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Amour ou raison ?

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Toute histoire commence un jour, quelque part. Elle peut être l’histoire de tout le monde, elle peut être unique, elle peut être un passage solitaire vers une certaine maturation de l’esprit, elle peut être le début de la fin. J’aime à penser que chaque histoire qui commence, bien ou mal, peut tourner en notre faveur. Ma sœur me tuerait si elle me lisait. S’exclamerait-elle : « qu’y a-t-il de bon dans ce que j’ai vécu ? » Et moi, non pas en guise de consolation mais de vérité, je lui dirais : « tu t’es assagie ! » Pas qu’elle ne l’était pas, mais ma sœur était si naïve et manquait de confiance en elle. Elle ne croyait tellement pas en elle et par contraste croyait si fort en l’amour que lorsqu’elle l’a rencontré, elle s’est convaincue que cet amour lui donnerait la confiance qui lui manquait.
Je la voyais nager à la fois dans le bonheur et dans l’inquiétude, dans l’harmonie et dans la maladie, dans l’épanouissement, le don total de soi et l’épuisement, mais jamais dans la stabilité. Je la voyais réaliser chaque jour qu’il y avait un problème. Je réalisais également que la solution ne pouvait venir que d’elle. Et contre toute attente, en cette matinée de novembre, elle se décida.
-Je me relève. Peut-être je n’ai jamais été debout ? Je commence dès cet instant à vivre puisque, je n’ai jamais vraiment vécu jusqu’ici. De toutes les façons je m’approprie ma vie, je lui donne la valeur qu’elle aurait dû avoir. Personne ne me ferra plus penser qu’elle est maître de mon destin.
Je n’avais pas osé lui dire, ce jour-là, qu’elle l’avait pensé toute seule. Qu’elle était devenue, sans l’aide de personne, prisonnière de son amour, de sa vie. Il faut dire que tout avait été construit pour qu’elle le soit. En effet, elle semblait vivre une idylle presque parfaite, culpabilisant même d’être celle qui semait la zizanie par ses perpétuelles interrogations. Que non ! Il a fallu que ce fichu message lui soit envoyé, cette fameuse vidéo qui avait tout gâché. Je dirais qui l’avait libérée. Enfin ses prières n’étaient pas vaines : « Délivre-nous du mal... » Elle était délivrée. Pas sur le coup ; sa douleur était si vive que le cri qu’elle poussa à l’instant hante encore mes nuits.
Je m’étais rapprochée tout doucement d’elle, je lui avais pris le téléphone des mains et j’avais compris. Je pouvais du bout des doigts toucher sa peine. Des heures passèrent... Une éternité peut-être ? Quand elle sortit de sa torpeur, elle me dit :
-Il y a quelques mois déjà que ça dure. Je pensais que je me trompais, que j’exagérais mais là, je n’ai plus aucun doute. Je riais sous cape lorsque mes amies se plaignaient de leur problème de couple car, je me croyais à l’abri avec la maladie de mon homme. Mon homme ? Ai-je seulement le droit de l’appeler ainsi ? Ne serait-ce pas plutôt l’homme planétaire, le distributeur automatique ? Cet homme à qui je donnais le bon Dieu sans confession. Sais-tu que lorsque j’ai commencé à me plaindre de bijoux trouvés çà et là, des coups de fil et messages incessants, une confidente m’a dit : « il rationne encore à la maison ? Il mange ce que tu cuisines ? Il rentre tous les soirs ? Il continue de t’appeler toutes les secondes ? Alors tu n’as rien à craindre. Il est de la nature de l’homme d’être constamment en chasse ». Je me sentais à la fois rassurée et inquiète. Rassurée parce qu’il était très présent. Inquiète parce qu’on aurait dit qu’il avait recouvré la santé et refusait de m’en parler. Quelle horreur ! Oui ma chérie trois ans de mariage et zéro intimité avec mon homme, avec personne d’autre d’ailleurs. Frappé d’impuissance quelques mois seulement après notre mariage, je n’ai eu de cesse que de faire le tour des hôpitaux et des naturopathes. J’ai même pensé à un phénomène surnaturel. Il paraît que de mauvais esprits se baladent et détruisent la sexualité des couples. Parle-t-on aussi souvent du démon Asmodée. Tu peux comprendre que j’ai eu recours à toutes sortes d’encens. Curieusement monsieur était toujours si joyeux, que je me réjouissais de sa force à surmonter l’épreuve. Je comprends tout, il n’a jamais été malade.
Ce que j’entendais dépassait les scénarii très dramatiques que j’avais pour habitude d’inventer pour me prouver à quel point ma vie pouvait être plus pathétique qu’elle ne l’était déjà. Et dire que la pauvre n’était qu’au tout début de son « monologue ».
-J’eu été futée que j’aurai su pourquoi il rentrait tous les soirs épuisé. Connais-tu un homme marié qui se soucierait plus de satisfaire ses maîtresses que celle que lui-même a pourchassé de son amour et de son désir ? Sais-tu qu’il ne met pas son alliance et prétend vivre en famille ? Alors comme ça mes décoctions contribuaient à le doper ! Je comprends pourquoi mes appels nocturnes lors de mes voyages restaient sans réponse : « sommeil profond » disait-il. Je comprends ses coups de fil dans les toilettes qui sonnaient pour moi comme un empressement à me parler ; l’autre madame occupait certainement la chambre. Cet air fatigué à ses retours, pleurant un mal de rein ou de dos et moi m’empressant de lui prodiguer massage et décoction. Quelle bêtise ! Crois-tu qu’il soit malade ? Souffrirait-il d’un dédoublement de personnalité ? À combien d’autres avant moi a-t-il fait le coup ? J’ai surpris tout récemment une conversation où il disait à l’une de ces merdeuses que la femme avec qui il vit en concubinage s’en irait d’ici peu. Demain tu m’accompagnes au palais de justice d’accord ?
Je doute fort qu’elle ait trouvé du sommeil ce soir-là. Je l’entendais renifler, se moucher et soupirer. Elle ne pouvait même pas exprimer sa frustration à cet être chéri qui était en voyage d’affaire ou d’amour.
Au petit matin comme d’habitude, elle s’était mise à accomplir ses tâches ménagères. Ses yeux étaient enflés. Je n’osais l’interroger. Elle me souriait comme pour me signifier que tout allait bien, mais son regard était hagard, plein de tristesse et d’amertume.
J’enrageais qu’on n’ait pas, dans notre société, à consulter des psychologues car, elle en avait grand besoin. Moi aussi probablement. J’étais abasourdie, en colère, haineuse. Des idées noires m’envahissaient l’esprit. Il m’était impossible de croire qu’une personne aussi gentille que ce monsieur, qu’un jour j’ai aimé et respecté, était capable de tant de cruauté. Mais je me devais d’être forte, pour ma sœur.
Après s’être acquitté de son devoir d’épouse-domestique, elle continua ce qu’elle avait (re)commencé depuis peu : chercher un emploi. Comme si elle le réalisait à l’instant elle me dit d’un coup « je dois appeler ma belle-famille ». Oui, me dit-elle, personne ne se doute de rien. Sur ces mots elle se rappela les inquiétudes de sa belle-sœur : « Quand vas-tu dire qu’un ‘petit palu’ matinal te cloue au lit ? » Ce jour elles en avaient ri, belle-sœur exprimait juste un désir. Et ensuite elles avaient conclu « tout à Dieu. » Ma sœur s’était convaincue qu’elle devait protéger son chéri de toute « raillerie », qu’elle ne devait rien dire à personne, même pas à la famille.
J’étais devenue la thérapeute de ma sœur. Au fond j’ignore si elle s’adressait à moi ou à elle-même. Une chose est sûre elle ne pouvait s’arrêter de parler.
-Tu sais, il souffrait d’une légère infertilité pendant les fiançailles. J’ai pensé que de là découle sûrement cette subite impuissance. Ah ! Ma belle-famille. Cette famille qui m’a au départ rejetée comme la « femme étrangère » mais si bien accueillie par la suite se doit de connaître la vérité. Crois-tu qu’elle pourra le ramener à la raison ? Comprendra-t-il que cette vie de désordre n’est pas une vie ? Je voudrais tellement qu’il soit reconnaissant des sacrifices que j’ai consentis par amour pour lui. Si je lui dis que je sais, me demandera-t-il pardon ? Se décidera-t-il à respecter notre engagement marital ? Peut-être ai-je commis une faute ? Sûrement si je m’améliorais il n’aurait plus envie d’entretenir toutes ses filles ? Peut-être de nos relations passées il n’a jamais éprouvé du plaisir ? Mais bon sang pourquoi après sept ans s’était-il décidé à m’épouser ? Il a été envoûté. Peut-être que l’une de ces filles lui aurait administré un charme ? Parce que vois-tu, tout a commencé lors des préparatifs de notre mariage. Je devrais faire venir un prêtre pour qu’il nous exorcise.
Je la regardais s’interroger, souffrant à sa place de ce qu’elle ne réalisait pas qu’il existe des êtres foncièrement abjects. Des personnes qui, comme ces grands criminels, une fois libérées recommencent encore et encore leur besogne jusqu’à se retrouver une nouvelle fois derrière les barreaux. Je n’osais pas lui dire que ce n’était pas lui qui avait un problème à ce moment, mais elle. Elle avait besoin de réaliser, et toute seule.
Le soir elle me fit savoir qu’elle avait informé sa belle-famille qui, dès le lendemain ne cessait de l’appeler pour la réconforter et lui demander de redoubler d’ardeur dans la prière. D’aucun n’hésitait pas à lui proposer de l’accompagner chez un marabout qui l’aiderait à libérer son mari de l’emprise du mal. Cette dernière suggestion la faisait rire car elle se demandait « où étaient tous ces marabouts pour aider à vider les hôpitaux ». Peut-être tous ceux qui souffraient de maux divers n’avaient personnes pour les conduire chez l’un d’eux. Oups !
Trois jours plus tard, au retour du mari farceur, ma sœur lui révéla qu’elle savait tout et il lui dit tout bonnement :
-Tu exagères ! Il n’y a rien de dramatique dans ce que tu racontes. J’ai toujours vécu ainsi et jamais je ne me suis retrouvé dans une telle situation. Je ne comprends pas pourquoi ça ne marche pas avec toi. Je ne t’ai rien dit pour ne pas t’offenser mais tu dois être possédée. Tu as sûrement en toi un esprit qui a tué ma sexualité à ton égard.
-Juste après notre union ? Soit, pourquoi n’as-tu rien fait pour nous en débarrasser ?
-Je savais que cet esprit finirait par partir.
- Tout seul ?
Ma sœur redoubla d’ardeur à la prière pour se délivrer afin que « son homme » puisse à nouveau la connaître. Mais, les choses ne s’améliorèrent point. Elle me confia un soir qu’il la battait sans raison depuis qu’elle avait dit tout savoir. Je lui demandais alors pourquoi avoir abandonné son projet de saisir un juge ? Pourquoi ne partait-elle pas ? Elle me répondait toujours qu’elle n’avait ni le courage, ni la force de le faire. Je crois qu’au fond d’elle, elle espérait un miracle. Elle avait regardé tellement de films, lu tant de romans d’amour qui finissent bien qu’elle espérait. Chaque jour jusqu’à ce soir de novembre, elle espérait.
Encouragée par ses amies et sa belle-famille, elle refusait d'accepter que monsieur était tout simplement machiavélique. Elle avait vite fait d’oublier « Petits meurtres entre riches », « chroniques criminelles » qu’elle considérait comme une réalité purement occidentale pour s’enfoncer dans la bêtise d’un probable envoûtement. Disons que c’est cette vérité-là qui l’arrangeait.
Pendant ce temps le bonhomme continuait paisiblement sa vie, soulagé que son épouse soit enfin au courant ; soulagé de n’avoir plus à jouer la comédie de l’amoureux transit mais malade. Il ne cessait de lui demander pourquoi elle ne partait pas. Dans un sursaut d’orgueil ou de bêtise, elle lui demandait de s’en aller lui. Je me demandais si elle n’avait pas peur pour sa vie ; moi si. Je décidais de partir de la maison pour fuir cette ambiance immonde d’un couple en décrépitude. Monsieur qui ne mangeait plus à la maison, faisait chambre à part. Ceci dans l’unique intérêt d’indisposer une femme qui l’était déjà. Je me demandais pourquoi il ne partait pas. Il pouvait aller s’installer ailleurs ou chez l’une de ses concubines. Ce n’était pas comme si la maison lui appartenait. Ils louaient juste un duplex. Mais non, il était là et n’avait aucunement l’intention de s’en aller. Au moins j’avais compris qui il était. Il était attaché au moindre de ses biens et fulminait à l’idée que le simple rideau ou la petite cuillère soit laissé à cette créature qui avait découvert son penchant pervers. Il tenait absolument à ne rien lui céder. Il croyait dur comme fer que si elle restait c’était pour les miettes qu’il gagnait déjà difficilement grâce à l’exploitation des familles de ses nombreuses victimes.
Le mari de ma sœur était un gigolo. Non ! Qu’est-ce qu’il était en réalité ? Je ne saurais le dire. Ses proies étaient en général de très jeunes filles, issues de bonnes familles, à qui il faisait miroiter une paisible union ; les couvrant de biens pour insidieusement les récupérer auprès des membres de leur famille, au motif d’investissement. Et monsieur qui se prenait pour un important homme d’affaire...
Comme il était très gentil, bel homme, avec beaucoup de signes extérieurs de richesses, personne ne se doutait de rien et oubliait rapidement les investissements ratés. On le plaignait même pour toutes les souffrances qu’il s’infligeait sans aucun résultat. En réalité, mon beau-frère n’aimait personne d’autre que lui. Ou mieux, il adorait l’argent et le luxe.
Après un mois d’absence et de culpabilité, je décidais de rentrer à la maison soutenir ma sœur. Je priais de ne pas assister à un drame à la Hollywood story. Et pour mon plus grand bonheur, je retrouvais une jeune dame qui avait repris quelques kilos. Son nouvel emploi lui permettait de sortir les matins et de rentrer suffisamment épuisée les soirs. Elle fréquentait à nouveau ses amis, sortait, s’amusait, écoutait, et se confiait. De ses nombreuses discussions elle avait réalisé combien les femmes vivaient des situations terribles dans les foyers, mais n’osaient en parler au nom de la cohésion familiale. Et même que son époux lui avait dit qu’elle n’aurait jamais dû en parler pour protéger son foyer. Je me demande bien lequel ? D’ailleurs, ce dernier s’était donné tellement de mal, en vain, pour qu’elle soit vue des siens comme fautive.
Heureusement ce matin de novembre elle avait compris qu’il ne s’agissait pas de victimisation ou de culpabilité. Qu’elle n’avait aucun esprit en elle, sinon l’esprit de clairvoyance qui lui faisait s’interroger de tout et sur tout, embêtant ainsi un homme habitué à berner sans être inquiété. Après avoir reçu une vidéo qui confirmait une vérité qu’elle rejetait en toute bonne foi, après avoir pris le temps d’assimiler et d’accepter qu’il puisse exister de mauvaises personnes, ma sœur prit sa résolution ce soir-là, et décida de ne pas partir. Elle était autant chez elle que lui. Elle le lui fit savoir. Et dès cet instant elle vécut selon ses principes, sans tenir compte de lui. Étonné de la voir si forte, si déterminée et plus que jamais engagée à ne pas dépendre de lui, il quitta finalement la maison et demanda le divorce.
Vous vous demandez sûrement quel était le contenu de ce message, je ne vous le dirais pas. J’en fais cette part de mystère qui doit préserver la particularité d’une histoire qui a commencé par un regard un après-midi de novembre et qui s’est achevée un soir de novembre. Drôle de coïncidence n’est-ce pas ?

PRIX

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Samia.mbodong · il y a
Bravo Clémence
C'est bien écrit et c'est beau.
Merci à toi
Samia

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Clémence Gnintedem · il y a
Merci 😊💚
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Laurent Martin · il y a
Ce que certains nomment 'envoûtement ', d'autres l'appellent "perversité narcissique "
Pfff, qu'est ce qu'il leur passe par la tête... je suis curieux de recouvrir si cela vient d'éléments liés à l'éducation ou si cela est inné...
Très beau texte qui fait peur et réfléchir...

Si la curiosité vous en dit, je vous invite à découvrir mon oeuvre en compétition des TTC
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/paillasson-le-herisson
Merci d'avance pour votre lecture
Laurent

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Clémence Gnintedem · il y a
Vous avez mes voix Martin. J'ai rapidement parcouru votre texte et je le lirais plus calmement dès que possible !
Merci d'être passé

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Clémence Gnintedem · il y a
Déjà Isabelle. Merci !
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Clémence Gnintedem · il y a
Déjà. En plus je vous ai laissé un petit 💚
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Personae · il y a
Je trouve votre texte particulièrement bien construit, doté, visiblement, d’une vocation préventive qui a le mérite d’être soulignée.
Effectivement, votre récit met en évidence les problématiques que soulèvent les organisations humaines aux normes sociales contrastées.
Cela ressemble à un appel : celui d’améliorer l’état actuel des relations sociales, afin que chaque individu puisse voir sa dignité respectée.
Bon courage !

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Rtt · il y a
C'est très beau, magnifiquement écrit!
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Clémence Gnintedem · il y a
Merci 😊
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gillibert · il y a
histoire intéressante, mais pessimiste qui montre un homme ignoble et,pour raisons personnelles, indépendantes de mon époux, je n'aime pas voir ces gens mis en scène, mais le texte n'en a pas moins de mérite
Je vous invite à lire " Des dieux et des chefs " en compétition

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Clémence Gnintedem · il y a
Déjà lu Gillibert. Merci d'être passé et bonne chance à vous !
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Isabelle Lambin · il y a
Une histoire émouvante, un joli parcours
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Maud · il y a
Un très beau texte !
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Pascal Gos · il y a
bravo !
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