Amnésie rétrograde

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C’est obsédant. C’est comme une ritournelle entêtante qui revient me hanter. Chaque nuit. Deux semaines que ça dure. Je rêve d’un homme dans un miroir. Il me regarde de ses yeux froids. Et je rêve de l’horreur, une horreur innommable. Je rêve de pleurs, de cris et de morts. C’est lié à mon passé. Il paraît que j’ai connu la guerre. Mais cette période s’est effacée de ma mémoire, mise au rebus. Tout comme ma vie d’avant. Amnésie rétrograde, c’est comme ça qu’ils l’expliquent. Je ne peux dire d’où je viens mais je m’en accommode. Je suis né à 40 ans. J’ai plutôt bien vécu. Aujourd’hui, j’ai une existence paisible dans cette maison de retraite. Elle jouxte le parc de Burberry dans lequel je passe le plus clair de mon temps. Chaque jour depuis presque 20 ans, je côtoie ces arbres centenaires. Ce sont de vieux amis, nous avons le même âge. J’arpente le sentier qui longe le petit bois et j’use mes pantalons sur les planches de mon vieux banc. Toujours le même.
Aujourd’hui, c’est Halloween. Il y a de l’animation dans le parc. Comme chaque année, au lieu de donner la becquée aux pigeons, je distribue bonbons et sucreries à tous ces petits démons et sorcières qui viennent me braquer.
Des bonbons ou la vie ! me crient-ils. Et je leur fais chaque année le même coup. Je leur fais mon plus beau numéro de comédien et je simule une crise cardiaque, portant mes mains à la poitrine en les fixant avec l’expression figée d’une statue de marbre. Monsieur Von Helm ? Vous allez bien Monsieur Von Helm ? C’est eux qui ont peur. Quelle bonne partie de rigolade. Je les aime bien ces petits garnements. Et j’aime ces festivités. Elles rythment mes saisons et me rappellent que j’ai survécu un été de plus. J’aime cette période de l’année où tout meurt. Mon tour viendra sûrement bientôt.
Aujourd’hui, je suis assis sur mon banc. Toujours le même. Les gamins s’en vont, les poches pleines. Je leur ai fait le coup de la crise cardiaque. J’ai froid. Il y a une silhouette à côté de moi. Une silhouette noire. Je ne l’ai pas vue arriver.
— Belle journée pour les morts...
Sa voix me fait sursauter.
— Pardonnez-moi, je vous ai surpris. Je me trouve souvent là où l’on ne m’attend pas.
— Ce n’est rien.
La silhouette est d’une maigreur extrême, vêtue d’un long manteau noir. Elle ressemble à s’y méprendre à un de ces types de la Gestapo que l’on voit dans les films de guerre, le feutre noir enfoncé jusqu’au nez dissimulant un visage gris et acéré. Elle observe les groupes de fantômes et de monstres qui courent sur le tapis de feuilles mortes.
— J’aime me déguiser. Cela me donne l’illusion d’être autre chose. Il n’y a rien d’indécent à cela le jour d’Halloween, n’est-ce pas ?
— Sans doute. Vous portez un costume bien singulier.
— Un costume d’outre-tombe. Au même titre que ces démons qui sillonnent la ville. N’est-ce pas à cela que l’on associe les hommes de la Gestapo ?
— Pour ceux qui ont vécu la guerre... Oui.
— Vous êtes de ceux-là ?
— Il paraît...
— Vous êtes juif ?
— Non. Je ne crois pas...
— Vous êtes allemand ?
— Non. Autrichien...
— Vous êtes sûr ?
— Puisque je vous le dis !
— Votre accent vous trahit.
— Quel accent ?
— Votre accent.
J’ai un pressentiment. Une aura sombre émane de cette silhouette au chapeau noir. Mon instinct me dicte de fuir mais mon corps rouillé par les années ne le permettrait pas.
— Vous n’êtes pas ici pour quémander des sucreries.
Silence.
— Qui êtes-vous ?
— Je suis celui qui t’aidera à te rappeler qui tu es.
Cette familiarité est soudaine, violente.
— Je n’aime pas vos manières, Monsieur.
— Tu as pourtant très souvent fait appel à moi... Helmut.
Un éclair de panique transperce mon esprit comme une lame chauffée à blanc.
— Je me nomme Ludwig, Monsieur. Ludwig Von Helm. Je suis autrichien. Et je n’aime pas le ton que prend cette conversation. Veuillez quitter ce banc et me laisser tranquille.
— Allons Helmut. Il est temps. Tu ne peux plus vivre dans l’illusion et dans l’oubli. Cesse de te cacher et affronte la réalité !
— C’est un cauchemar ! Je ne peux pas rester un instant de plus en votre compagnie, malotru !
Je dois fuir. Mes membres usés doivent m’obéir. Je me lève. J’ai mal. Une douleur foudroyante m’enserre la poitrine. Je vacille. Je pars. Je revois l’Allemagne, puis la Pologne. Je revois les salles obscures et les lits blancs. Et puis ces morts, tous ces morts...
— Sage décision que de te rasseoir, Helmut. Tu seras plus à ton aise pour discuter.
— Allez-vous en...
Un souffle suppliant tente de s’échapper de ma bouche. Je l’imagine tordue de douleur. L’étau déchirant me comprime une nouvelle fois puis se desserre peu à peu, me laissant recouvrer mes esprits. Des souvenirs de mon passé ressurgissent, l’horreur de mes cauchemars. Je ne suis pas sûr de vouloir me rappeler.
— Alors, te souviens-tu, Helmut ? Je vais t’aider à retrouver la mémoire.
Le souffle du vent. Cette brise légère et réconfortante si souvent ressentie sur mon banc me gifle soudain le visage. Elle pique, elle chauffe, elle m’agresse. Une chaleur intense me brûle le front à la racine des cheveux.
— Ton front te trahit. Cette traînée rouge et boursouflée, Helmut, tu la connais bien. Tu sais d’où elle vient...
— Un obus, pendant la guerre.
— Tu as visiblement très bien répété ton personnage... Les hommes sont d’excellents comédiens.
Une angoisse soudaine monte en moi. La douleur à la poitrine s’est tue laissant place à un poids sur l’estomac, le poids de la peur. Je revois l’homme de mon rêve, l’homme dans le miroir. Je ne le connais pas. Mais les iris bleus, eux, je les connais. Ils scrutent chaque matin les traces du temps sur mon visage. Ce sont les miens...
— Ce masque de chair, quelle brillante idée ! Mais pas assez lumineuse pour me tromper. Allez, encore un petit effort, Helmut, tu y es presque.
— Vous me connaissez... Vous connaissez des détails de ma vie que tout le monde ignore. Qui êtes-vous ?
— Te dire qui je suis ne servirait à rien. Pas tout de suite. Tu croiseras mon regard quand je le déciderai.
— Et qu’y verrai-je ? Mon visage d’avant ? Qu’est-ce que c’est que cette mascarade ?
Je sens une colère sourde monter en moi, une haine puissante et irraisonnée. Mes poings se serrent, mes mâchoires se crispent. Un sentiment primitif prend le dessus.
— Qui vous a payé ? L’homme qui m’a fait ce visage ? Une ancienne maîtresse rancunière ? Des enfants que je n’aurais jamais connus ? Les nazis ? Les juifs ? Pourquoi venir troubler mes vieux jours ? Pourquoi m’avoir choisi, moi ?
— Je ne fais que mon travail.
Fermer les yeux. Je dois fermer les yeux. Aussi fort que possible et prier pour que cette conversation démente n’ait jamais existé. Je dois être en train de devenir fou. C’est cela, je deviens fou ! J’ouvre les yeux, mais la silhouette est toujours là, droite et immobile, assise sur mon vieux banc.
— Vous n’êtes pas réel. Vous n’êtes qu’une hallucination.
— De mieux en mieux...
— Personne ne vous voit. Aucun enfant n’est venu vous parler. Vous n’existez pas. Vous êtes le fruit de mon imagination...
— Chose tellement humaine que de tenter de donner un sens à l’inexplicable. Quelle formidable trouvaille intellectuelle.
Un vieux chien errant surgit du petit bois juste derrière le banc. Il vient renifler ma chaussure gauche, puis la droite. Il lève la truffe et s’approche de l’homme au chapeau. Il renifle son pantalon. La silhouette sort sa main grise et osseuse de son manteau et caresse l’animal qui se met à remuer la queue.
— Que voulez-vous...?
— Je suis venu te chercher.
— Pour m’emmener où ?
L’homme est soudain secoué de spasmes. Le chapeau noir sursaute et les lèvres inexistantes s’écartent en un rictus maléfique. Le chien qui s’est couché à mes pieds relève la tête, intrigué. La silhouette rit.
— « Pour m’emmener où »... Vous posez tous la même question ! Pauvres créatures ignorantes et prévisibles. Je t’emmène de l’autre côté, je t’emmène au paradis, je t’emmène en enfer. Je t’emmène vers un autre monde, sur l’autre rive. Je suis Pluton, Odin ou Anubis. On me nomme Azraël ou bien la Faucheuse. Je suis la plus grande peur des hommes.
— Vous êtes un grand malade ! Cessez de m’importuner, je suis souffrant ! Fichez moi le camp et allez vous faire soigner !
L’étau se resserre dans ma poitrine, plus fort, plus insupportable. La douleur se propage dans tous mes membres, dans tout mon corps, dans tout mon être. Elle m’arrache au monde. Elle me conduit dans une pièce qui m’est familière. Tout est là, les tables chirurgicales, les instruments médicaux, les plafonniers. J’entends encore les cris de douleurs des torturés.
La silhouette est toujours là. Je ne la vois pas. Elle s’est emparée de moi. Je l’entends, elle me parle.

Je suis là pour arracher les masques et libérer les âmes. Vous autres, êtres humains, êtes si lâches... Tout au long de votre vie, vous préférez vous déguiser au lieu d’affronter ce que vous êtes. Vous ignorez que la réalité vous rattrape, tôt ou tard.
Demande à Sarah, à Anna, à Isaac, à David. Et puis aux centaines de milliers d’autres. Demande-leur, quand tu les verras, si je ne suis pas venu les voir pour leur montrer qui ils étaient, lorsque vous m’avez appelé pour venir les chercher.
Lorsqu’ils sont venus libérer ton camp, un démon s’est masqué, préférant oublier l’indicible. Et le démon, c’est toi, Helmut.
Maintenant, il est temps. Regarde-moi et regarde-toi tel que tu es.

Soudain, je me souviens. Je ne suis pas autrichien. La vérité nue m’éclate au visage. Elle m’asperge des débris du passé que j’avais oublié. Le masque explose, brisé en mille morceaux. Je me souviens des trains de marchandises, de ces gens entassés comme du bétail. Je me souviens des fosses, dégoulinantes de chairs, de ces corps, empêtrés les uns dans les autres, jusqu’à se façonner en une masse informe. Je me souviens des baraquements puant la vermine et les excréments. Je me souviens de ces visages tordus par la peur, des tortures, des expériences, des chambres à gaz et des charniers. Je me souviens de tout. J’ai mal. J’ai tellement mal...

La silhouette noire se lève et croise le regard du chien qui se met à hurler à la mort. Elle s’en va sans se retourner. Elle glisse à travers le petit bois. Elle décolle et atteint la cime des arbres. Elle vole au-dessus des sorcières et des fantômes, aspirée par la ville multicolore et grouillante de vie, à la recherche d’un autre masque à arracher. C’est ainsi qu’elle a toujours opéré.
Le corps sans vie de Helmut W. ancien médecin nazi du camp d’extermination de Auschwitz Birkenau, est retrouvé un peu plus tard sur un banc du parc de Burberry. Un chien mort gît à ses pieds.

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