Amour d'un jour

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Lundi matin.
Il fait beau. Le lundi au soleil, c'est quelque chose qu'on ne voit jamais. La rentrée s'annonce très dure. Parmi mes voisins, combien travaillent pour survivre ? Les grèves éclatent. Tout comme les feuilles, en automne, les mauvaises nouvelles tombent. Alors, on bloque les transports, on se réchauffe des premiers froids en se serrant les coudes autour d'un brasero ou en restant dans son lit. Plus personne ne croit personne et plus personne ne veut jouer à un jeu de dupe. Les soignants sont en grève. Ils sont mignons avec leurs petits brassards « soignant en colère ». Ils sont quand même à leur poste. Eux, personne ne les écoute. Dans un monde basé sur les rapports de force, ils n'ont aucun levier de pression. Je les aime avec leurs petits brassards. Les transports, eux, on les écoute. Les transports sont en grève. Plus de train, plus de bus. Je suis bloqué dans ma voiture. Cela fait trois fois que le pare-chocs de mon voisin de derrière tape dans le mien. Je ne dis rien. Il a une tête de sérieux, prêt à se battre pour une remarque. Et puis, au fond, je m'en fous. Au contraire, chaque détail qui me rappelle la petitesse de la vie que je mène est bon à prendre.
La radio égrène son chapelet quotidien d'épidémies et de terroristes. J'écoute avec une délectation morbide ces nouvelles qui annoncent la fin d'un monde. Sur le bas de la route, une fille fait du stop. Je la vois à chaque grève des transports. Une étudiante, sans doute. Elle doit avoir froid. Nouveau choc contre mon véhicule. Nouveau regard rageur dans le rétroviseur. Après une courte page de publicité de dix longues minutes, je n'ai avancé que de trois mètres. Une musique me fait dresser l'oreille. Je ne la reconnais pas, mais elle sent l'été et l'adolescence. Les paroles sont en anglais et chaque refrain est ponctué d'un « so, kiss me ! » Je ne comprends pas tout, mais cette conclusion me réchauffe le corps. Je fais alors un mouvement qui me surprend moi-même. Je baisse la vitre côté passager et crie à la jeune femme :
— Où allez-vous ?
— À la Faculté de Lettres !
Elle est bien étudiante.
— Montez, c'est sur mon chemin !
Elle tire la portière, mais rien ne se passe, car ma voiture est une inquiète. Dès que je dépasse les 10 km/h, elle verrouille toutes les portes. J'appuie sur le bouton de déverrouillage. La fille tire de nouveau, mais c'est trop tôt. Les portes se verrouillent de nouveau. J'appuie sur le bouton. Elle n'ose plus tirer. Elle est enfin assise à côté de moi. Je ne sais pas quoi dire. Elle non plus. Nous parlons de la grève, de ses études. Je parle un peu de mon travail, juste ce qu'il faut pour ne pas la décourager. À la radio, Claude François nous parle d'une chanson qui s'en va et qui revient. Je me mets à fredonner les paroles.
— Mon père aussi adore Claude François.
— Je pense que je suis un peu plus jeune que lui, mais je voue à Cloclo un culte secret et un peu honteux. Il chantait avec une voix de canard, ses danseuses effectuaient des chorégraphies du niveau d'un spectacle de fin d'année et pourtant, sa générosité et son enthousiasme vont droit au cœur.
— C'est vrai !
— Vous ne sentez-pas votre âme d'adolescente se réveiller ?
— Mon adolescence était peuplée de chanteurs avec les mêmes voix de canard, mais des voix de canard électroniques.
— Claude François me donne envie de tomber amoureux.
Elle se tait. Je dois avoir quinze ans de plus qu'elle et je comprends que ma phrase lui paraisse incongrue. Ce n'est pas de ma faute, c'est celle de Claude. Une brusque libération de la circulation me permet de ne pas rebondir sur ma phrase. Nous avançons de deux cents mètres, puis brusquement, tout s'arrête. Je remercie intérieurement le conducteur qui me suit de ne pas avoir cogné mon pare-chocs. Je veux bien être lâche, mais pas devant une femme ! C'est elle qui reprend la conversation.
— Ce doit être le feu rouge juste avant le boulevard.
— Oui.
Une nouvelle musique de film pour adolescents vient remplacer Claude François. Certains penseront qu'elles nous aident à accepter le fait de perdre notre temps dans une boîte en ferraille avant de perdre nos journées dans une boîte en béton. Mais à ce moment, je n'ai plus cure des théories de comptoir. La musique grossit mon cœur démesurément.
— Le cours de ce matin est-il intéressant ?
— Pour le professeur, sûrement. Il a l'air de prendre beaucoup de plaisir à nous parler !
— Je m'appelle Sébastien. Et vous ?
— Chloé !
— Chloé, tu as vraiment envie de passer la matinée dans un amphithéâtre ?
Elle me regarde. Je vois, à travers ses yeux, l'adolescente qu'elle était il y a peu. Nous nous sommes compris.

La file de voitures se met à avancer, mais nous ne la suivons plus. Je tourne à droite et m'éloigne le plus vite possible de cet enfer puant. Elle laisse échapper un cri de joie.
— Youhou !
— Youhou aussi ! On va vers la mer !
Elle prend le contrôle de mon autoradio avec son téléphone. Sa sélection est une suite interminable de chansons parlant d'été, d'amours sans suite, de possibles dans le futur. Nous chantons, nous rions, nous avons quinze ans. Et pourtant, je conduis.
Je ne sais pas combien de temps nous roulons, mais nous arrivons au bord de la mer. En cette saison, les rivages sont déserts. Nous quittons la voiture et courons sur le sable. Je ne sais pas pourquoi je souris, mais je suis heureux d'être là, avec elle. Je me mets à chanter Clolo en reproduisant la chorégraphie des Claudettes. Chloé rit tout en essayant de m'imiter. Je corrige ses mouvements. Nous nous touchons, subitement intimidés, mais aucun de nous n'ose prolonger l'instant. C'est doux. Nous marchons sur la plage. Elle me confie ses espoirs, je lui avoue mes renoncements.
Soudain, elle enlève ses chaussures, relève sa jupe et marche dans les vagues.
— Viens, elle est super bonne !
Elle fait de grosses enjambées dans l'eau et s'esclaffe comme une enfant. Elle est jolie. Elle est très jolie. J'hésite, gêné. Il y a quinze ans, j'étais comme elle. Quinze ans qui m'ont apporté quoi, à part un ménisque pété ? J'ôte à mon tour mes chaussures, mon pantalon et me retrouve en slip. Je suis aussi intimidé que lorsqu'il fallait se changer au collège dans le vestiaire des garçons. Mais elle ne relève pas et je la rejoins.
— Tu as vu, elle est bonne !
— Oui, oui !
Elle est gelée ! En fait, non, je m'adapte vite. À son âge, pendant des vacances à Liverpool, je m'étais baigné en avril dans la mer du Nord sous l'œil indifférent d'Anglais en parka qui promenaient leur chien. J'en veux à mon système de régulation du froid d'être devenu si conformiste. Mais ce n'est pas de sa faute ! Je passe mon temps à prendre des douches brûlantes, à me couvrir d'une écharpe ou à mettre des gants en laine pour le trajet entre ma porte et ma voiture. C'est bon d'avoir froid ! C'est bon de vivre ! Elle m'éclabousse le visage. Même pas mal !
— Chloé, tu as déjà mangé des huîtres dans un restaurant sur le front de mer.
— Non !
Moi non plus... Pourquoi je travaille ? À quoi servent les heures passées dans une boîte en fer que je n'ai même pas fini de payer.
— Viens, on y va !
Nous trouvons un restaurant qui doit être là depuis mille ans. Nous sommes les seuls clients. Je prétends connaître les vins présents sur la carte et j'en choisis un avec autorité. Elle rit.
— Le blanc va très bien avec les fruits de mer.
Elle rit de nouveau. Je suis un mâle ridicule et j'aime ça ! J'ai bien fait de laisser mon ego dans la voiture. Il m'aurait empêché de profiter de cet instant. C'est la première fois qu'elle boit du vin blanc. Le rouge lui va bien aux joues. Nous parlons encore et encore. J'ai quinze ans de conversation joyeuse et futile à rattraper ! Le serveur nous regarde d'un air réprobateur. Nous lui avons fait rater la sieste qu'il s'octroie avant le service du soir. Je laisse un pourboire royal. Est-ce l'alcool qui me rend clairvoyant ? En tout cas, voilà de l'argent qui n'ira pas pourrir misérablement sur mon compte en attendant mes vieux jours...
— Je crois que j'ai bu un peu trop pour reprendre le volant.
— On a qu'à marcher un peu.
Nous nous promenons dans la vieille ville d'un lieu que je ne connais pas. Chloé a pris mon bras. Je me surprends à lui expliquer des détails sur l'architecture des bâtiments que nous longeons. Je parle du Moyen Âge. Je ne savais pas que je connaissais autant de choses. C'est bien de me voir que ma mémoire peut servir à autre chose que se remémorer une liste de courses. À la troisième église, elle me dit :
— Je commence à avoir froid.
— Allons prendre un chocolat chaud !
Aujourd'hui est un jour béni. J'ai choisi le café et le chocolat qu'on nous sert est un vrai chocolat chaud préparé avec art. L'univers semble vouloir me dire quelque chose.
— Il est tard. Je n'aimerais pas que mes parents se fassent du souci.
Nous rentrons alors que la nuit tombe. Je la conduis devant sa porte. Je coupe le moteur et nous profitons d'un instant de doux rien. Nous tournons nos visages l'un vers l'autre au même instant. C'est elle qui prend la parole en premier.
— À la prochaine grève ?
Nous nous sourions et elle quitte ma voiture sans plus de parole. À l'instant précis où je démarre, j'aime la Terre entière, inconditionnellement.

J'hésite à enfoncer la clé dans la serrure de mon appartement. Je sais que, comme Cendrillon à minuit, ce geste fermera la parenthèse de cette journée magique. Mais je sais aussi, maintenant, qu'il faut vivre la vie. J'ouvre la porte.
— Bonsoir ! Théo s'est encore battu à l'école. Je compte sur toi pour lui faire la leçon. Il faut vraiment que vous ayez une conversation entre hommes, comme vous dites. Et Marie refuse de faire ses devoirs si tu ne l'aides pas. Je n'ai pas eu une minute à moi aujourd'hui. Au boulot, ma chef de service... qu'est ce que tu as ?
Je caresse les ridules au coin de son œil, celles qu'elle essaie en vain de cacher à coups de crèmes plus chères que l'or.
— Je t'aime, tu sais ?
Elle rougit. Le rouge lui va bien aux joues.
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Joëlle Brethes · il y a
J'ai apprécié cette jolie petite parenthèse pour éclairer une journée et une vie un peu monotones avant d'en reprendre le cours...
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Emilie Pirdas · il y a
On a tous rêvé un jour de tourner le volant de sa voiture, ouvrir sa portière, respirer et toucher un monde plus beau. Continues à l'écrire.
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Viktor September · il y a
Se rendre compte que l'on existe...
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Christophe · il y a
Tout a fait. Surtout dans cette période où l'on peut se sentir emporté par tout ce qui est extérieur à soi.
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Daisy Reuse · il y a
Une jolie parenthèse avant le retour à la vie de tous les jours !
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Christophe · il y a
Quel dommage que les parenthèses se ferment...
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un peu d'embruns du large pour lessiver les grumeaux de la vie ordinaire .
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Christophe · il y a
lessiver les grumeaux de la vie est une jolie expression qui m'a fait rire. Merci !
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Philippe Aeschelmann · il y a
Joli texte, à ne pas garder secret, comme la parenthèse !

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