Amélia

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Jean-Georges ABBET est originaire de la Suisse. Il habite la Provence depuis 10 ans. Enseignant de formation, passionné d’histoire et d’arts, il nous invite dans ses écrits à un voyage à  [+]

Image de Automne 2014
Novembre en Avignon. Le Rhône est gris, boueux. Il se révulse, bouillonne, frissonne au premier vent d’hiver... Un mistral glacial cingle la ville en brusques rafales, répandant par vagues des paquets de pluie glacée. Une ambiance pour un film noir, un air gris, humide, oppressant...
La Grand-Place du Palais des Papes luit sous l’averse. La citadelle papale offre son formidable alignement de façades : hauts murs de forteresse, clochetons ouvragés, escaliers monumentaux, tourelles crénelées... Toute la journée, elle a accueilli la foule des grands jours, mais le temps n’est plus à la fête. La pluie et le vent se sont unis pour l’agresser. Pour l’heure, c’est la retraite d’une foule frileuse, exposants, vendeurs, camelots, musiciens ambulants, vignerons en goguette, et la foule bruyante et bigarrée des amateurs de vins et de produits locaux.
Sur la place de l'Horloge bat le cœur d'Avignon. L'esplanade est noire de monde, mais les passants ne l’arpentent pas, ne fréquentent pas les terrasses de cafés. Ils fuient les bourrasques, frileux, pressés, transis...
Et pourtant, c’est jour de fête, « Millévin », une fête que je ne manquerais pour rien au monde !

« Rendez-vous festif pour l'ensemble des Côtes du Rhône, occasion de découvrir les vins primeurs et autres millésimes, dégustations-ventes et initiations à la dégustation. Vignerons, négociants, confréries bachiques et adeptes de la bonne humeur se retrouvent en Avignon pour fêter l’arrivée du nouveau millésime... »
Je me suis réfugié dans un bar bondé et bruyant, en face de l'Hôtel de ville et du théâtre. Malgré la foule et les voix tonitruantes des clients avinés, je suis perdu dans mes pensées, observant sans observer, savourant la chaleur du lieu et l’atmosphère festive... Une légère ivresse s’est emparée de moi, ivresse féconde, ludique, propice à l’errance de mes méditations...
Parfois, un cri me sort de ma rêverie... Plus forte, désagréable, retentit dans le brouhaha, une voix éraillée par des litres de vin ingurgités et des bouffées gourmandes de tabac roulé : « Patron, remets-nous une tournée ! »
De temps en temps, la porte s’ouvre, le lourd rideau du sas d’entrée gonfle, se soulève, poussé par une force invisible mais ferme. Le vent souffle si fort que j’ai l’impression désagréable qu’il s’engouffre en moi ! Quelle idée j’ai eue de choisir précisément la petite table dans l’encoignure, la plus proche de l’entrée ? La vitrine du bar est si embuée qu’on n’y voit rien ! Des frissons me parcourent, vite apaisés par la chaleur ambiante. Je regarde tour à tour l’intrusion de nouveaux clients, les tablées des fêtards enivrés, le bar où officient le patron, son opulente et joviale épouse et une nuée de serveurs en tabliers noirs... J’écoute, je me blottis au plus profond de mon siège rembourré... J’entends vaguement une conversation chuchotée, mais je l’entends : une femme discute avec le patron, à voix basse, parlemente : la voix est douce, suppliante !
- Vous pouvez-bien me servir un café !... J’ai toujours payé, non ?
- Tu te casses, je te dis... T’as pas payé le premier !... Et je sers pas les poivrotes !
- Mais monsieur, j’ai rien bu, je suis malade !
- T’as vu ta gueule ? Tu me la fais pas, celle-là ! Du balai !
- Mais monsieur, j’ai froid ! Juste un café !... Je vous le paie demain ! J’ai jamais laissé d’ardoise !
- Tu fous le camp, où je te sors par la peau du cul !
De ma place, je ne vois que la face furibonde du patron, la fille est de dos. Impossible de lui donner un âge, un visage : je ne vois qu’une cascade de cheveux noirs prisonniers dans une écharpe de laine écrue, et une doudoune longue, grise, détrempée... Je perçois le tremblement des membres, elle a froid, c’est sûr !
- S’il vous plait, monsieur... le temps que je me réchauffe un peu... Pour l’argent, pas de soucis, je vous paie trois cafés demain !
- Mais tu vas te casser, salope ! Tu commences à me gonfler, pute velue !
Mes membres se tétanisent, je sens monter en moi une angoisse diffuse mêlée de colère ! Je n’aime pas m’occuper des affaires des autres, mais l’insulte m’a transpercé autant que si elle m’avait été adressée... Je me lève lentement, m’approche du bar et fais un signe discret au patron : en bon commerçant, il retrouve aussitôt un sourire de circonstance. Il me connaît vaguement, je suis client de l’hôtel au-dessus du bar, depuis des années. J’y prends tous les jours mon petit déjeuner, m’attarde longuement sur la lecture des journaux, je consulte mes mails sur mon PC portable... Souvent, je mange sur sa terrasse le midi... Bien que je sois un habitué, bien qu’il m’arrive souvent de passer de longs moments dans son établissement à déguster un verre de vin ou à siroter longuement un pastis, il n’y a jamais eu la moindre familiarité entre nous... Tout juste m’appelle-t-il « Le Suisse » quand il me voit entrer chez lui. Ça m’arrange, ce soir : s’il y avait eu la moindre complicité entre nous, je n’aurais pas osé intervenir. Je me force à sourire... Je dois même avoir une bobine sympathique et avenante :
- Oh ! Patron ! C’est jour de fête, vous n’allez pas vous gâcher la soirée ! Tenez, voilà dix euros, servez donc un café à la dame ! A ma table, je vous en prie !
- Mais cette fille...
Je ne lui laisse pas le temps de finir :
- Et remettez-moi donc un petit pichet de votre excellent rouge !
Il hésite un peu, on voit bien qu’il rengorge sa colère, mais il ne pipe pas un mot lorsque sans même la regarder, je prends la fille par le bras et l’emmène à ma table, d’autorité... Il hurle presque à un serveur :
- Un café et un pichet, à la table du Suisse !
La fille s’assied devant moi, tête baissée. Je ne vois pas encore pu voir son visage. Quand le garçon apporte les consommations, elle murmure un vague « merci » puis, relevant brusquement la tête : « Merci, Monsieur ! »...
Je me garde bien de montrer ma surprise, mais je crois bien qu’un tremblement qui ne devait rien au froid s’empare de moi : « Une camée !... et dans quel état ! Pauvre fille... »...
- Merci, fallait pas ! Je ne veux pas de votre pitié ! Mais j’ai si froid, ça fait du bien de m’asseoir au chaud et de me reposer un peu !
- C’est pas de la pitié ! J’ai pas aimé l’attitude du patron, c’est tout...
Elle n’a pas l’air de vouloir parler, c’est elle qui me détaille, comme attentive à mes réactions, mon expression... Je la regarde à la dérobée, sans lui poser de question. Ce qui frappe avant tout, c’est l’incroyable pâleur de sa peau, presque translucide, striée d’un réseau de veinules rouges et bleutées. Elle doit avoir la trentaine, mais malgré son visage lisse et ses yeux immenses, elle a l’air d’une vieille, fatiguée, à bout... Elle a le regard d’une bête traquée, paniquée... D’énormes cernes grisâtres entourent ses yeux charbonneux... Ses lèvres sont bien dessinées, délicatement ourlées, mais violacées et gercées. Elle a des traits réguliers, un nez fin, l’ovale de son visage est cassé par une maigreur effrayante... Sa bouche esquisse un petit rictus ironique :
- J’ai une sale gueule, hein !
- Mais non, tu as juste l’air fatiguée... Et tu dois avoir choppé la crève, avec ce froid ! Tu devrais aller te coucher ! Un conseil, va voir un médecin !
- Un médecin ! Pfffffff !..., dit-elle dans un soupir...
Elle se mure dans un silence pesant, semblant regarder dans le vague, ce que les gens ne voient pas encore... Je n’ose pas lui adresser la parole, je crains la mettre mal à l’aise, je n’ai pas envie de connaître ses secrets intimes, je ne me sens pas l’âme d’un Abbé Pierre, ce soir...
Après un long moment, comme si elle était gênée de son silence, un peu aussi sans doute parce qu’elle se sentait quelque peu redevable, elle articula, d’une voix un peu grave, presque rauque :
- Je m’appelle Amelia, je viens du Portugal, mais j’ai toujours vécu ici. Et toi ?
- Moi, c’est Jean... Je viens de Suisse...
- Je sais, il l’a dit, l’autre con !
Le silence se fit à nouveau entre nous... Elle boit lentement son café... Elle frissonne encore. Ses mains squelettiques, aux veines saillantes, serrent la tasse encore chaude :
- Encore un café ?
- Non merci ! Tu es gentil, j’ai déjà abusé !
Et se ravisant :
- Une tisane de verveine, j’en prends volontiers, mais tu vas la chercher au bar, le patron va encore gueuler !
- Ok, ne bouge pas, il n’osera pas !
Je fais en deux pas la distance qui me sépare du comptoir, et demande tranquillement au patron, en lui tendant ma carte de crédit :
- Patron, vous me faites l’addition, s’il vous plait, et vous me mettrez une verveine, je vous prie !
Il eut comme un grognement, posa le sabot de paiement sur le bar en disant très fort, sur le même ton mielleux que moi :
- Albert ! Tu porteras une tisane à Madame qui est avec le Monsieur !
Ce à quoi je réponds, tout en pianotant mon code sur le clavier, et jetant négligemment sur le plateau de service une poignée de monnaie en guise de pourboire :
- Très aimable ! Bonne maison, je reviendrai !
Amelia n’a pas perdu une miette de la petite comédie qui vient de se jouer. Elle me fait un clin d’œil amusé, et sirote lentement sa tisane bouillante... Soudain, elle respire bruyamment, se lève lentement, saisit ma main et articule dans un souffle :
- Viens !
- Tu te trompes, je fais pas ça pour...
- Viens ! J’ai peur, il fait nuit ! Viens, s’il te plait !
- Mais...
- Viens, bordel, c’est important pour moi !
Sans réfléchir, sans prêter la moindre attention aux regards ironiques des clients et du personnel du bar, je me lève, enfile ma parka, donne deux tours d’écharpe autour de mon cou, et ouvre tranquillement la porte, non sans un cérémonieux :
- Après-vous, Madame !
Et nous voilà dehors, dans un brouillard épais que transpercent à peine les lumières de la Place de l’Horloge. L’orage, semble se rapprocher. Le tonnerre résonne dans les ruelles, ricoche sur les hauts murs de Palais. Le ciel est sombre, la nuit tombe. Le mistral redouble d’intensité, il souffle en bourrasques furieuses, rugit dans les platanes et les tilleuls, emporte rageusement les reliefs de la fête, cartons, serviettes en papier, gobelets... Nous quittons la Place, longeons une ruelle étroite, bordée par un pan de l’ancien rempart. Tout autour de nous, est plongé dans le noir, un noir de charbon, épais, sordide, presque menaçant.
Amelia a accéléré son pas, penchée en avant pour faire front à la tourmente, m’obligeant à la suivre. La tempête s’abat maintenant par rafales sur nous. De grosses gouttes cinglent nos visages, détrempent nos vêtements.
Je reconnais vaguement la Rue du Vice Légat (que je baptise aussitôt et assez bêtement « Rue du vice légal »), Amélia pousse une porte, cherche à tâtons un interrupteur. Je découvre un escalier pisseux, mais je ne fais rien pour m’enfuir. Un demi-pallier, une porte à la peinture écaillée, le bruit d’une clef, une porte qui s’ouvre, deux pas, la porte qui se referme, lumière... Je m’attendais à quelque sordide logement, mais non ! Ça sent le propre, les peintures sont fraîches, tout est rangé... Je suis dans un petit appartement simple mais coquet. J’entrevois une cuisine assez bien aménagée, la vaisselle est lavée, bien empilée sur un placard, rien ne traîne... Amelia me pousse dans ce qui est à la fois chambre et pièce à vivre : un coin bureau, une bibliothèque, un divan, une table basse... Un rideau isole de la pièce un lit, une armoire et une commode encombrée de livres une multitude de papiers. Ça n’a rien d’un bouge, on dirait une chambre d’étudiant. Ou d’artiste, peut-être : tout un coin de la grande pièce est occupé par une table de travail (deux tréteaux et une grande planche) une lampe-architecte, et des boîtes de crayons, fusains, aquarelles, gouaches, pinceaux... Etrangement, rien sur les murs ne révèle les talents de l’artiste, quelques photos punaisées, des affiches du Festival, des reproductions de tableaux connus...
Un poêle à pétrole chauffe l’appartement, il dispense une température agréable mais nous sommes transis, mouillés comme des serpillières... Amelia ôte sa doudoune trempée, la suspend à une patère, non loin du fourneau qui ronronne :
- Enlève ta veste, elle va sécher très vite !... Mets tes godasses près du feu, installe-toi, j’arrive...J’ai un thermos d’eau bien chaude, du thé, du café soluble... Ça va nous faire du bien !
Elle file vers la cuisine, j’entends des bruits de vaisselle, d’objets qu’on déplace, puis plus rien, un silence étrange... Saisi par une vague d’inquiétude, je me lève et sors du salon : dans le hall d’entrée, une porte est entrouverte. C’est la salle de bain. Je m’approche, un peu inquiet par le silence. Je ne vois que la silhouette de la fille qui se déshabille, je n’ai pas le temps de me retirer discrètement, la porte claque, un cri jaillit, impératif :
- Nom de Dieu ! Ne me regarde pas ! Je prends une douche en vitesse !
Je rejoins le canapé, songeur, la tête pleine de questions, je n’ose pas faire l’inventaire de ses trésors secrets, je me contente de photographier mentalement les lieux. Je devrais partir, je devrais quitter cet endroit qui me met si mal à l’aise, mais la curiosité est la plus forte, je reste !
Quelques minutes plus tard, Amelia revient, portant un plateau, un petit sourire au coin des lèvres... Elle est emmitouflée dans un long peignoir bien trop grand pour elle, elle a remonté sa chevelure en chignon qu’elle a enveloppé dans une serviette blanche...
Mon Dieu ! Qu’elle est maigre pâle... On dirait un oisillon tombé du nid !
La fille pose son plateau sur la table basse. Elle me sert un café brûlant, puis se prépare une infusion de menthe qu’elle sucre abondamment et qu’elle arrose d’une rasade de jus de citron...Elle grelotte encore, mais semble plus détendue. Nous ne faisons rien pour engager la conversation... Elle se lève, allume une mini chaine Hi-Fi posée à même le sol et une musique envahit la pièce : le Requiem de Mozart. Ma frustration est grande ! C’est une de mes pièces préférée, je l’écoute souvent, mais c’est un plaisir solitaire et égoïste ! Elle m’accompagne dans mes longues pérégrinations en voiture. Quand j’écris sur mon ordinateur, c’est la musique qui sort de mon casque. Dans mes longues balades en forêt, en montagne, le long des rivières, sur les chemins pierreux des Calanques, je me régale de ces airs qui rythment mes marches solitaires. Mon IPod m’accompagne partout et uniquement quand je suis seul (je déteste cet espèce d’autisme branché qui envahit les lieux et transports publics, fermant la porte à toute communication)... Je glisse un regard vers ma voisine : de grosses larmes inondent son visage, elle pleure sans un bruit, les yeux dans le vague... Je voudrais lui dire quelque chose, prendre sa main, mais je suis paralysé. Je sens qu’elle en a besoin, de ces larmes, et que ma présence ne la dérange nullement...
Au mur, je remarque deux photos d’une jeune fille très belle, hâlée, épanouie, rayonnante... Un vague air de famille avec Amelia attise ma curiosité. Je m’approche... Elle est superbe, une beauté typiquement méditerranéenne, le regard expressif, presque arrogant, le sourire éclatant ouvert sur des dents d’une blancheur presque irréelle. Les clichés sont d’excellente qualité, le cadrage idéal, l’éclairage sans défaut. Le photographe a capté la beauté d’un visage parfait, et ce qu’on voit du buste est à l’avenant : un cou gracieux, une épaule ronde et la naissance d’une poitrine généreuse, sans ostentation... J’en fais le compliment à la fille :
- C’est ta sœur, hein ?... Elle est très belle !
- Oui, c’est ma sœur, sur la photo de gauche !... Ma jumelle !... C’est vrai qu’elle est belle !
Et après un long silence d’une voix blanche :
- Sur celle de gauche, c’est une morte ! C’est moi ! C’était MOI !!! Il n’y a pas si longtemps !
- Excuse-m..
- Tu pouvais pas savoir ! Quelle merde, la vie !
Je reste sans voix, immobile, une grosse boule enfle dans ma gorge... Je ne sais que faire ! Lui poser des questions ? La faire parler, vider son sac ?... Peut-être en a-t-elle besoin, peut-être est-ce précisément la raison de son invitation si pressante... Mais non ! Je reste bêtement à côté d’elle, sans bouger, retenant presque ma respiration. C’est elle qui est venue vers moi, elle s’est rapprochée, a mis sa tête sur mon épaule, sans rien dire, comme naturellement, sans pudeur... Je suis troublé autant qu’ému, de longues minutes se passent sans qu’un mot ne soit prononcé, sans un geste de plus...
Quand le Requiem se termine, nous sommes dans la même position, pas une parole n’a été prononcée... le silence n’est pas oppressant, il est riche d’émotion, porteur de messages. Nous grelottons tous les deux, mais est-ce le froid, l’humidité, ou autre chose ?...
Amelia se lève soudain, comme si elle venait de prendre une décision. Elle me prend par la main, m’attire vers le lit :
- Ne me regarde pas, ne me touche pas ! Viens ! Viens... J’en ai besoin !
- Tu prends des risques ! (L’ironie est mauvaise, mais c’est tout ce que j’ai trouvé !)
- Tu crois ?... Je ne pense pas !... Toi, peut-être !
Elle éteint toutes les lumières, sauf celle du hall d’entrée qui diffuse une maigre clarté. Elle se glisse sous la couette, se tortille un peu, et jette son peignoir en disant simplement :
- Viens !
- T’as rien compris ! Je suis pas venu pour ça !
- Viens, je te dis ! Tu me touches pas, c’est tout !... Ou alors tu te casses !
- Ok ! Mais c’est bien compliqué, tout ça... Tu as envie de parler ?
- Viens ! J’ai froid !... Et j’ai besoin de quelqu’un....
Sans me dévêtir, je me glisse sous la couette. Elle s’approche :
- Mais tu es tout mouillé ! Déshabille-toi, que ça sèche !... Mais tu gardes ton slip !
- Même s’il est trempé ?
- Même !... Viens !
C’est elle qui vient se blottir contre moi, je n’esquisse pas le moindre geste... Je n’ai pas besoin de la voir, je devine son corps, il s’imprime dans ma peau tant il est anguleux... Contre mon épaule (que je n’ai guère épaisse), la sienne est osseuse, creusée, son cou est d’une maigreur effrayante. Je devine un sein triste, flasque, minuscule, pendant lamentablement... Ce n’est pas un bras qui m’enlace, c’est une branche morte ; ce n’est pas une main, posée sur mon torse, c’est une griffe sans vie, froide... Ses jambes qu’elle accroche aux miennes sont squelettiques. Je devine une fesse décharnée, un genou dur comme un galet, un coude comme un bout de bois mort... Quelle tristesse... Les seuls signes de vie que je perçois sont une respiration rauque et irrégulière ainsi qu’un frémissement de tous ses membres...
Sa main se tend brusquement, elle saisit mon sexe à travers le caleçon, elle le serre, serre... Je crie :
- Mais tu es folle ! Ça fait mal !!!!
- C’est à cause de ça que je suis morte ! A cause de ça !!!!... Et je l’aimais, le salaud qui m’a fait ça !... Il s’est barré quand il a su ! Il m’a foutu la mort ! Je ne suis plus rien !!! A cause de ça, je vais crever ! Crever ! Tu comprends ?
Elle continue de serrer, le regard fou !
- Et merde, regarde !
C’est alors qu’elle déverse un flot ininterrompu de paroles. Je ne l’interromps jamais, je sais que si je le fais, elle ne parlera plus !
Je ne parviens pas à suivre le cours de son récit, tout est confus, et pourtant d’une évidente clarté. Des mots, des fragments de phrases, même sortis de leur contexte suffisent :
« Je suis dans la merde....Sombrer... J'ai peur du regard des gens, de leur jugement... j'ai peur de leur réaction, j'ai peur du rejet, peur du regard des autres, de ma famille, de ma mère...Solitude... Isolement... Je me dégrade....Désinsertion... Epuisement... Angoisse... Médocs...Solitude... Mort... Contamination... Dépression... Peur... Peur... Mort... »
Brusquement, elle repousse la couette et je découvre son corps misérable.
Les côtes saillent sous la peau, prêtes à la crever. Les bras sont des baguettes fragiles, les jambes décharnées ont fondu. Elle n’a plus de fesses. Elle est couverte d'escarres et de bleus comme une femme battue. Je n’ai jamais vu une peau si livide, diaphane...
Elle se lève, je vois son dos, dans le même état de tristesse et de délabrement. On dirait des photos de déportés dans les camps de concentration. Elle fouille sur la commode à côté du lit, se recouche sans même tirer l’édredon, ouvre un carton à dessins et me montre des aquarelles, des esquisses, et des poèmes qu’elle a très joliment décorés. Elle m’en tends un, orné d’une vague silhouette dessinée à l’encre de Chine rehaussée de quelques touches de pastel. C’est elle, un nu sans concession, pathétique, épuré... Sa toison pubienne est une masse noire presque animale, étrange... Un coup d’œil discret sur elle : c’est vrai ! Je n’ai jamais vu une pilosité si sombre, si abondante, presque irréelle dans la blancheur de tout son corps ! Elle m’en fait la lecture d’une voix grave, avec une gravité presque solennelle :
« Ma chatte est noire comme l’ébène...
Elle est morte depuis longtemps
J’aimais bien nos jeux complaisants
Aussi loin que je m’en souvienne
Mes caresses......»

Comme je regrette aujourd’hui de l’avoir écoutée si distraitement ! C’est un poème ambigu, érotique et désespéré. Je suis tellement ému, décontenancé que je n’en n’ai écouté que la musique, lancinante, obsédante... L’impudeur des mots et de son corps m’ont envoyé sur une autre planète...

Le silence qui suit est tout aussi impressionnant... Je ne sais que dire, elle se tait, ne fait ni commentaire, ne m’en demande aucun...

Je ne sors de mes pensées que lorsque je l’entends ronronner doucement : elle dort profondément, le souffle rauque, elle semble apaisée...

Sans un bruit, je me rhabille, je laisse un petit mot sur l’oreiller :

« Merci de ta confiance ! Je reviens demain, en fin de matinée, prépare quelques affaires pour deux ou trois jours, je t’emmène voir la mer, je t’emmène au calme... »

Et je suis parti, la laissant seule, plongée dans un sommeil profond...

Le lendemain, je suis revenu, j’ai frappé à sa porte, rien ! J’ai cogné plus fort, j’ai crié son nom... Une fillette qui descendait l’escalier m’a lancé au passage, avant de disparaitre dans la ruelle :

- Elle est partie, la folle, pour toujours !
Pendant trois jours, atterré, comme un somnambule, j’ai arpenté toutes les ruelles du quartier, retournant sans cesse dans la Ruelle du Vice Légat, faisant le pied de grue devant son immeuble, interrogeant les passants, les voisins... Mon petit oisillon fragile avait disparu !



* * *


Quelques mois plus tard, j’étais de retour en Avignon... Mes pas m’ont guidé presque inconsciemment sur les traces d’Amélia... Je n’avais pas oublié ces moments si troublants, cette rencontre si improbable...
Soudain, il me semble la reconnaître, marchant dans la foule, transformée par miracle, le pas alerte, la peau basanée par le soleil de juillet. Je cours presque en hurlant :
- Amelia !!!
La fille se retourne, à peine surprise, mais le regard triste...
- Tu es le Suisse ? Ma sœur m’a parlé de toi... Juste un peu... avant de mourir dans mes bras... Ta place était encore chaude, elle tenait ton billet dans sa main, elle pleurait doucement, mais avec un pauvre sourire presque satisfait...
Que répondre ? J’ai bredouillé quelques mots sans suite, elle a poursuivi son chemin en me lançant simplement :
- Merci pour elle !... Elle est morte en paix !
Je ne suis jamais plus retourné en Avignon sans oublier de glisser une rose dans sa boîte aux lettres... Je ne sais pas si elle reçoit mon message !....

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Un petit mot pour l'auteur ? 17 commentaires

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Image de Arlo G
Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Utilisateur désactivé · il y a
Une histoire terrible dans le froid de novembre, un récit prenant et humain.
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Herssé · il y a
Émotion à fleur de peau ... texte magnifique !! Je viens de l'aimer un peu tard mais je vote quand même.
Je vous invite à d'autres émotions : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/oubli-4

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Elise · il y a
+1 j'ai beaucoup aimé ton texte,http://short-edition.com/oeuvre/strips/bella-swan
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Adaq · il y a
Parfois , un regard moins méfiant peut améliorer les rapports entre les êtres . Belle découverte ( je viens d'arriver sur le site ) ...Le prix est terminé mais je vote tout de même .
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Utilisateur désactivé · il y a
très beau texte d'une douceur et d'une dureté incroyable inspiré par cette très belle ville qu'est la cité papale. cité où j'étais il y a encore quelques heures...mon vote pour vous.
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Nathalie Bernard · il y a
Nouvelle découverte au hasard de mes pérégrinations sur le site. Vie anodine que celle d'Amélia portée par la brièveté d'une rencontre que le hasard ne justifie plus, sur fond de descriptions sonores et frileuses et pour se clore dans un oubli laissant l'autre dans la solitude. J'ai beaucoup aimé et je me réserve vos autres textes pour des lectures tranquilles et porteuses. +1
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Mone Dompnier · il y a
Belle écriture et belle histoire.
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Srappaz · il y a
La provence t'inspire, bravo. Bien écrit et moins dangereux que Péguy...
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Vladimir Abbet · il y a
mdr!!! bonne mémoire!!! M'en souvenais plus!
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Victor.B · il y a
Mon vote pour cette nouvelle pleine d'émotion de tristesse et de paix que cet homme à donné à Amélia. Très bien écrit et surtout une réalité quelque part dans la vie de quelqu'un.

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