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Margaux

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FINALISTE
Sélection Public

1.

Marvin observait le ballet incessant des clients qui entraient et sortaient du bar. L’endroit, froid et austère, garni d’un comptoir et de tabourets métalliques n’avait rien de chaleureux mais il faudra s’en accommoder. Le silence était de mise. Nul éclat de rires ou brouhaha joyeux ne s’élevait des entrailles du café. Les gens entraient, pressés. Une commande puis ils attendent sans un mot, les yeux rivés sur l’écran, que leur boisson arrive avant de repartir. Pas le temps de traîner, pas le temps de regarder, pas le temps d’échanger. Marvin soupira. Assis sur un tabouret, accoudé au comptoir, il avait hâte que cette solitude factice ne prenne fin.
La clochette teinta à nouveau lorsque la porte du pub s’ouvrit. Le nouveau venu vint s’assoir sur un tabouret voisin du jeune homme. Marvin le reconnut et lui adressa un grand sourire. Leurs embrassades amicales emplirent toute l’ambiance sonore du lieu, couvrant le vacarme des mouches qui bourdonnaient .
Allan et Marvin se rassirent et trinquèrent à leur amitié, échangeant les nouvelles du jour. Ils avaient leurs petites habitudes, et ce café ritualisé en faisait partie.
Les gens pressés continuaient à défiler devant eux pour prendre leur commande, n’accordant aucune attention à ces deux amis qui échangeaient leurs vécus, leurs angoisses, leurs joies et leurs peines. Ils émettaient des avis, parlaient du passé et fomentaient des projets.
Marvin parlait beaucoup, comme souvent. Et comme toujours, Allan écoutait. Il n’était pas très bavard, il parlait rarement de lui mais qu’importe puisqu’il savait écouter. Leur amitié fonctionnait ainsi.
Plusieurs heures passèrent. Il fallut bientôt que les deux compères prennent congé l’un de l’autre. Allan demanda soudain à Marvin :
— Au fait, as-tu pensé à renouveler ton abonnement ?
— Non pas encore... Mais tu as raison, il faut que je m’en occupe ! lui répondit ce dernier.
Les deux jeunes hommes sortirent, et marchèrent encore quelque temps ensemble dans la rue. Endoloris de se quitter, ils convinrent de se retrouver la semaine suivante sur le terrain de basket où ils avaient l’habitude de se disputer des matchs amicaux.
Tandis qu’Allan s’éloignait, Marvin sentit à nouveau son âme esseulée devenir très lourde à porter...


2.

Le terrain de sport était désert. Il n’était jamais très fréquenté de toute manière.
Marvin et Allan occupèrent le grand terrain de basket, vestige d’un ancien temps où la convivialité était encore de ce monde. L’air était empli de leurs éclats de rire : ils n’étaient pas les plus doués au basket mais qu’importe, ils s’amusaient bien. Lorsqu’ils furent trop fatigués pour poursuivre, ils se dirigèrent tous deux vers les vestiaires. Vient alors un autre temps, celui de la confiance et des confidences. Marvin livre ses doutes et ses regrets sur la société humaine d’aujourd’hui, son ami l’écouta en hochant la tête gravement.
— Tu sais ça me fait du bien de te parler de tout cela avec toi. Je réalise à quel point il est rare d’avoir un ami comme toi dans ce monde finit par se livrer Marvin.
— C’est normal, c’est ma fonction ! lui répondit Allan.
Les deux compères quittèrent les vestiaires pour regagner chacun leur domicile. Allan s’enquit à nouveau pour son ami :
— Alors, ton abonnement ?
Marvin fit la grimace :
— Je ne te cache pas que c’est compliqué en ce moment question budget... Du coup j’attends qu’on me verse ma paye. Ça ne devrait plus tarder, je pense que d’ici la semaine prochaine je serai en mesure de m’en occuper...
— Ne tarde pas plus... lui conseilla Allan d’un ton bienveillant. Ton abonnement touche presque à sa fin.


3.

Marvin sortit dans la rue en titubant, encore sonné par la nouvelle qu’il venait d’apprendre. Le mail que lui avait envoyé son employeur résonnait dans sa tête comme un couperet : « Vous faites partie des salariés que l’entreprise doit licencier pour lui permettre de subsister. »

Le jeune homme, hébété, réalise qu’il est fauché et sans emploi. Désespéré, il se raccroche à l’image de son ami Allan comme à une bouée de sauvetage. Il partagera un moment avec lui, et Allan compatira. Il l’écoutera, le conseillera et peut être même, l’aidera-t-il à entrevoir une solution.
Quelque peu apaisé par cet objectif à court terme, il sortit de sa poche son téléphone portable et composa le numéro d’Allan. La sonnerie stridente laissa place à un répondeur automatique :

— Allan est pour vous injoignable. Vous n’êtes plus en droit d’accéder à ce service, lui indiqua la voix robotisée.
Démuni, le jeune homme lui laissa un message :
— Allan, c’est moi... écoute, ça ne va pas du tout... Je viens de perdre mon emploi. J’ai vraiment besoin de compagnie... On peut se voir ?
Il n’obtint pour toute réponse qu’un signal sonore lui indiquant la fin de l’enregistrement du message.

Il se décida à passer le voir. Il eut la sensation de ne rencontrer personne en cours de route, les gens marchaient tous le regard vide, perdus dans les pixels, tels des automates. Une oreillette guidait leur route, des écrans aiguillaient leurs yeux, un florilège d’images préconçues pour orienter leur pensée.
Il parvint enfin devant le bon immeuble. Une immense banderole publicitaire recouvrait les trois quarts de la façade. On y voyait deux personnes souriantes, leurs mains posées sur les épaules de l’autre. Le nom de la marque brillait en lettres stylisées : AMINOÏDES.

Marvin entra au sein du bâtiment et se dirigea vers le grand bureau qui tenait lieu de réception. La standardiste leva vers lui ses grands yeux de verre. Au contraire des derniers robots dont on ne pouvait discerner s’ils étaient de chair ou de fer, il était clair que celle-ci n’était pas humaine. Elle devait appartenir à l’une des premières générations, celle à qui l’on confia les postes de gestion ou de secrétariat.
Après avoir servi au jeune homme les politesses d’usage que lui intimait son programme, elle lui demanda :
— Que puis-je faire pour vous ?
— J’aimerais voir mon ami, s’il vous plait. Il s’appelle Allan... Chambre 86.
La standardiste consulta son registre informatisé avant de rendre son verdict :
— Je regrette, dit-elle sans aucune émotion, mais votre abonnement a pris fin. Vous n’avez pas versé la somme vous permettant de le renouveler. Votre ami a été réaffecté auprès de quelqu’un d’autre».


4.

Plus seul et déprimé que jamais, Marvin traversa la rue qui faisait face à l’immeuble d’Allan. Le flot incessant des voitures ne fut pas pour le perturber, les conducteurs ne regardaient même pas la route. Pourquoi le ferait-il, puisque les voitures savaient où aller et quand s’arrêter ?
Il marche jusqu’à un banc et s’y laissa tomber, subitement à bout de force. Un bus passa à sa hauteur, arborant sur toute sa longueur une publicité haute en couleurs :  « La solitude vous pèse ? Louez un Aminoïde ! »
Nos robots sont programmés pour simuler une amitié plus vraie que nature.
Le cortège de badauds prend place dans le bus qui redémarre déjà. Marvin est seul. Personne ne le remarque, personne ne fait attention à lui... Pas un seul ne regarde ce qui l’entoure, pas un seul ne présente les symptômes d’une déconnexion. Vivant, échangeant, parlant, observant, découvrant à travers un filtre, un écran. Les lunettes connectées remplacent les yeux, les oreillettes connectées remplacent les oreilles... Les montres, les sacs, les voitures, les casques, les vêtements, les bijoux sont connectés. Autant d’outils jadis pensés pour rapprocher les humains, qui ont fini par les éloigner irrémédiablement les uns des autres.

Marvin était encore l’un de ces rares marginaux à regretter le manque de relations humaines et la véracité des échanges humains. Lui et ses semblables faisaient les beaux jours de sociétés telles qu’Aminoïdes © qui proposaient, dans la logique d’un monde où les robots peuvent offrir contre de l’argent des services divers et variés, d’acheter un semblant d’amitié... Une amitié virtuelle.

Marvin sentit une présence à ses côtés. Il jeta un coup d’œil à sa droite et s’aperçut qu’un autre bipède était assis sur le même banc. L’être d’apparence humaine n’était pas connecté, si bien que Marvin soupçonna qu’il ne soit en réalité constitué de métal et de circuits imprimés.

Décidant d’en avoir le cœur net, il s’adressa à lui :
— Vous êtes humain ou robot ?
L’homme l’observa longuement avant de répondre en grognant :
— Humain ! Ne me dites pas que vous êtes un de ces fichus Aminoïdes ?
— Pas le moins du monde..., répondit Marvin.
Les deux hommes se regardèrent et se comprirent. Au bout d’un silence, l’homme tandit la main pour serrer celle de Marvin :
— Ami ? Mais je te préviens, je n’ai pas un sou...
Marvin lui serra la main et dit en souriant :
— Moi non plus... et... je n’en ai pas besoin...

PRIX

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Marie · il y a
Mes voix en espérant ne jamais en arriver là ^^^
Si vous avez un peu de temps pour la lecture, viendrez vous soutenir mon TTC ?. D'avance merci de votre passage
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/loin-des-yeux-loin-du-coeur

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Hervé Mazoyer · il y a
La fin redonne un peu d espoir. Parce que un monde si deshumanisé si froid si dur si rationnel c est tout sauf humain. Dieu nous preserve de ce futur. Tres bien ecrit. Mes voix et une cordiale invitation à venir lire mes deux textes en competition.amicalement.
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Noels · il y a
Un avenir qui fait peur, mais avec une touche humaniste malgré tout. Mes voix.
Je profite de mon passage pour vous inviter à soutenir mon "Papy Rolling Stones" dans la dernière ligne droite du Prix d'été : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/papy-rolling-stones

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Margaux · il y a
merci beaucoup, j'ai beaucoup aimé votre travail également, vous avez mes 5 voix, bonne chance a vous aussi ;)
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Sophie Debieu · il y a
Un récit qui prévient des dangers de la robotisation, un récit tout en douceur et pourtant glaçant, mon soutien
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Angel · il y a
Bonne chance.
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Elena Hristova · il y a
Tous mes votes confirmés avec plaisir et bonne chance pour la suite!
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Chtitebulle · il y a
Mes votes .............. même si c'est effrayant !! Des Aminoïdes !!! Non !!!
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Miraje · il y a
Un vote confirmé avec le plus grand des plaisirs.
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AutresRimes · il y a
une agréable lecture, j'ai voté . peut être irez vous découvrir mon texte et voter , c'est 'le mystère du mélange des couleurs"
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Jarrié · il y a
Belle finale beau texte.
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