Amour et Confiance

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En compétition

Aventurière des temps modernes, professeur de Mathématiques, mère de douze enfants, je les ai scolarisés à domicile jusqu'en terminale. Ils se sont éparpillés, certains sont mariés, et ont  [+]

Image de Été 2020

Attendri, la tête levée, je marchais à pas lents sur la petite route argentée de Prouillhes, le soleil matinal du mois d’octobre nimbait d’une lumière dorée les arbres des collines, adoucissant la somptuosité de leurs teintes d’automne, et les souvenirs de mon enfance se superposaient, en un tendre mélange.

De retour au village de Courniou, j’entrai par ce jardin sauvage que personne n’entretenait plus depuis longtemps, mais dans lequel je reconnaissais encore les reines-marguerites dont le tableau orne le mur de ma chambre, je pénétrai ému dans le salon où autrefois écrivait tous les jours mon grand -père, et j’ouvris les volets : j’aime la pierre dont sont faites les maisons, les tuiles dont la couleur rouge a pâli, les volets vert clair, et les cris des enfants du grand Serge avec qui, enfant, je parcourais la montagne pendant les vacances.

Et pour poursuivre mon pèlerinage, je partis au boulodrome voir si quelque vieille lavait encore son linge au lavoir.

Sur un banc, sous les hauts châtaigniers, Marie pleurait. Elle avait agréablement changé. Je voyais maintenant une femme éblouissante.

— Pourquoi ces larmes, belle enfant ?
— Jérôme, mon ami, Jérôme, mon poète, a fui, il m’a laissée seule quand il a su que j’étais enceinte. « Marie » a-t-il dit. « Marie, je te l’avais bien dit, je t’aime vraiment d’amour du corps, d’amour de l’âme, mais, je suis jeune et je veux m’amuser encore quelques années, vivre insouciant, pas de responsabilités, pas d’enfant, mon temps est encore celui de l’enfance. Je te quitte. » Et moi : « Puisque tu m’aimes, tu reviendras. » En riant, il a répondu : « Marie, quelle logique ! Oui, bien sûr puisque je t’aime, mais tais-toi, je pars. » Il a quitté le village, sans laisser d’adresse. Ma mère dit qu’il s’est moqué et que jamais je ne le reverrai. Sans Jérôme, je dors mal, je suis triste. Les deux cousins Dupré me font chacun une cour assidue et soignée, en demandant ma main, « avec l’enfant », et je réplique : « Je me suis promise à Jérôme, et à lui seul, et je l’attends, je n’en veux point d’autres. » Mais ils se moquent tant que maintenant, j’ai peur, et je pleure, de froid, d’effroi, de solitude, et de tristesse : quand mon bébé naîtra, comme un fils de marin, il ne verra pas son papa.

J’ai posé ma main sur la belle épaule de Marie, je l’ai passée sur son crâne aux longs cheveux soyeux. Que lui dire ? Comme les cousins, je la crois bien naïve, mais devrais-je détruire son espoir ?

— Tu n’es pas seule, Marie, puisque tu es enceinte. Ton ventre est déjà bien rond, l’enfant t’entend sans doute, parle-lui, chante-lui de petits airs, joue-lui du pipeau.
— Je lui joue du violon, a-t-elle répondu, et je le sens bouger de plaisir. Venez ce soir chez nous, ma mère m’a dit : « Si tu vois le parisien, invite-le. »

Toute la soirée, j’ai écouté la mère, une veuve enjouée, raconter les légendes du pays. J’en connaissais quelques-unes par mon grand-père, mais elle en savait d’autres, et ses récits sont dignes de nos grands auteurs. Elle n’a rien inventé, dit-elle modestement, mais les détails dont foisonnent ses descriptions, les analyses de caractère et de multiples aventures parallèles qui se greffant sur une légende simpliste l’enrichissent merveilleusement, je sais bien qu’elle les a imaginées. J’étais aux anges, et tout ce temps je regardais, comme les cousins Dupré, la belle Marie, et parfois, échappant à la magie des paroles, j’admirais son visage et pensais : « Sois sage, elle aime son Jérôme le poète et j’ai huit ans, peut-être dix ans de plus qu’elle. »

Et puis elle parla. Jamais je n’eus soupçonné chez elle une si vaste culture et la maman, à l’esprit fin, dut lire en mes pensées. Désirait-elle que je prisse la place du père absent ? Car dans les villages on veut encore qu’un petit ait un père.

— Ma fille n’a que 19 ans, mais elle est en première année de Master, en lettres classiques, et elle étudie l’histoire, elle ambitionne de se présenter au concours d’entrée de l’école des Chartes.

Mes espoirs s’effondraient ; trop savante pour moi, jamais je ne serais à la hauteur.

Quelques jours plus tard, je repartais à Paris, sans la revoir.

L’automne suivant, je la revis, avec sa mère et son bébé, au boulodrome, dans ce cadre mélancolique sous les derniers feuillages, qui, avant de choir, se parent de mille feux tendres. Est-ce pour honorer leur créateur ? Comment savoir si quelque élément encore inconnu des hommes ne joue pas le rôle de notre système nerveux ? Parfois, je me permets de le croire, c’est si amusant ! Et, comme le traître Jérôme, j’aime jouer.

Elles riaient, joyeuses, les deux femmes, et Marie chantait de sa voix tantôt puissante, tantôt douce et câline. Je m’approchai, intimidé, craignant de troubler un instant de vif bonheur.

— Oh, bonjour, Monsieur le parisien. Voyez comme elle est belle, et intelligente, et gentille, et robuste.
— Dis plutôt, coupa la mère, qu’elle a toutes les qualités.
— Quand il la verra, mon Jérôme grandira, c’est sûr. Rester enfant, cela prolonge-t-il la vie ? La vie d’enfant n’est pas meilleure que celle de mère, ou de père, jamais je ne fus plus heureuse.

On me fit asseoir, et j’étais là, sur ce banc, admirant les trois femmes, la grand-mère, superbe malgré son âge, la fille, charmante, et le bébé, joli et souriant dans sa robe toute blanche qui me regardait, et consultait sa mère du regard pour savoir s’il pouvait me faire confiance et si elle approuvait son affabilité à mon égard.

Marie le prit dans ses bras et chanta :

Mon enfant, sois patient, ton papa reviendra
Si tu dors, à la hâte il lèvera le drap
Pour admirer sa fille, et te dire : je t’aime
Aussitôt il créera de beaux vers sur ce thème
Ton papa ce poète, un enfant comme toi
Joue à l’aventurier, parcourt marais et bois,
Ou en ville bavarde avec des étudiants
Qui se croient philosophes, esprits irradiants
D’idées nouvelles, mais pour tes premiers pas
Il accourra, pour voir ton âme, ton papa

Et elle répétait le refrain :

Mon enfant, sois patient, ton papa reviendra
Pour admirer sa fille et te dire : je t’aime


Et la seconde strophe, que je n’entendis que quelques jours plus tard, sans qu’elle le sût, rappelait qu’il aimait « la Marie ».

La mère, quand elle me vit, seul à seul expliqua :

— Je comprends ses illusions, ce sont de si jolies images de retrouvailles, comment y renoncer ? Moi aussi, au fond, je garde un brin d’espoir. Comment rejeter tout à fait une intuition, solide comme un roc, et charmante comme une grande marguerite ? Mais je lui dis : « Maintenant ta fille risque de comprendre. Réfléchis bien : si pour ses premiers pas, elle ne voit pas son père, quelle déception ! » « Je sais que Jérôme pense à moi », a répondu Marie. « Je le sens, j’entends sa voix résonner le soir sous les étoiles, Mon cher Jérôme a grandi, il attend les premiers pas, s’apprête à reprendre ses études et à gagner sa vie, à m’aimer, sans plus songer à l’ailleurs, sans plus rechercher de pauvres vanités inconnues. J’annonce à ma fillette la vérité, j’en suis sûre, ainsi elle comprendra quand, comme un bel inconnu il avancera vers elle les bras écartés. » On ne peut lutter contre une telle certitude, ajouta la dame.

Je souris :

— Elle vous a convaincus.
— C’est vrai, et facilement, car je partage les mêmes songes, mais jamais je ne le lui ai avoué.

Pendant toutes mes vacances, j’ai admiré Marie de loin, agacé par ses chants. Elle est douée, elle compose les vers comme d’autres conjuguent le verbe être, parfois elle se contente d’assonances, mais le rythme est toujours parfait, sa voix juste et belle met en valeur son talent, les airs se ressemblent un peu, mais je n’en connais aucun, seulement, toujours, elle parle du retour de Jérôme. Discrètement souvent. Elle fait miroiter les eaux du lac sous le clair de lune, et puis… ce garçon !

Elle évoque la danse des graminées aux fines fleurs sous la brise encore tiède de l’après-midi sur le grand plateau couvert de bruyères roses et… voici Jérôme, ce lâche ! Et écoutant Marie, je vois scintiller le mica de la falaise de roche dominant le petit cimetière si calme entouré de cyprès vénérables qui lancent vers le ciel leurs branches jointes, imitant la flamme de l’homme empli de foi qui prie pour ceux qu’il aime et l’ont quitté trop tôt, et Jérôme revient. Je le déteste, lui que je n’ai jamais vu, homme indigne qui jouit de tant d’amour et de confiance.

Je suis reparti meurtri à Paris, loin de la belle Marie et de sa fille, aux yeux intelligents.

Après de sérieuses hésitations, je revins à l’automne suivant, pour peindre les giroflées dont les racines trouvent pitance dans les interstices des murs, et voir du belvédère de granit posé désormais près de la croix de la mission, les montagnes bleutées et les villages qui se fondent dans le paysage comme si quelque dieu les avait bâtis en créant le monde. Ne sont-elles pas dressées avec les pierres des alentours et couvertes des tuiles que l’on fabrique avec l’argile locale ? Et aussi, sans vouloir le reconnaître, je voulais voir Marie, et peut-être trouver enfin le courage de lui dire mon amour, si brûlant, aiguisé par ces temps de rêves loin d’elle et de ses chansons qui me blessaient tant.

Je retournai au boulodrome, et je les vis tous trois : elle, l’enfant qui courait, et Jérôme. Je le reconnus tout de suite, lui que je rencontrais pour la première fois de ma vie. Elle m’aperçut. Et me héla. Soulevant ma casquette, j’allai à elle.

— Voyez, voyez, mon Jérôme a grandi, il est revenu, je savais qu’il m’aimait. « Amour du corps, amour de l’âme. » Regardez-le surveiller sa fillette, nous sommes si heureux !
— Ma fille est admise à son école, ajouta à voix basse la grand-mère qui arrivait, apportant aux deux amoureux des grappes de raisin. Mais pour elle, ce n’est que futilité, regardez sa taille, elle semble épaissie, le deuxième enfant se développe. À l’automne prochain, ils seront quatre.

Marie avait raison, quelle chance a cet homme ! Chassons la jalousie ! L’année prochaine, je n’irai pas à Courniou. La vie est injuste, mais tout de même je me réjouis pour Marie, l’histoire finit bien. Je ne connais pas l’amour partagé, mais j’en vois les édifiants effets, je prie : mon Dieu, donnez-moi ma bien-aimée, elle doit m’attendre quelque part. Où donc ? J’irai visiter le sud de l’Espagne.

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Vrac · il y a
L'histoire est très vivante, sur le mode d'une chronique
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Cyrille Conte · il y a
Très belle histoire. L'attente, l'espoir et un heureux dénouement. Bravo.
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Atoutva · il y a
L'espoir a payé ! Une belle histoire qui se termine bien.
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Tnomreg Germont · il y a
Histoire de la Vie - bravo Madame - mes voix
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Lyne Fontana · il y a
Un style un peu suranné qui donne un certain charme à cette histoire qui me rappelle les films de la Nouvelle Vague.
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Daniel Glacis · il y a
Très beau texte en prose et en vers, Gillibert, qui nous entraîne dans un monde bucolique et tendre ! Daniel.
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Soseki · il y a
l'amour...toujours , finalement !
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Fleur A. · il y a
Une jolie histoire mélangeant bonheur et tristesse
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Pierre PLATON · il y a
L'espérance est le fil rouge de cette histoire : heureux qu'elle soit sous vos mots récompensée, ce qui n'est pas toujours le cas dans la réalité !
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Boubacar Mamoudou · il y a
Deux aspects très corrects, l'amour et image dressés ! Une grande invitation sur ma page, d'autres merveilles vous y attendent ! Merci d'avance.

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