ne peux pas me séparer de toi mais comprend qu'il faut lui donner sa chance à Sandra. On verra bien comment elle s'en sort.
- Si tu veux prendre des risques... Après tout c'est toi le chef. Mais je suis déçu, tu ne peux pas savoir.
Je me levai et sortis en refermant bruyamment la porte pour bien montrer mon mécontentement.
Voilà, ça se confirmait. Depuis quelques jours, je soupçonnais une liaison entre Sandra et Lucas. Rien de bien concret, seulement des attitudes que j'interprétais. Jusqu'à cette fois-là où ils commirent l'erreur de se tripoter les doigts alors que je me trouvais derrière eux. Pour être sincère, je ne savais pas ce qui m'agaçait le plus : me faire déposséder de mes compétences ou cette liaison entre eux.

La dernière stratégie de développement imposait la nomination d'un nouveau chargé d'affaires au sein de la société. Lucas m'en avait touché un mot quelques mois plus tôt, me promettant le poste. Je n'avais pas à m'inquiéter, il me suffisait d'attendre le bon moment.
Sauf que deux mois plus tard, le bon moment prit la forme d'un uppercut qu'on ne voit pas venir : Sandra fut nommée à ce poste. Plus de doute possible, pour satisfaire son ambition elle avait baisé avec Lucas pour mieux me baiser moi. Plus que déçu, j'étais atterré et furieux. Me voilà trahi sournoisement deux fois en quelques semaines par mon chef ! Alors que depuis dix ans je pensais naïvement qu'il était un ami. Comment avais-je pu croire un instant en sa promesse ? Comment avais-je pu un jour être amoureux de cette fille, qui, déjà à l'époque, faisait tout pour se mettre en valeur ? Quelle trahison ! Tout mon passé s'écroulait d'un coup et mon avenir avec.
Tout compte fait, je n'étais pas si doué en psychologie.

Je pris soin de me garer à deux rues du domicile de Lucas. C'était une belle maison d'architecte à étage, à l'angle d'une rue peu passante. A l'extérieur, s'affichaient un jardin paysager et une pelouse bien tondue entourés par une haie d'arbustes bien taillée.
Une demi-heure plus tôt, de la fenêtre de mon bureau, j'avais vu Lucas et Sandra partir au même moment juste avant le repas de midi, chacun dans son véhicule. Sans doute pour rester discret. Ils avaient rejoint le rond-point au bout de l'avenue et tourné tous les deux à gauche. Une direction qui, je le savais, était celle, toute proche, du lotissement où se situait la maison de Lucas.
Une idée perverse avait fait son chemin. J'avais conscience de me conduire comme un salaud et je me détestais pour ce que j'allais commettre mais c'était plus fort que moi. La vengeance n'est jamais la solution pourtant ce que j'allais faire me paraissait bien peu de chose au regard d'une trahison en amitié.
Après avoir constaté que les alentours étaient déserts, je rejoignis à pied la maison et me postai dans la rue adjacente au niveau d'un trou dans le feuillage de la haie. Je sélectionnai la fonction film sur mon smartphone. Je n'eus pas à attendre longtemps. La porte d'entrée s'ouvrit. Je zoomai dessus. Les deux amants sortirent, échangèrent un baiser prolongé et Sandra gagna le portail du jardin. Je savais que son véhicule se trouvait à cent mètres à l'opposé de ma position mais je me collai à la haie en retenant ma respiration. J'avais le cœur qui battait fort d'excitation.
Le lendemain à l'heure du déjeuner, je profitai que tout le monde fut sorti pour m'introduire dans le bureau de Sandra. Son ordinateur était allumé et, coup de bol, aucun mot de passe à fournir pour activer la session. Incroyable ! Je me donnai deux minutes. J'ouvris sa boite mail, trouvai l'adresse professionnelle de son mari pour lui rédiger le message suivant :
« Comme tu peux le constater mon boulot n'a jamais été aussi jouissif.»
J'y ajoutai la vidéo et pris soin d'effacer toutes traces de la connexion et de l'envoi. Puis tranquillement, je partis déjeuner avec la satisfaction d'avoir accompli un exploit.

Le lendemain Sandra était absente. Ce n'était pas dans ces habitudes de l'être sans prévenir. Lucas également n'était pas dans son bureau mais dans son cas rien d'étonnant, son emploi du temps était parsemé d'imprévus. Curieusement, c'est à moi qu'on venait demander si j'avais des nouvelles de l'une ou de l'autre. J'étais incapable de me concentrer. Je redoutais une relation de cause à effet entre mon acte de la veille et ces absences. Je laissai quelques messages d'ordre professionnels à Lucas. Toutefois la journée se passa comme toutes les autres.
Après une nuit agitée à échafauder des hypothèses quant aux raisons de ces absences, j'en étais presque à oublier mes craintes, lorsque le lendemain à la première heure, trois policiers se présentèrent dans l'entreprise. Le mari de Sandra avait tué Lucas avant de se suicider quelques heures plus tard. Quant à Sandra, elle était à l'hôpital sérieusement blessée. A quelques mètres des policiers, je me sentis blêmir et dans la minute suivante partis vomir dans les toilettes. En sortant je rejoignis le groupe qui s'était formé à l'entrée de l'entreprise, avec une mine de circonstance et l'espoir que personne n'avait remarqué mon trouble. J'étais incapable de réfléchir. Je me mis au diapason de l'émotion générale.
Les policiers perquisitionnèrent les bureaux de Sandra et de Lucas, emportant les ordinateurs et interrogeant brièvement le personnel. Non, je ne connaissais pas le mari de Sandra, non je ne suis pas au courant d'une liaison entre elle et Lucas, non, je n'ai rien remarqué de particulier. Je me forçai à répondre le plus naturellement du monde et, heureusement que je n'étais pas soumis à un détecteur de mensonges. Le soir même j'effaçai la vidéo de mon smartphone.
On fit peu de commentaires les jours suivants, comme si en parler allait faire rejaillir le malheur. Le sujet à peine effleuré, quelques spéculations vite écartées et chacun gardait pour soi le contenu de son interrogatoire par la police. On s'attela à faire tourner la boite, à pallier aux absences, à surtout faire comme d'habitude. Ça m'arrangeait en un sens malgré une culpabilité toujours présente. Je me sentais horriblement seul et horriblement mal. J'achetai un nouveau smartphone. Après l'avoir configuré, je reformatai l'ancien. J'effaçai aussi toute trace de la vidéo dans le cloud.
Dans les jours qui suivirent tout le personnel fut convoqué par la police pour un complément d'enquête. Aux questions je répondis de façon plus détendue. A aucun moment il ne fut question d'une vidéo.
Nous apprîmes par je ne sais quelle indiscrétion que Christophe, le mari de Sandra, était un homme violent, jaloux, possessif, et que Sandra avait par deux fois déposé une main courante contre lui. Frappée à la tête, elle avait sans doute été laissée pour morte par son mari qui s'était précipité chez son amant dans la foulée. Battu à coups de poing, Lucas avait succombé à une hémorragie interne sur le trajet de l'hôpital. On supposa que par son suicide quelques heures plus tard, alors encerclé par la police dans sa résidence secondaire, il avait voulu échapper aux remords et à la justice.
Toute l'entreprise assista à l'enterrement de Lucas. Je n'eus aucun mal à exposer mon chagrin pour mon ami.

Dès que ce fut possible et à sa demande, je passai voir Sandra à l'hôpital. J'avais très peu hésité à la retrouver malgré mon inquiétude au sujet de la vidéo.
Elle avait le visage tuméfié et un énorme pansement sur le crâne. Malgré ça, je ne voyais que ses magnifiques yeux verts. Visiblement elle appréciait ma présence car j'étais le seul de l'entreprise dont elle autorisait la visite. Pourquoi moi ?
J'y passais tous les midis, attendant ce moment avec impatience et aussi avec appréhension. Par prudence je n'osai pas lui demander comment son mari avait eu connaissance de sa liaison.
J'appris qu'elle n'était pas amoureuse de Lucas. J'en fus surpris. Elle me fit également quelques confidences. Sur sa vie pleine d'ambiguïtés avec son mari. Sur sa culpabilité de n'avoir pu empêcher ce drame. Et même sur d'autres choses plus intimes comme son désir d'enfant.
Un nouveau directeur fut rapidement nommé et je repris le dossier REVOP, m'y absorbant à fond pour éviter de penser. Car tous les jours je me traitais de lâche de ne pas avoir informé les flics de mon acte. J'avais menti par omission mais d'un autre côté de quoi pouvait-on m'accuser ? D'une responsabilité indirecte ? Je pouvais prouver grâce à Sandra que je ne connaissais rien de la dangerosité de son mari. Pourtant à cause de moi elle avait vécu une horreur qu'elle ne méritait pas. Parfois je me disais que Christophe aurait pu apprendre la liaison de sa femme d'une façon ou d'une autre. Le drame aurait-il eu lieu ? Mais ça n'apaisait pas pour autant ma culpabilité d'être en partie à l'origine de la mort de Lucas.

Sandra sortit de l'hôpital huit jours plus tard mais ne reprit pas son travail. Dans un premier temps je n'eus aucune nouvelle d'elle et ne cherchais pas à en avoir, même si l'envie ne manquait pas. J'appris qu'elle avait donné sa démission car elle ne souhaitait pas remettre les pieds dans l'entreprise après tout ça. Ce que je comprenais très bien.
Et puis, quelques semaines plus tard elle m'appela. Elle souhaitait me revoir. Surpris, j'acceptai sans lui en demander la raison. J'étais à la foi excité et inquiet. Très inquiet même.
On se retrouva le soir même dans un bar du centre-ville. Plus aucune trace de coups sur son visage. Elle était resplendissante. Ses cheveux coupés courts, en broussaille, mettaient encore plus en valeur ses yeux extraordinaires. Devant un cocktail, nous parlâmes de sa nouvelle vie, de la maison qu'elle souhaitait vendre, de ses recherches d'emploi.
Nous échangeâmes sur tout, sans aborder un seul instant les événements. Jusqu'au moment où elle me dit comme ça, brusquement, hors contexte :
- Je me souviens de toi.
- Pardon ?
- Je me souviens très bien de toi au lycée.
- Ah bon ? Je pensais que tu ne me remettais pas.
- Si, bien sûr. Je peux même t'avouer que tu me plaisais beaucoup.
- Alors là, je n'en reviens pas. De mon côté je crois que j'étais un peu amoureux de toi. Comme tout le monde... Toute cette cour autour de toi...
- Je sais. Tu étais un grand timide à l'époque, non ?
Je ris :
- C'est le moins qu'on puisse dire. Je ne ressemblais à rien. Je ne vois pas comment j'aurais pu te plaire.
- Détrompe-toi. Ce que j'appréciais chez toi, c'était ta discrétion, ta façon d'observer cette volée de moineaux autour de moi. Chaque fois que tu prenais la parole c'était toujours avec un humour plein de dérision.
Cette révélation me troubla à tel point que je bredouillai:
- Merci...heu... je ne savais pas... C'est... c'est bien loin tout ça.
Elle se pencha en avant et posa sa main sur la mienne :
- J'attendais que tu te manifestes...
Et voilà, c'est comme ça que nous nous sommes installés ensemble. Que l'année suivante nous avons eu une petite fille, toute blonde avec les yeux de sa mère. Plus jamais nous n'avons évoqué ce qui s'était passé ce jour tragique.
Jusqu'à aujourd'hui.

C'est une belle soirée d'été autour d'un barbecue. Une soirée bien arrosée avec des amis de jeunesse à reparler de nos années de lycée. Ils viennent de partir. Notre fille dont on vient de fêter le premier anniversaire, est endormie dans sa chambre. Nous allons nous coucher et faisons l'amour avec plus de fougue que d'habitude.
Peut-être parce qu'au cours de cette soirée nous avons évoqué ces années de lycée, je lui dis :
- Quand je pense qu'on est amoureux l'un de l'autre depuis le lycée et qu'on aurait pu passer notre vie à ne jamais se retrouver...
- Je ne crois pas, non. C'était écrit.
- Ah bon ? Tu crois ça ? Tu aurais pu refaire ta vie avec Lucas...
Je me mords la lèvre. Je n'aurais pas dû.
- Tu sais bien que non, ma relation avec Lucas n'avait rien de sérieux. C'est lui qui m'a séduite. Je me suis laissé faire pour avoir le courage de rompre avec Christophe. Ce que j'ai fait d'ailleurs.
- Ah bon ? J'ai toujours pensé que ton mari avait découvert votre relation...
- Non, il ne se doutait de rien. C'est moi qui le lui ai annoncé ce soir-là. Il fallait que ça éclate un jour ou l'autre. Ça l'a mis en fureur tout de suite. Je ne pensais pas qu'il en arriverait à cette extrémité. Il m'avait déjà frappé deux ou trois fois mais c'était quand il avait bu.
Je réalisais soudain que tous ces mois et ces mois rongés par la culpabilité l'avaient été pour rien. La vidéo était dans les oubliettes.
- C'est donc toi qui lui as parlé de Lucas ?
- Oui, par provocation... et puis parce qu'il était temps.
- Parce qu'il était temps ?
- Oui, si on veut... Je t'ai aperçu la veille ou l'avant-veille nous observer derrière la haie du jardin. C'est pour ça que j'ai pris les devants avant que tu n'ailles prévenir Christophe, par jalousie ou je ne sais quoi. D'un côté ça confirmait ton intérêt pour moi. J'avais donc une double raison de tout révéler à Christophe : Lucas et toi.
Une boule se forme au creux de mon estomac.
- Il y a une chose que j'ai du mal à comprendre. Puisque je te plaisais pourquoi avoir pris Lucas pour amant ?
- Parce qu'il a tout fait pour le devenir. Toi, tu faisais tout pour m'éviter, ce qui m'agaçait au plus haut point. Je sais qu'à cause de ça j'ai été très désagréable avec toi. Je n'ai pas changé depuis le lycée. Contrairement à ce que les hommes pensent de moi, je ne cherche pas à séduire. Par contre si tu l'avais fait je ne sais pas si je serais sorti avec toi... Sachant mon mari violent, ta vie aurait peut-être été en danger et je ne l'aurais pas supporté. D'ailleurs je peux bien te l'avouer, je savais que tu travaillais dans cette boite avant de postuler... C'est toi que je voulais, ajoute-t-elle dans un souffle.
Ma parole, elle n'a aucun remord pour Lucas ! Si je comprends bien il lui a servi de prétexte pour se débarrasser de son mari. Une sorte de fusible pour me préserver de ce dernier. Sa stratégie avait très bien fonctionné. J'ose espérer que l'ampleur du drame n'était pas une éventualité car elle a failli elle-même y laisser la vie.
Je suis soulagé de ne plus me sentir responsable même indirectement de la mort de Lucas. Je comprends que Sandra ait voulu se débarrasser de son mari. Mais pas de cette manière.
Dans ces conditions je n'ai aucune raison de lui avouer que ma surveillance était plus motivée par un esprit de vengeance envers un ami que par un sentiment amoureux à son égard. D'un premier secret je passe à un second.
Mon amour pour elle que je voyais se renforcer de jour en jour en prend un sacré coup. Une chose est sûre je vais me méfier à présent car je découvre que je vis avec une manipulatrice. Un vice que je n'ai pas su déceler.
Décidément, en amour comme en amitié je manque totalement de psychologie.
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Brigitte Bardou · il y a
Excellent texte avec un bon suspense !
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Mitch31 M · il y a
Merci Brigitte. J'apprécie d'autant venant de vous.
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Joëlle Brethes · il y a
Une redoutable protagoniste. Beau récit, en tout cas.
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Mitch31 M · il y a
Très heureux que cela vous ait plu. Merci Joëlle.
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Cathie Leclerc · il y a
Vous devriez écrire un roman. C'est le moment.
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Mitch31 M · il y a
Hola ! Comme vous y allez ! Je me pose la question depuis QUELQUE temps mais c'est une course de longue haleine et pour l'instant je manque de souffle. Et le sujet n'est même pas encore en gestation, l'accouchement n'est donc pas pour demain !! Toutefois... merci pour cet encouragement.
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Cathie Leclerc · il y a
Excellent. Un texte fluide, une intrigue bien menée. On accroche, on mord, on ne lâche rien, jusqu'à la fin.
QUELQUE temps.....

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Mitch31 M · il y a
Merci Cathie pour ces compliments.
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Randolph B. · il y a
Bien que j'ai des difficultés à lire sur écran (manque d'habitude), j'ai lu, avec plaisir et facilité ce récit qui expose la complexité des relations amoureuses, amicales, sociales, bref, Je face à l'Autre, et face à moi-même. Un bon texte, merci !
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Mitch31 M · il y a
Merci Randolph. Très touché par votre commentaire.

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