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Am-nez-sique

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Lou Reaumin

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Je suis parfumeur pour une grande maison parisienne. Peut-être même le meilleur, je n’ai pas peur de le dire. Et pourtant un jour tout bascula.

Ce fut tout d'abord insidieux : l'odeur de la poubelle dans mon appartement me devenait insupportable. Je finis par la descendre à la benne tous les soirs. Puis le phénomène s'aggrava. Le travail en laboratoire me devint impossible. J'étais importuné par les odeurs corporels de mes collaborateurs, les odeurs des toilettes devenaient une obsession. Bientôt travailler devint pour moi une torture : plus aucun parfum ne m'était audible, leur musicalité avait disparue et mes sensations également. J'étais un parfait être abject, agressif, importuné par les odeurs du monde ordinaire. Je me résolus donc à consulter des médecins.

- Il n’y a rien d’anormal monsieur Martin, aucune altération de vos papilles gustatives ou des cellules olfactives de votre nez. Pas de cancer, aucune anomalie physique ou physiologique.
- Et l’IRM ?
- On n’a rien détecté d’anormal, à part un fait étrange. On vous a fait sentir différents parfums alors que vous étiez dans l’IRM...
Je hochai la tête.
-...et bien, cela n’a déclenché aucun signal dans le cortex cérébral.
- Ça aurait dû ?
- Oui. On dirait que votre cerveau n’analyse plus ces données et nous ne comprenons pas pourquoi. Il n’y a pourtant aucune anomalie chimique dans vos analyses de sang et de liquide céphalo-rachidien. Je suis désemparé, je dois bien vous l’avouer.
- Donc vous ne pouvez pas me guérir ?
- Parce que vous n’êtes pas malade !
Le neurologue m'envoya finalement consulter un psychiatre. Cela ne m'enchantait guère mais s'il pouvait m'aider à retrouver mes facultés olfactives, je ne devais pas faire la fine bouche. Il fut tout à fait correct, prêt à analyser ce qui se passait en moi.
- Parlez-moi de vous monsieur Martin.
Alors je lui parlais de ma vie. Une vie simple quand on y pense. Une vie consacrée à ma passion : les parfums. Je n'avais ni famille, ni femme, ni enfant, et très peu d'amis je l'avoue.
J’ai toujours su ce que je voulais faire, depuis l’âge de raison. Quand j’étais enfant, l’été, je m’asseyais sur la marche devant la porte d’entrée de la maison de ma grand-mère. Je regardais le soleil se coucher derrière les maisons de l’autre côté de la rue et je rêvais.
Qui n’a jamais senti l’odeur du jasmin au crépuscule ne peut comprendre ce qui se passait en moi.
A douze ans j’annonçai à ma mère que je voulais être parfumeur, un nez comme on les appelait. Ma mère avait souri pensant à une lubie.
- Retournez aux sources, là où vous est venu votre passion pour les parfums, me conseilla le psychiatre.
- Ça va être difficile.
- Pourquoi ?
- La source c’est la maison de ma grand-mère ou plus exactement le jardin. Et à mon avis tout cela n’existe plus depuis longtemps, surement remplacé par un parking, une route ou un supermarché, que sais-je !
- Il faut refaire votre parcours initiatique alors si vous ne pouvez retourner aux sources.

Alors je suis parti pour Grasse, là où j’avais fait mes débuts. Un stage de deux semaines pour retrouver les senteurs de la distillation des extraits de rose et de lavande. Mais toujours rien.
Je pensais alors à l’Inde et à ses senteurs. L’Inde le berceau du jasmin. Alors je fis le voyage. Je m’y étais rendu il y a fort longtemps au début de ma carrière de parfumeur pour parcourir les plantations de sambac. Ce jasmin à grosse fleur a une odeur prégnante quasi animale qui à l'époque m'avait laissé sans voix. Ce fut le même propriétaire des lieux qui m'accueillit, je le connaissais de longue date.
- Monsieur ! Je suis heureux de vous voir ! Quand j'ai su que vous veniez, j'ai demandé à ma femme de préparer la plus belle chambre d'ami à la plantation !
- Non Sadi, je ne vais pas vous importuner, j'ai déjà réservé un hôtel.
- Ce serait un honneur pour ma femme et moi de vous recevoir Monsieur. Je me permets d'insister.
- D'accord...
- Qu'est-ce qui vous amène ici après tant d'années ? Vous aviez la nostalgie ?
Je lui rapportai mes soucis de santé dans les moindres détails et Sadi sembla très touché.
- Si je peux vous aider en quoi que ce soit Monsieur, je ferai tout mon possible.
- Merci Sadi... Je veux juste passer une semaine ici pour tenter de retrouver mes sensations, mon odorat. En tout cas je l'espère...
Mais l'expérience fut désastreuse. Je ne sentis que la misère du monde, la putréfaction des corps d'animaux en décomposition que l'on jetait dans le Gange, les ordures qui jonchaient les rues dans les bidonvilles, l'eau croupie et insalubre, et pire l'odeur des corps des défunts que l'on brulait sur les grands bûchers. Tous les soirs je rentrais chez Sadi et je m'enfermais dans la salle d'eau pour vomir. Je ne mangeais pas, même les épices semblaient inertes.
Sadi m'accompagna dans les plantations de sambac. Mais rien, aucun odeur ne vint réveiller mes sensations. Lorsqu'il me vit pleurer les fleurs entre mes mains, il me prit le bras et me raccompagna chez lui. Le lendemain je pris la décision de rentrer sur Paris.

Revenir aux sources. Revenir au Paradis.

La rue était méconnaissable, mais à ma grande surprise la maison était toujours là. Le jardin avait perdu les trois quarts de sa superficie, mais la cour devant la maison existait toujours. Je sonnai au portillon et attendit. La porte s’ouvrit et une femme s’avança sur le perron.
- Si c’est du démarchage, ça ne m’intéresse pas ! lança-t-elle.
- Non, non, attendez, je ne suis pas là pour vendre quoi que ce soit.
La femme se ravisa et rouvrit la porte.
- Ça va vous sembler étrange, mais c’était la maison de mes grand-parents ici, j’y venais tous les jours quand j’étais petit. Et je pensais qu’elle avait été détruite après la vente.
Soudain elle fut attendrie.
- Vous voulez entrer ?
- Non, je veux garder mes souvenirs intacts. Je suis juste venu pour ça.
Je montrai du doigt le jasmin à gauche de la porte d’entrée. Mon cœur se mit à battre la chamade comme lorsque l’on recroise un amour de jeunesse. Le pied de jasmin verdoyant avait survécu aux années. Certes il avait perdu un peu de sa superbe car on l’avait rabattu de moitié. Mais il était toujours là ! Et il était couvert de boutons.
- Ah ? Justement c’est quoi au juste comme plante, ça sent tellement bon !
- Du jasmin. Et il va bientôt fleurir à ce que je vois.
- Oui tous les ans à la même période et pendant tout l’été ensuite il embaume la maison. Mon mari a voulu le couper pour faire un peu de place, mais notre fils a refusé.
Brave petit, pensais-je.
- Pourrais-je revenir disons dans deux semaines pour à nouveau sentir le parfum du jasmin.
- Mais bien sûr monsieur...monsieur ?
- Martin.
Rendez-vous fut pris et je revins le cœur battant sous quinzaine.

Je sonnai au portillon et la maitresse des lieux m’ouvrit. Elle m’invita à entrer, je refusai.
- Je vais simplement m’assoir ici sur la marche, comme quand j’étais enfant.
Elle me regarda avec un sourire plein de tendresse et me laissa faire à ma guise.
A peine fus-je assis qu’un petit garçon aux boucles brunes vint me tenir compagnie. Il me regarda longuement avec ses grands yeux noirs puis parla :
- Tu t’appelles comment ?
- Pierre. Et toi ?
- Nathan.
- Tu as quel âge ?
- Six ans, dit-il fièrement. Pourquoi tu es assis là ?
- Pour sentir le jasmin, lui répondis-je en montrant le buisson qui de ses feuilles me chatouillait le bras droit.
- Il sent tellement bon ! J’ai dit à papa qu’il fallait pas le couper !
- Tu as bien fait, je t’en remercie.
- Pourquoi ? Il vaut de l’argent ?
Je ris.
- Pour moi, il vaut de l’or ! Il est inestimable ! dis-je.
- Pourquoi ? demanda l’enfant.
- Parce qu’il embellit le monde.
- C’est beau ce que tu dis... répondit l’enfant après une longue réflexion
Je pris alors une profonde inspiration, remplissant mes poumons jusqu’à ras bord, tout en fermant les yeux. Je ne pus réprimer mes larmes. Tout me revint en mémoire, mon enfance, ma passion des fleurs, ma grand-mère, mon grand-père. Les couchers du soleil en été, mes rêves de petit garçon. J'avais oublié tout ça. Et pourtant ces souvenirs de paradis était tellement beaux.
- Pourquoi tu pleures ? demanda le petit garçon.
- Parce que je re-nez...
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Jebbie · il y a
Merci pour votre confiance, j'ai aimé cette histoire.
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Lou Reaumin · il y a
Mercie Jebbie ! heureuse que cela vous ait plu
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Jean-Baptiste van Dyck · il y a
J'ai adoré cette histoire, des vers émouvants pour ce jardin plein de douceur ! Bravo, Lou voici mes 5 voix ! Je vous invite à découvrir et à soutenir mon texte «  You Hanoï Me Part 2 » en lice pour la finale poésie !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/you-hanoi-me-part-

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Lou Reaumin · il y a
Merci à vous !
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Keith Simmonds · il y a
Un titre original pour évoquer cette douceur de pafum ! Mon vote !
Une invitation à découvrir “Ses lèvres rougissent” et “Isère en Mouvement” ! Merci d’avance !

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Miraje · il y a
Il y a aussi tout le parfum de la madeleine de Proust dans ce jasmin.... Superbe !
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Lou Reaumin · il y a
Merci !
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PinkYb · il y a
Merci en lisant j'ai revécu une séquence de mon enfance, vieux village, silence, dehors, au bord d'un jardin ma grand mère dans la maison, l'innocence, la naïveté pas de question, du bonheur pur. Merci
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Lou Reaumin · il y a
C'était le jardin de mes grands-parents....moi aussi
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Catherine Sureau · il y a
L'enorme pied de jasmin à côté de la porte d'entrée chez nos grands parents, tu te rappelles ? Il n'existe plus je crois mais son odeur, je me la rappelle comme si c'était hier.....
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Lou Reaumin · il y a
oui c'est tout à fait ça, toi aussi tu t'en rappelle...
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Patricia Burny-Deleau · il y a
On n'a pas toujours conscience de notre mémoire olfactive !
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Lou Reaumin · il y a
Et c’est une chose très puissante
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Christine Rey-Bouard · il y a
Beau, très beau, nostalgie quand tu nous tiens ! bises :)
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Lou Reaumin · il y a
Merci Christine :)
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