Amours étrangères

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Finaliste
Jury

Grand lecteur de science fiction fantastique et polar devant l éternel j ai ecrit maintenant depuis près de 5 ans une douzaine de nouvelles, exutoire aux etudes et la plongee dans le monde  [+]

Image de Été 2019

Toute endolorie encore du plaisir de la nuit, elle savourait paresseusement son réveil. Une fine brise agitait sa longue chevelure, ramenant peu à peu son esprit à la vie. Depuis longtemps elle n'avait plus connu une nuit si agréable, une nuit qui n'avait pas été interrompue par les orages déchaînés par la folie des hommes. Elle sentait en elle un doux sentiment de bien-être la réchauffer de l'intérieur. Cela faisait de longs mois que Jean ne lui avait plus ainsi fait l'amour. Depuis que les ennuis au bureau et les mauvaises nouvelles de l'étranger s'étaient accumulés, le faisant revenir chaque soir un peu plus maussade et sinistre. Cette nuit avait donc été comme le retour du printemps après un long hiver. La vie l'emplissait. Le soleil, qui chauffait par la vitre son corps nonchalamment étendu sur les draps soyeux, tout cela lui donnait envie de crier son bonheur, de réveiller ce monde endormi par ces longues années de malheurs. Pourtant, elle ne pouvait se résoudre à quitter son lit. Elle s’y raccrochait avec l’énergie du désespoir, comme si son bonheur avait risqué de s’envoler du même coup.

Jean était parti tôt chercher des cigarettes. Elle lui avait fait promettre plusieurs fois qu'il disait bien la vérité et qu'il ne devrait pas se rendre au bureau avant le milieu de l'après-midi. Ils avaient la journée devant eux, une journée qui serait pleine de plaisirs continués, elle en était certaine. Prise d'un élan soudain, elle lui avait jeté des liasses de billets, lui disant d'aller leur chercher un rôti, s'il pouvait en trouver un. Elle pensait maintenant à ce rôti, la manière dont elle l'accommoderait, le sourire de contentement de Jean pendant qu'il la regarderait préparer le repas, tout en roulant une de ses satanées cigarettes. Son penchant pour le tabac était le seul défaut qu'elle lui connaisse. Après en avoir longtemps été exaspérée, elle avait fini par avoir une certaine tendresse pour ce vice innocent. Elle continuait à lui faire des scènes à ce propos de temps à autre mais, secrètement, elle guettait l'odeur de tabac froid, si particulière, qui précédait et annonçait sa venue, et s'en repaissait avec discrétion. Ce matin encore, elle s'était amusée à le sermonner, lui rappelant les folles dépenses et les risques insensés des combines auxquelles l'obligeait la satisfaction de son addiction. Lui, calme, comme toujours, conservant son air sérieux, l'avait laissée dire, se contentant d'éteindre ses remontrances d'un baiser avant de partir d'un pas vif.

Maintenant elle attendait son retour, guettant le moindre bruit dans l'allée qui menait à leur petite maison. Elle refusait toujours de quitter le confort du lit. La vie était trop fatigante ! Qu'il serait doux de rester là pour toujours. Mais l'air qui agitait les rideaux de la fenêtre se faisait plus vif, secouant sa torpeur et gênant ses rêveries. Violant son sanctuaire, la nature embaumait la chambre du parfum de son propre réveil, odeur de musc et d'herbe mouillée apportée par la nuit pluvieuse qui avait protégé leur tranquillité de la folie des Hommes. Le mauvais temps de la nuit n'était pas encore complètement évacué. La journée serait chaude, mais orageuse. Une tempête autrement moins dangereuse que celle que menacerait de réveiller une éventuelle accalmie. N'y tenant plus enfin, Hélène jaillit du lit pour se précipiter vers la fenêtre, afin de retourner rapidement à sa paresse.

Dès son premier geste, elle sut pourtant que tout était gâché. Elle ne se recoucha pas. En bas, dans le petit jardin commun, la voisine, la vieille Trompeur, s'activait fébrilement, bêchant nerveusement le petit potager qui lui servait à améliorer son quotidien.

Espiègle, Hélène lui jeta un salut enjoué de la fenêtre ouverte. L'autre, bien qu'elle sursautât un peu, fit mine de ne rien entendre et, sans même lui jeter un coup d'œil, se remit à sa pénible tâche.

Rien d'étonnant. Cela faisait des mois maintenant que les rapports entre les voisins se réduisaient au strict minimum, et à rien pour les deux femmes. Autrefois pourtant, elles avaient pu passer pour de bonnes amies, leurs maris étant très proches. Hugues, était un géant qui cachait sous un physique impressionnant une nature douce et un cœur tendre. D'une timidité extrême (il n'avait même jamais osé regarder Hélène dans les yeux), il avait pourtant tout de suite fait un accueil chaleureux au jeune couple, trop content de retrouver en Jean un camarade originaire de son terroir natal. À sa manière maladroite, il avait tenté de prendre son cadet sous son aile, l'introduisant dans le service, puisqu'ils étaient aussi collègues, et lui indiquant les pièges de la vie citadine à éviter pour un jeune provincial monté à la capitale. Les deux ménages s'étaient rapidement rapprochés, dînaient fréquemment ensemble aux jours heureux dans le petit jardinet, quand le temps s'y prêtait, ou partageaient depuis les longues et froides soirées d'hiver, économisant ainsi un peu du charbon qui manquait tant.

Comme pour tous, mais ici plus brutalement encore, tout avait changé avec les événements. Jean avait en effet connu une ascension fulgurante, obtenant promotion sur promotion, tandis que Hugues, regardé selon Jean d'un œil de plus en plus soupçonneux par la hiérarchie, croupissait toujours au même poste subalterne.

Une fois, le colosse était monté chez eux. Hélène lui avait ouvert, heureuse mais étonnée, tant ses visites s’étaient déjà raréfiées. Il arborait l'air gêné qu'il avait toujours en sa présence, mais était visiblement agité par autre chose, tortillant de ses gros doigts rugueux son képi dans tous les sens. Elle l'avait fait rentrer et ils avaient attendu longuement ensemble le retour de Jean, s'échangeant des banalités entrecoupées de longs et pesants silences. Sans savoir exactement pourquoi, quelque chose la retenait de lui demander la raison exacte d'une visite si formelle et il ne semblait pas vouloir en dire plus. Quand Jean était enfin rentré, elle les avait laissés.

Jamais elle n'avait exactement cherché à savoir ce qu'ils s'étaient dit mais le ton de son mari avait monté à travers les murs de la cuisine jusqu'à tonner dans tout le logement. La voix de colosse de Hugues, résonnant indistinctement à cause de ses accents rocailleux, conservait-elle son ton calme et débit lent caractéristiques. Quand plusieurs heures après, pourtant, il était venu prendre congé, elle fut troublée de le voir bouleversé jusqu'aux larmes, image grotesque chez ce géant taillé d'habitude inexpressif. Son mari quant à lui semblait encore ivre de rage et ne lui avait pratiquement pas adressé la parole de la soirée après le départ du visiteur, s'isolant dans un coin pour y regarder fixement le mur. Sur le coup il ne lui avait pas dit ce qui s'était passé, et elle n'avait pas osé plus tard demander, un peu effrayée de l'avoir trouvé ainsi.

Depuis ce jour, les rapports des deux couples avaient été réduits à pratiquement rien. Quand il lui arrivait de les croiser, Hugues les saluait toujours poliment de sa voix rauque, mais baissait la tête et s'empressait de rentrer chez lui. Dans ces instants Jean oscillait entre un air las et pensif, ou au contraire furibond. S'abstenant bien de répondre, il fusillait Hélène du regard quand elle le faisait. Il s'était même un jour à nouveau vraiment emporté, marmonnant d'un ton haineux : « cet imbécile ne comprendra jamais que nous n'avons pas le choix ! Heureusement que le pays n'est pas peuplé que de lâches de son espèce ! »

Si l'attitude du voisin, bonhomme avant tout, était craintive, celle de sa femme devint rapidement détestable. Bien qu'elles aient pu entretenir autrefois l'illusion de bons rapports, au temps des amitiés de leurs hommes, Hélène se disait rétrospectivement que l'autre devait toujours l'avoir un peu haïe en cachette. Elle n'avait en effet que quelques années de plus qu'elle, mais son corps était déjà prématurément ruiné par une vie de labeur, quand elle-même n'avait, pour ainsi dire, jamais travaillé. Même quand leurs maris se fréquentaient encore, il lui arrivait ainsi de surprendre des regards envieux sur ses jolies mains blanches, immaculées.

À coup sûr, se disait Hélène, c'était elle qui avait dressé son bêta de mari contre Jean. Elle ne devait plus supporter de voir leur réussite s'étaler si proche. Plusieurs fois auparavant, et déjà avant le conflit, Hélène avait entendu les reproches qu'elle adressait au grand Hugues sur son absence de promotion et ambition. L'homme encaissait sans répliquer. Mais frustrée sans doute de ne pouvoir renverser le roc inamovible qu'était son mari, la mesquine voisine avait transformé son dépit en haine. Non pas à l'égard de Jean, envers qui elle affichait un respect mêlé de crainte quasi-superstitieuse, mais contre sa jeune et indolente épouse, sur laquelle elle déversait sa bile à longueur de journée.

Le dédain qu'elle venait d'afficher et dont elle ne démordait pas envers Hélène, passait presque ainsi pour une marque d'affection, en comparaison des horribles ragots qu'elle avait déjà colportés sur elle dans le voisinage. Elle accusait ainsi publiquement le couple de bénéficier d'avantages indus, propos graves quand tous se serraient par ailleurs la ceinture, et plusieurs fois Hélène avait dû essuyer des regards rien moins qu'amicaux en allant faire ses courses. Heureusement, Jean avait toujours su se faire aimer dans son métier, et peu prêtaient finalement attention à ces calomnies.

Elle avait donc changé de stratégie, et concentré ses attaques directement sur Hélène, affirmant à qui voulait l'entendre que pendant que le mari trimait pour entretenir la Belle, elle n'hésitait pas à racoler les autres hommes et notamment son propre mari. Faisant fi du ridicule de la situation, la mégère mimait devant son public les soi-disant gestes aguicheurs de sa catin de voisine. Comment elle aurait abusé du moindre geste de bonté de son simplet de Hugues pour tenter par tous les moyens de l'envoûter, comme elle avait sans doute dû le faire avec Monsieur Jean, qui, aveuglé d'amour, ne voyait rien à tout ce manège... D'un air pathétique, la Trompeur déclamait son boniment devant les autres femmes, goguenardes, qui l'écoutait décrire le supplice du pauvre Hugues : « Vous comprenez, gentil comme il l'est, il n'est pas même capable de la repousser. Le pauvre homme vient me trouver chaque soir pour tout me raconter, effrayé d'être surpris alors qu'il est harcelé par cette fille à tout le monde ! » Quand ces bruits lui étaient arrivés aux oreilles la première fois, Hélène avait décidé d’y opposer simplement le dédain que ces racontars sordides méritaient. Après tout, qui serait assez bête pour porter du crédit aux allégations d'une vieille frustrée rongée de jalousie ? Elle avait la vérité pour elle. Son bon droit ferait vite taire les mauvaises langues. Mais la rumeur avait enflé jusqu'à ne plus pouvoir être ignorée. On la dévisageait dès qu'elle quittait la maison. Les hommes laissaient échapper de gros rires sur son passage, et sortir devenait un supplice quand chaque rencontre était l'occasion de frottements abjects, même si en apparence innocents.

Elle avait réellement pris peur quand, attendant dans une file, elle avait senti ainsi derrière elle de grosses mains frustes tenter de se faufiler à travers ses vêtements. Elle s'était débattue d'un geste vif et dégagée. C’est seulement à ce moment qu’elle avait pris conscience de l'ampleur que prenaient les choses. Mon Dieu, qu'elle avait haï son infâme voisine ! Combien de larmes avait-elle versées dans la solitude d'une maison qui était devenue sa prison, en imaginant ce que pourrait aller à penser Jean si tout cela lui venait aux oreilles ! Si amoureux, si innocent, il ne le supporterait pas !

Hélène croyait avoir bien refoulé toute cette noirceur qui habitait son quotidien, mais sa taquinerie d'avant semblait avoir suffi à la faire remonter, achevant de détruire toutes traces des effets bénéfiques de la nuit. Perdue désormais dans de sombres pensées, la jolie jeune femme contemplait toujours le temps qui empirait par sa fenêtre maussade. La météo serait décidément mauvaise. Et avec tout ça Jean qui n'était toujours pas rentré. Que pouvait-il donc bien faire ? Il n'avait jamais voulu lui révéler les endroits où il s'approvisionnait, disant toujours que ce n'était pas là des lieux où s'aventuraient les femmes respectables, au surplus aussi ravissantes, mais d'habitude ses sorties ne s'éternisaient pas. S'il ne rentrait pas bientôt, la petite fête qu'elle s'était faite d'avance, son gigot, tout cela était compromis. Il devrait repartir à son satané bureau et elle resterait là à l'attendre, avec pour toute compagnie son balai, ses brosses, et les regards haineux de la voisine.

À trois heures, elle commença réellement à s'inquiéter. Jamais il ne s'était absenté aussi longtemps sans prévenir. Elle l'imaginait mal la délaissant pour aller taper le carton dans un bistrot. Ce n'était vraiment pas son genre. Il lui avait promis qu'il serait là et jamais encore il n'avait failli. Elle craignait vaguement qu'il ait pu être appelé en urgence au travail. L'actualité récente rendait plus que probable cette éventualité. Certains soirs, il avait été ainsi gardé jusque tard, rentrant en plein milieu de la nuit, éreinté, la réveillant quand il s'effondrait sur le lit, sans même prendre parfois la peine de se déshabiller complètement. Plus le temps passait, plus elle était sûre que ses craintes étaient fondées, la journée se révélait finalement vraiment décevante. Tout de même, il aurait pu avoir la délicatesse de prévenir. Il avait d'habitude toujours eu au moins cette attention.

En désespoir de cause, elle se prépara un repas froid avec le peu qu'elle put rassembler dans la cuisine. Il n'y avait pas de raison pour qu'en plus elle se laisse mourir de faim ! Tout en mâchant mollement elle continuait à réfléchir. On vivait certes une époque dangereuse, mais le travail de Jean consistait surtout en paperasses, il ne prenait que très rarement part aux actions sur le terrain. Pas d'inquiétude donc, c'est ce qu'il lui avait toujours dit... Elle ne lui connaissait pas vraiment d'ennemis, il semblait même avoir une capacité naturelle à susciter l'amitié, si on exceptait les quelques jaloux qui, même eux, préféraient apparemment la cibler elle. Elle se rappelait encore comment ce trait de caractère l'avait marquée lors de leur première rencontre, et immédiatement séduite. Toujours souriant, il avait pour chacun un bon mot.

Le téléphone sonna soudain, seul luxe apparent dont le nouveau statut de Jean avait orné le domicile. « Enfin ! se dit-elle. Il m'aura presque laissée mourir d'inquiétude sans me donner de nouvelles ! ». Malgré cette remarque intérieure, elle avait le sourire en décrochant, elle savait bien que son homme ne pouvait l'abandonner ainsi bien longtemps. La voix glacée du divisionnaire la saisit jusqu'aux entrailles et elle eut l'impression de sentir son sang se pétrifier dans ses veines. C'est comme une somnambule qu'elle répondit aux questions saccadées du policier, sans même bien comprendre les mots qu'elle prononçait. « Non », elle n'avait pas vu son mari depuis la fin de la matinée, « Non » il ne lui avait pas fait part de projets ou de quelconques dérangements, en fait elle croyait qu'il était parti directement au bureau. Dans une crise de larmes, elle raconta toute l'histoire des cigarettes, l'attente, et finalement ce coup de téléphone qui la prenait de court. L'autre, d’un ton froid, essayait maladroitement de la consoler, lui disant que la situation n'était pas encore très grave, que tout était fait pour retrouver son mari, qu'il ne servait encore à rien de s'inquiéter outre mesure. Finalement, il finit par lui promettre de lui rendre rapidement visite, pour l'interroger directement, afin d'orienter au mieux les recherches.

Elle se traîna jusqu'à la porte quand elle entendit les coups frappés. Elle avait continué à beaucoup pleurer et ne s'était même pas arrangée pour la visite du commissaire. Elle songea un moment, avant d'ouvrir, qu'elle devait avoir l'air horrible. La vérité c'est que, défaite, elle restait fort charmante, d'une beauté touchante de fragilité. L’homme ne l'ignora pas. Elle n'avait pratiquement jamais eu l'occasion de rencontrer ce petit monsieur courtaud, engoncé dans un imper' trop grand, mais Jean, depuis sa nomination, ne tarissait pas d'éloges. Elle décida donc que malgré son physique déplaisant, et des yeux fuyants qui détaillaient un peu trop ses formes à son goût, elle devait s'en remettre complètement à lui.

L’homme avait pourtant l’haleine déplaisante et la conversation mauvaise. Elle n'arrivait pas à se concentrer, saisie par les bouffées qui la prenaient à la gorge. Les questions posées n'apportèrent guère d'éléments utiles. « Jean l'avait quittée vers 11 heures, 11 h 30, elle ne l'avait plus revu depuis. Il lui avait dit qu'il irait chercher du tabac, elle ne savait pas où ». Son interlocuteur lui demanda à quoi ils avaient employé leur journée auparavant, elle fut gênée par son sourire lubrique quand elle répondit qu'ils étaient restés au lit.

Un sentiment de malaise l'envahissait. Elle était épuisée, déroutée. L'homme enchaînait les questions, semblant ne pas prêter attention aux réponses. C'était comme si déjà il savait, et qu'il ne voulait pas consacrer trop d'efforts à une cause pour lui perdue d'avance. N'y tenant plus, elle finit par interrompre au bout d'un moment : « Pensez-vous que mon mari soit encore vivant ? ». La question crue, le ton brutal, semblèrent un instant désarçonner son interlocuteur. Puis elle vit comme une flamme traverser ses yeux de fouine. Il affectait une attitude se voulant compatissante, mais son regard était animé d'un éclat mauvais. Se rapprochant d'elle, il lui saisit d'un coup les mains. Les siennes étaient moites, presque gluantes, elle essaya bien de se dégager mollement mais l'abominable odeur, exhalée par tous les pores de cette peau fétide quasiment à son contact, lui faisait perdre toute force et elle sentait son corps s'engourdir, sans volonté, presque sur le point de défaillir alors qu'elle essayait de saisir le sens des mots que l'autre prononçait : « Vous savez sans doute Madame que votre mari occupe depuis peu un poste à responsabilité, très exposé, où il a à gérer des activités pour nous extrêmement sensibles. Extrêmement sensibles oui, pour tout le monde de fait... Il aurait pu être victime de ces voyous et terroristes qui envahissent actuellement le pays... Dans les cas similaires auxquels nous avons dû faire face par le passé, je suis au regret de vous informer que nous avons bien rarement eu des nouvelles des disparus, et jamais positives. Bien sûr... »

Il continua à parler longtemps mais Hélène n'écoutait plus. Que Jean ait pu disparaître lui paraissait inconcevable, qu'allait-elle devenir ? Il était le centre de sa vie, sa raison d'être, sans lui rien n'avait plus de sens, comment pourrait-elle continuer son existence ainsi ? À quoi bon ? Au bout d'un moment, sans doute une éternité, mais elle avait perdu le sens exact du temps, les blancs dans la conversation (le monologue serait plus exact) se firent plus fréquents. Le petit homme lui jetait de temps à autre des regards inquiets, sans savoir comment se dérober. Il n’avait plus l’air de prendre autant de plaisir qu’avant à ses malheurs. Il lui promit finalement qu'on la tiendrait au courant, qu'on s'occuperait d'elle et qu'elle n'aurait pas de soucis à se faire pour subvenir à ses besoins. Elle n’entendit plus jamais parler de lui.

Les mois qui suivirent ne furent qu'une longue agonie. Les événements se précipitèrent à l'été, expliquant sans doute le silence de la Préfecture de Police. Au début, elle continua de toucher le traitement de Jean, mais le versement prit fin avec le déménagement des administrations. De toute façon l'argent ne valait plus grand-chose. De temps à autre Hugues, qui pourtant avait été blessé dans les combats, lui ramenait quelques provisions, ce qui lui permettait de survivre. De toute façon elle ne s'alimentait presque plus depuis l'annonce de la disparition. Quand elle se rendit compte qu'elle avait du retard, elle n'y fit d'abord pas vraiment attention, mettant cela sur le compte de la sous-nutrition. Puis, ses règles ne venant toujours pas, elle avait fini par comprendre ce que les premières nausées, quelques semaines plus tard, n'avaient fait que confirmer.

Les plaies de son âme, qui commençaient tout juste à cicatriser, se rouvrirent, suppurantes de chagrin. Elle avait pleuré, pleuré, pleuré sur cet enfant qui ne connaîtrait jamais sur son père, pleuré sur le sort de Jean qui avait si longtemps désiré un enfant et ne saurait sans doute jamais que son vœu avait été exaucé. Pleuré enfin sur son propre sort, abandonnée de tous, sans ressources, ne pouvant pas même se laisser mourir maintenant qu'elle avait cette vie en elle à protéger. Que celle-ci ait été engendrée sans doute le jour même où lui avait été arraché son Jean ne faisait qu'accroître sa détresse, comme si le destin avait voulu lui jouer un dernier mauvais tour.

Après une courte période où elle avait sombré dans un abattement encore plus profond, où elle avait même songé (Dieu lui pardonne) que, peut-être, arracher au tourment de la vie cet enfant à naître serait en réalité un acte de miséricorde, elle avait fini par reprendre courage. Non pas pour elle-même, mais pour lui : l'enfant de Jean, sa prolongation sur cette terre, qu'elle chérirait comme elle avait chéri son auteur ! Elle avait alors entamé sa bataille, harcelant l'administration pour récupérer le bénéfice de sa pension de veuve tandis que les choses finissaient par se calmer dans le pays et que, le gouvernement revenu, les affaires commencèrent à retourner à peu près à la normale. Après de longues semaines à envoyer courrier sur courrier, à attendre dans les antichambres sinistres des administrations, en compagnie de la masse pitoyable et affligée de ces temps de crise, elle avait obtenu finalement un rendez-vous avec le nouveau commissaire divisionnaire.

Quand elle pénétra dans le bureau, elle fut frappée du calme qui y régnait, contraste frappant avec le tumulte des couloirs où résonnaient les cris, les gémissements même parfois, d'une humanité encore toute désorientée d'un vent de l'Histoire ayant tourné si brusquement. L'homme qui la reçut se leva immédiatement pour lui offrir très galamment un fauteuil confortable, ce dont elle lui fut fort reconnaissante - son ventre avait commencé à grossir et il lui était de plus en plus difficile de rester longtemps debout.

Ce n'est que quand il se rassit et qu'elle pût le contempler de face qu'elle vit qu'il était défiguré. De la partie droite de sa tête, qu'elle n'avait pu voir immédiatement, ne subsistait effectivement qu'une masse informe de chair atrocement brûlée. On ne discernait plus ainsi les contours du visage, et il eut été fort difficile de reconnaître là un être humain si l'autre côté n'avait pas été totalement intact, produisant ainsi un contraste saisissant. Il faisait ressortir de manière horrible toute la déchéance possible de l’homme, car indéniablement, il avait été beau comme le trahissait la partie intacte, et avait sans doute même dégagé beaucoup de charme autrefois. L'œil qui lui restait, vif, traduisait l'intelligence, et le petit sourire qui tordait en permanence le côté préservé de sa bouche, loin d'exprimer la souffrance, donnait l'impression qu'il se moquait en permanence du monde qui l'entourait, comme s'il souriait à une blague intérieure que lui seul pouvait comprendre. C'est cette impression moqueuse mais sympathique qui prédominait d'ailleurs chez lui, et malgré ses horribles blessures il émanait du personnage une ardeur juvénile effaçant l'horreur de la première impression. En d'autres temps, elle lui aurait rendu son sourire.

Il l'observait également en retour, installé dans son beau fauteuil Empire, calme et sûr de lui comme quelqu'un habitué depuis longtemps à jouir du pouvoir, ou du moins à en jouer la comédie. Il l'interpella finalement d'une voix chaude, d'où transpirait aussi une assurance presque moqueuse :
« Je vois que mon apparence ne vous choque pas outre mesure Madame, j'en suis heureux. Les gens ont tendance à attacher trop d'importance à ce souvenir qu'ont jugé bon de me laisser nos amis communs avant de partir. »

Hélène rougit et baissa les yeux, elle s'était bien sûr renseignée sur le jeune commissaire, même si personne n'avait osé lui mentionner le détail de son apparence. Il était déjà de toute façon une sorte de célébrité dans le quartier. Son comportement héroïque pendant la guerre, les souffrances sans nom qu'il avait enduré, tout cela lui avait valu une éphémère gloire à la fin du conflit. Il continua d'un air contrit :
« Pardonnez-moi, j'ai du mal à contenir un cynisme déjà trop présent en ces temps. Je ne voulais pas vous blesser. Je sais que vous-même avez beaucoup perdu et êtes en deuil. »

Elle voulut lui assurer que ce n'était rien, mais il ne lui en laissa guère le temps, la coupant. Il semblait qu'il était bien décidé à mener la conversation :
« Pas de fausses civilités entre nous, je vous en prie. Je dois vous avouer que si je vous ai accordé cet entretien, ce n'est que par égard pour votre état. »

Puis son sourire s'effaçant un instant, et son unique œil se figeant dans le vague, il continua : « ma femme attendait aussi un enfant quand nous fûmes pris. Vous comprenez ? »
Son regard se fit soudain dur, et il reprit d'un air plus sévère.
— Quoi qu’il en soit je tenais à vous dire personnellement que notre nouveau gouvernement ne pourra officiellement accéder à votre demande, et verser ne serait-ce qu'un Franc de la pension que vous réclamez.
— Mais mon Mari... commença-t-elle en éclatant.
— Je sais malheureusement très bien quel genre d'homme était votre mari ! la coupa-t-il. Puis, prenant un ton plus doux : mais je ne vois pas de raison pour que vous et votre enfant souffriez des erreurs du père. Je n'approuve guère le zèle des exaltés à la mode, que je trouve bien anachronique, maintenant le danger des combats passés. Aussi rassurez-vous, j'ai pris des mesures et vous ne manquerez de rien. Votre dossier a été enregistré sous votre nom de jeune fille, et l'enfant à naître comme pupille de la Nation.

Elle en resta bouche bée, ne sachant que dire, toute étonnée de cette bonté gratuite, coupée nette dans une indignation qu'elle s'était apprêté à déchaîner. Les larmes lui vinrent rapidement aux yeux devant ce geste de la part d'un étranger lui-même tant éprouvé dans sa chair. Dans un élan instinctif, elle se précipita vers lui, voulant le serrer dans ses bras. Il se dégagea, prestement mais sans animosité, la couvant un instant de son regard estropié, où s'exprimait à la fois lassitude et pitié. Il se leva ensuite, se dirigeant vers une porte dérobée dans un coin, avant de se retourner pour lancer d'un air grave :
« Je n'aurais qu'une seule condition, ou plutôt une faveur. Examinez avant de partir le dossier posé devant vous. Je crois qu'aujourd'hui nous avons besoin de la vérité plus que de toute autre chose. Permettez-moi de prendre congé maintenant. Signalez au planton de garde quand vous aurez fini. »

Hélène resta figée un moment, hésitante dans le grand bureau, regardant l'homme sortir sans un mot, puis attendant encore. Son esprit étouffait sous l'abondance de sentiments ambivalents qui l'étreignaient. Très doucement, elle se rapprocha de la table et, d'un geste presque amoureux, languissant, ouvrit la serviette. Ce qu'elle vit fit battre son cœur à tout rompre, mais elle ne pouvait plus s'offrir le luxe de l'étonnement. Sa vie dénudée de toute joie ou chaleur, elle avait aussi renoncé au mensonge. À l'intérieur de la chemise, une simple photo, prise sans doute avec un de ces appareils instantanés qui avaient tant étonné avant la guerre, et que les rutilants soldats d’Hitler avaient ramenés dans leurs bagages. Un cliché souvenir, pris en 1942, comme l'indiquait la légende. On reconnaissait bien son Jean au milieu, beau et bien bâti, seyant comme toujours dans son uniforme de gendarme. Il était tout sourire, ce sourire qu'elle aimait tant, encadré de part et d’autre de deux gaillards aux visages germaniques, tout aussi joviaux, arborant l'uniforme noir frappé des deux éclairs qu'avaient appris à craindre tous les Peuples d'Europe.

Au fond, un décor de miradors et barbelés, à travers lesquels on distinguait des visages apeurés et grimaçants. Et à côté du groupe, au premier plan, une petite chose misérable qui n'avait pas d'abord attiré son attention. On y reconnaissait un enfant, le visage entièrement dissimulé par la main d'un des S.S., qui lui caressait la tête d'un geste paternaliste. La seule chose qui identifiait encore cet être, dont la tête était avalée tout entière par la grosse patte qui le recouvrait, c'était l'énorme étoile à six branches ornant sa poitrine, recouvrant quasiment la totalité du petit corps malingre. Fascinée et tétanisée un instant devant le spectacle, Hélène prit la photo dans ses mains et, délicatement, l'embrassa, comme elle l'avait fait tant de fois avec les lèvres de Jean. Son Jean, qui, de l'éternité, lui adressait toujours son beau sourire. L'homme qu'elle aimait, le père de son enfant.

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Pulcherie · il y a
Poignant .Bravo
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Thara · il y a
Bonne chance pour votre nouvelle...
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Fred Panassac · il y a
Ce texte poignant ne peut pas s’oublier, je passe vite renouveler mes voix quand il en est encore temps ! *****
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Très heureuse de découvrir ce texte avant la fin de la finale et de pouvoir le soutenir ,
Bravo ,on est pris dans l’histoire!mes 5 voix!

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Felix Culpa · il y a
Le passé refait surface, sublimé par vos mots, et on se retrouve en immersion dans une période bien triste pour l'humanité; Mes 5 voix pour votre texte et ces mots choisis ( traitement, il fallait connaître ! ) Je vous invite à faire un voyage dans le temps avec contact : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/contact-9
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M BLOT · il y a
Bonne chance pour votre texte, amicalement, mes voix
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Nelson Monge · il y a
Bonne chance pour cette histoire vraiment réaliste. Mes voix.
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Jean Calbrix · il y a
Un bien joli texte sur une séquence de vie pendant l'occupation allemande, et qui mérite un beau succès ! Bravo, Benjamin ! Vous avez mes cinq voix.
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à lire mon sonnet "Indian song" en finale été : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/indian-song Bonne journée à vous.

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Mandy Rukwa · il y a
bonne chance !
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Stéphane Sogsine · il y a
Bonne finale

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