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Amerigo Vespucci

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Agnès Imbert

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« Je hais les voyages et les explorateurs. »
Ma mère, quand elle avait vingt ans, est tombée éperdument amoureuse d’un italien nommé Amerigo. C’était lors de ses premières vacances de jeune femme indépendante, comme elle me le répétait souvent lors de ses flash-back nostalgiques.
Elle qui habitait dans le nord de la France, pas loin de Dunkerque, avait choisi d’économiser pendant un an pour une destination ensoleillée : l’Italie.
Il était guide touristique, elle était la touriste amoureuse du guide.
Bien sûr, ça ressemble fortement à un roman à l’eau de rose et c’est ça que ma mère adorait.
Après deux semaines de vacances idylliques à visiter les recoins des plus petits villages de l’Italie en compagnie d’Amerigo, après avoir imaginé une folle histoire d’amour avec son guide, ma mère est repartie dans sa région natale, un air de « Amore mio » dans la tête.
Vous savez, le type de chanson d’amour qui ressemble à un long sanglot en italien.
Bref, quelques années plus tard, ma mère rencontre à une terrasse de café du Nord, là où elle travaillait en tant que serveuse, mon père. Il ne correspondait pas vraiment aux caractéristiques de l’homme idéal de ma mère. Cependant, il la faisait rire et lui apportait tous les jours des fleurs et une petite peluche. Je crois bien que ce sont les petites peluches qui l’ont fait craquer.
Ma mère a toujours eu une âme d’enfant et adorait les peluches, les sucettes qui pétillent et les bandes dessinées.
Quelques mois plus tard, ma mère a épousé mon père et ils ont acheté une maison. Je suis né dans cette maison le 10 Juillet 1973.
Mon père avait promis à ma mère qu’il la laisserait choisir le prénom pour le premier enfant et que lui choisirait celui du deuxième. Alors, moi, j’ai été baptisé Amerigo et mon petit frère, André.
De pure souche du nord de la France, le teint aussi blanc qu’un bout de craie, j’ai eu du mal à assumer mon prénom. Tous les enfants à l’école se moquaient de moi et me surnommaient « Amerigo gaspacho ». Une fois, la prof d’espagnol croyant, bien faire, s’est approchée de moi et m’a demandé si ça me plairait de nous donner une recette en espagnol pour le cours de découverte culinaire du monde hispanique.
Les élèves ont alors crié en cœur : « Donne-lui la recette du gaspacho Amerigo ! ». Puis, ils ont tous éclaté de rire et moi, je me suis tassé sur ma chaise jusqu’à ce que mes épaules soient au même niveau que mon bureau.
Combien de fois j’ai demandé à ma mère si je pouvais changer de prénom. Elle me répondait non bien sûr. Et moi j’insistais en lui disant que j’avais un deuxième prénom, Damien, et que ça serait dommage qu’il reste à tout jamais dans le tiroir poussiéreux des deuxièmes prénoms oubliés. Ma mère aimait mon sens des formules et m’accordait souvent un sourire ou un même un petit rire mais... pas de changement de prénom.
Une fois même, je devais avoir douze ans, elle m’a raconté l’histoire d’Amerigo Vespucci, l’homme qui a vraiment découvert l’Amérique. Je ne vous ai pas dit, mais ma mère adorait l’histoire et en particulier les grands personnages qui ont marqué de leur découverte le cours de l’histoire du monde.
Alors non seulement mon prénom était investi d’une dimension affective réelle, celle d’un amour fantasmé de jeunesse, mais il avait également une dimension historique.
Comment refuser alors de porter le symbole de l’amour, de la passion et de la grandeur historique.
J’étais donc condamné à porter le fardeau d’un prénom aux antipodes de ma personnalité.

Aujourd’hui, j’ai trente-cinq ans, bientôt trente-six. Je travaille dans un cabinet d’assurances de ma région natale. Je vis seul, enfin avec mon petit chat nommé Damien – il faut bien que mon deuxième prénom serve à quelque chose – au deuxième étage d’un immeuble plutôt chic.
Chez moi, déco sobre, meubles noirs et blancs design. Pas de photos sur les murs, juste une caricature de mon chat que j’ai faite faire par un ami dessinateur. À chaque fois que je passe devant, je suis plié en deux. Damien, qui a une babine légèrement plus grosse que l’autre suite à un accident de voiture, se retrouve avec une énorme bajoue qui le fait pencher du côté droit. Encore plus drôle, pour contrebalancer le poids de sa babine, il tire sur les moustaches de sa babine gauche, ce qui les étire d’au moins trente centimètres.
Bref, encore au grand désespoir de ma mère, je vis seul. Pas de femme à l’horizon, ou plutôt plus de femmes à l’horizon. Elles ont fui.
Je me souviens de Sophie. Elle était courtière pour un autre cabinet d’assurance, à quelques kilomètres de là où je travaille.
On a commencé par bien sympathiser au téléphone. On a alors décidé de se rencontrer en dehors des heures de travail.
Assis sur un banc dans un square fréquenté en majorité par les mamies et les papis, je l’ai vu arriver, splendide, démarche féline dans une somptueuse robe rouge qui moulait ses jolies formes.
Vous allez me dire, comment est-ce que j’étais sûr que c’était bien elle puisque je ne l’avais jamais vu auparavant. J’en étais sûr, question d’intuition.
Prêt à l’accueillir comme il se doit, bouquet de fleurs et boîte de chocolat dans les mains, j’attends qu’elle s’approche du banc, comme convenu.
Seulement voilà, elle s’approche mais pas de mon banc. Elle avance le sourire aux lèvres et d’un geste tendre embrasse le type, à deux mètres de moi.
Je ne vous cache pas ma déception.
Sophie n’est jamais arrivée.
Elle m’a téléphoné le lendemain dans le cadre du travail et en a profité pour s’excuser de m’avoir posé un lapin, qu’elle préférait être franche et me dire qu’elle était venue mais que je n’étais pas son type. Non pas que j’étais moche, loin de là – voilà qui me rassure d’ailleurs – mais qu’elle s’attendait à un charmant latino d’après mon prénom. Elle a ajouté qu’elle était sûre que je trouverais une gentille fille qui voudrait se poser et vivre tranquillement à mes côtés.
J’ai parfois l’impression d’avoir une tête de gentil labrador. Les filles me regardent avec tendresse mais vont quand même fricoter avec le molosse du coin, bien plus excitant.
Ma mère me répète tout le temps que c’est parce que je n’assume pas mon prénom que je ne trouve pas mon bonheur. Mon prénom est synonyme de passion, de découvertes et d’aventures. C’est un ami, non un fardeau.
C’est facile à dire pour elle qui s’appelle Francine ! Elle n’a pas besoin de se transformer en bomba latina pour vivre heureuse.
Alors le soir, quand je me sens seul et incompris, je discute avec Damien. Quand il penche sa tête et me lèche la main, j’ai l’impression qu’il m’écoute et compatit.
— Alors Damien, ça te dirait pas qu’on échange nos prénoms ?
Sur ce, il a pris les pattes à son cou et s’est caché sous la table.
— Misère, même mon chat refuse de s’appeler Amerigo.
La nuit qui a suivi mon entretien avec mon chat, j’ai fait un drôle de rêve.
Je vivais en Amérique du sud, dans un décor digne des films de Pedro Almodovar. J’étais mat de peau et incroyablement bien dans ma peau. Autour de moi, trois magnifiques bombas latinas. Pendant qu’une me demandait « Tu as soif Amerigo ? », l’autre me caressait le dos en disant « Tu aimes Amerigo »... Pas besoin de vous expliquer que je ne voulais plus sortir de mon rêve. J’attendais l’intervention de la troisième bomba. Et donc, zoom sur la troisième bomba que je n’arrive pas à voir et qui dit soudain « Tu vas te réveiller Amerigo ! ». C’était ma mère !
Réveil brutal. Ma mère est vraiment à côté de moi et me secoue comme un prunier. Il est huit heures du matin. C’est le week-end et ma mère vient interrompre un rêve fantastique au petit matin !
— Amerigo, je vais partir. Je quitte ton père. J’ai retrouvé Amerigo, mon amour de jeunesse. Il m’a dit que lui aussi pendant toutes ces années, il pensait à moi, qu’il regrettait sans cesse de ne pas avoir fait le premier pas. Enfin, nous partons tous les deux en vacances au Brésil. Amerigo va être guide là-bas. Il parle couramment portugais. Y’a des plats surgelés dans le congelo à la maison si tu veux.
Même pas eu le temps d’en placer une que ma mère m’a embrassé, a pris son sac, et a claqué la porte sur son ancienne vie.
Quel choc ! Je me suis pincé pour voir si je ne rêvais pas. « Aïe ! »
Mon dieu, tout ça était donc vrai !
Je savais que ça n’allait plus avec mon père depuis quelques années, mais jamais je n’aurais pensé que ça en arriverait là et qu’elle partirait avec le type qui est à l’origine de mon prénom !
Peut être est-ce un électrochoc nécessaire. Peut être que ce n’est pas une coïncidence mon rêve et le départ de ma mère au Brésil.
Et si je m’accordais quelques vacances moi aussi ? Au Brésil par exemple, pour aller rendre visite à ma mère. Et puis, avec un peu de chance, j’effacerais l’image terrible de la troisième bomba de mon rêve pour la remplacer par une Louisa Domingez aux cheveux longs et bruns, ou une Maria Fuentes aux courbes généreuses.

PRIX

Image de Eté 2016
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Richard · il y a
l'idée j'achète!!! je pense que le prénom influence aussi dans une certaine limite...
mon vote Agnés
invitation dans "mon chateau" ma 1ère nouvelle (autobio) heuu une m'appelle Richard ;-)

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Jean-Pierre Imbert · il y a
C'est bien continue comme ça
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Clitomaque · il y a
De l'importance des projections des autres et surtout de nos parents sur nos comportements ... Belle chute comme un refrain en écho au début du texte. Et pourquoi pas une suite ?
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Magalie Boschmans · il y a
bravo, nouvelle pleine de réalité sur l'influence d'un prénom sur la personnalité et la vie d'une personne
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Guy Bellinger · il y a
De l'influence d'un prénom sur le comportement des jeunes gens. Intéressant et agréablement mené. Et André, qu'est-il devenu ?
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Histoire très agréable à lire.
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Laurent Imbert · il y a
Bravo Agnès bonne continuation
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Emmanuel · il y a
J'ai bien aimé. Style alerte, amusant, un brin cynique.
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Charles Duttine · il y a
Bien amusant ...J'aime la façon de jouer avec les clichés.
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Marie-Christine Imbert · il y a
J'ai pris un réel plaisir à lire cette nouvelle. Bravo et continue dans cette voie.
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